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Yascha Mounk : « antivax » ou « antisystème »?

Ce qui sous-tend l’opposition au vaccin anti-Covid, en France comme ailleurs, n’est rien d’autre que le mal de l’époque : le rejet des institutions démocratiques. D’où la difficulté à trouver la parade.

Yascha Mounk :"Pourquoi, aux Etats-Unis, les réserves à l'égard du vaccin sont-elles particulièrement prononcées chez les conservateurs blancs dans des Etats comme l'Iowa ainsi que chez les Noirs et les hispaniques de villes comme New York ?"

Yascha Mounk : »Pourquoi, aux Etats-Unis, les réserves à l’égard du vaccin sont-elles particulièrement prononcées chez les conservateurs blancs dans des Etats comme l’Iowa ainsi que chez les Noirs et les hispaniques de villes comme New York ? »

 

Les soldats et les commandants militaires doivent toujours compter avec le brouillard de la guerre : au beau milieu de la bataille, il est incroyablement difficile de savoir ce qui se passe, et encore plus ce qu’il faut faire. La pandémie a confronté les politiciens, les responsables de la santé publique et les modestes essayistes tels que moi à une difficulté similaire : nous avons tenté de donner un sens à des épisodes chaotiques, malgré le peu de données dont nous disposions.

Dans l’ensemble, je crois ne m’être pas trop trompé. Alors que, dans les premiers temps de la pandémie, les politiciens et les intellectuels tardaient douloureusement à reconnaître l’étendue du danger, j’étais partisan d’annuler les grands événements et de renvoyer les salariés chez eux. Quelques mois plus tard, alors que les magazines assuraient que le commerce mondial s’effondrerait et que la vie nocturne était morte à jamais, j’ai soutenu que le commerce international tiendrait le choc et que les humains, poussés par leur besoin irrépressible de socialisation, retourneraient rapidement dans les bars et les cafés. Ces deux articles, très controversés à l’époque, se sont révélés prémonitoires.

Mais il y a un point sur lequel je me suis trompé. L’an dernier, alors qu’augmentaient les craintes sur les réticences vaccinales, j’ai soutenu que nous serions capables d’atteindre l’immunité de groupe malgré quelques irréductibles résistants. Les gens, pensais-je, constateraient l’efficacité des vaccins dans leur propre quartier. La ruée vers les premières doses disponibles ferait de celles-ci une denrée très prisée. Finalement, beaucoup des indécis finiraient par se faire piquer, eux aussi.

Aujourd’hui, dans la plupart des démocraties développées, environ 50 % des citoyens sont entièrement vaccinés. Ce n’est pas très loin des 70 % que les spécialistes pensaient nécessaires pour atteindre l’immunité de groupe… Mais c’était avant que le variant Delta ne débarque. Plus largement, j’ai également sous-estimé l’ampleur de la méfiance à l’égard du vaccin – qui ne s’exprime pas seulement chez les trumpistes de l’Oklahoma, ou les fans de médecines alternatives berlinois, mais aussi dans un très large éventail de milieux sociaux et culturels partout dans le monde. Pourquoi en est-il ainsi ? Et quel enseignement en tirer sur l’état de la pandémie – et sur nos politiques publiques ?

La plupart des tentatives d’analyse se centrent sur la science et la politique des vaccins. Le problème, dit-on, réside dans le scepticisme à l’égard de la science, dans la démagogie sans scrupule des antivax ou dans l’incapacité des géants des médias sociaux à lutter contre la désinformation. Il y a du vrai dans tout cela. Mais l’explication n’est pas suffisante. Pourquoi, aux Etats-Unis, les réserves à l’égard du vaccin sont-elles particulièrement prononcées chez les conservateurs blancs dans des Etats comme l’Iowa ainsi que chez les Noirs et les hispaniques de villes comme New York ? Et pourquoi, en France, l’opposition au passe sanitaire fait-elle descendre dans la rue aussi bien la gauche radicale que l’extrême droite ?

Peut-être ces deux familles s’accordent-elles sur les vertus des médecines naturelles. Mais cela paraît peu probable. La meilleure explication, me semble-t-il, est que de ces deux groupes nourrissent la même méfiance envers l’ensemble des structures sociales et politiques dans lesquelles ils vivent. Les partisans de Jean-Luc Mélenchon comme de Marine Le Pen dénoncent le fonctionnement des institutions de la République française. De nombreux Blancs de l’Iowa rural ainsi que de nombreux Noirs des quartiers les plus défavorisés des grandes villes ont le sentiment que les forces les plus puissantes de leur pays sont hostiles à leur bien-être. Le problème de l’hésitation vaccinale n’est donc pas lié en premier lieu à la médecine ou même à la désinformation. Il découle du fait qu’un nombre énorme de personnes se méfient profondément des institutions en place.

« La pédagogie à partir des faits a peu de chances d’avoir beaucoup d’effets »

Ce constat a des implications directes sur la pandémie. De nombreuses mesures proposées pour inciter à la vaccination ont ainsi peu de chances de fonctionner. Si ceux qui hésitent à se faire injecter le produit anti-Covid n’étaient que des personnes naïves croyant un peu trop vite ce qu’elles lisent et regardent, qu’ils se retrouvent moins exposés à la désinformation sur Facebook ou Twitter pourraient peut-être les faire changer d’avis. Mais lorsqu’on nourrit une méfiance profondément ancrée dans l’ensemble du système politique, la pédagogie à partir des faits a peu de chances d’avoir beaucoup d’effet. Elle peut même renforcer la conviction que des forces puissantes complotent pour dissimuler la vérité.

Ce constat a aussi une implication au-delà de la pandémie. Il prouve que le nombre des « antisystème » est beaucoup plus important qu’on ne l’imaginait à première vue. Plus inquiétant encore, il montre également que certains sont prêts à aller très loin au nom de leurs convictions – jusqu’à exposer leur santé. Cela doit nous faire réfléchir sur l’état de nos démocraties, et la façon dont nous concevons la lutte contre les populistes autoritaires.

 

On peut trouver toute sorte de rustines pour ralentir ou stopper la montée des populistes. Mais la question fondamentale que doivent se poser ceux qui se soucient de la santé à long terme de la démocratie est de savoir comment réformer ce fameux « système ». Pour que ceux de nos concitoyens qui ont le sentiment que toutes les forces puissantes sont liguées contre eux se remettent à lui faire confiance. Et cette épineuse question demeurera, même quand la pandémie aura pris fin.

Yascha Mounk ( envoyé par l’auteur )

1 Commentaire

  1. Vous ne croyez pas que les gens sont de plus en plus informés des effets secondaires redoutables qui sont répertoriés ( et la liste s’allonge de jour en jour !) aujourd’hui ? J’ai plus peur des ces injections, qui ne sont pas des vaccins que du covid dont la létalité est environ de 0,005 % de la population !

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