Sélectionner une page

Benjamin Sire : « Derrière le complotisme des antivax, la maladie du doute et de la colère »

L’opposition au vaccin, et celle plus large au passe sanitaire, est le symptôme d’un malaise plus profond : la crise de l’individu perdu face à la mondialisation numérique.

Comme tous les étés, avec ma femme et ma fille, nous avons consacré notre bref congé annuel à arpenter la France en voiture, d’est en ouest et du nord au sud. Ce traditionnel road trip est à la fois une occasion d’aller à la rencontre de nos concitoyens, de prendre imparfaitement le pouls du pays, mais aussi de tirer la matière de quelques futurs articles et autres descriptions poétiques des paysages d’une beauté à couper le souffle que nous propose l’Hexagone.

Sans avoir croisé de malades du Covid dans notre périple ignorant des hôpitaux, nous n’avons pourtant eu de cesse de rencontrer la maladie.

La maladie du doute, d’abord, née des injonctions contradictoires et arrogantes d’un gouvernement, comme les autres mis en demeure d’improviser face à l’inconnu, et des manipulations d’escrocs complotistes ou de politiciens véreux, se jouant des plus crédules, dans la poursuite d’objectifs plus ou moins avouables, plus ou moins identifiables.

La maladie de la bêtise ensuite, celle qui fait penser à certains que le savoir, les faits et la recherche, ne peuvent résister à quelques sentences dictées par ce satané bon sens si souvent démenti par le réel et la science. La maladie de l’amertume, de l’envie et de la frustration, dans le même temps, cette tumeur qui se développe sur le corps de toutes les contestations, y compris les plus légitimes, pour davantage faire le récit haineux de ceux qui les portent que de ceux qui les subissent (sur lesquels on pourrait pourtant tant dire). La maladie des réseaux et du web, par la suite, qui, comme je me lasse de l’écrire, porte l’individualisme au pinacle, tout en déshabillant l’individu, chacun se sentant tout puissant de son expression personnelle sans comprendre combien elle se drape de panurgisme et se transforme si souvent en chasse à l’homme. La maladie humaine enfin, celle qui, à l’heure des périls aussi certains qu’invisibles, nous place aveuglément face à notre insupportable condition faite de dialogue intime avec la mort, de solitude poisseuse et de tout un cortège de regrets dont on cherche à faire porter le fardeau à l’autre, à plus forte raison quand il offre un lien quelconque avec le judaïsme.

La maladie donc.

Mais encore ?

Du Morvan au Monts du Beaujolais, de la Drôme aux sommets du Briançonnais, de Marseille aux garrigues de l’Uzège, partout ces mêmes maladies, ces mêmes mots, ces mêmes doutes tantôt légitimes, tantôt irrationnels, ces mêmes peurs, pourtant souvent éloignés des enjeux les plus vitaux, ces mêmes colères à fleur de haine, mésestimées davantage que sous-estimées en haut lieu.

Des faux complots qui nous font oublier les vraies menaces

« La France a peur ! » nous disait, sans grande justification, Roger Gicquel en ouverture de son journal de 20h au mitan des années soixante-dix. Un demi-siècle plus tard, une partie de la France a réellement peur mais, surtout, joue à se faire peur, en détournant sans doute les yeux des véritables menaces qui la guettent ou la dévorent déjà et s’avèrent nombreuses.

Tellement facile de s’inventer des complots ourdis à l’échelle planétaire par un supposé conglomérat de dirigeants, d’industriels et de chercheurs, eux-mêmes, comme souvent en périodes troubles, accusés d’obéir aux ordres d’une communauté dont on ne veut plus citer le nom pour s’affranchir de la loi, le dissimulant sous un pronom interrogatif accusateur : « Qui ? ».

Tellement facile de détourner les yeux d’une terre qui brûle et d’une crise économique qui rampe en douceur avant de mordre, un peu plus tard, sans doute.

Tellement facile d’ignorer les secousses telluriques qui bouleversent dangereusement la géopolitique mondiale depuis la chute du Mur de Berlin et ne font, à ce stade, qu’esquisser la carte de nouvelles dominations, parfois effrayantes.

Tellement facile de refuser toute justification de la doxa et de croire le premier charlatan venu, qu’importe que celui-ci change de discours au gré des saisons et de l’évolution des tentatives de règlement de la crise sanitaire (Après tout, le gouvernement en fait de même. Mais lui a l’excuse de véritablement devoir s’adapter aux circonstances.)

Tellement plus facile de trembler davantage devant un QR code passager, que face aux inquiétantes dérives de quelques entreprises privées du numérique qui, de délires dignes de Matrix (metaverse de Facebook), en sorcelleries transhumanistes (Elon Musk, Peter Thiel), en promotion de cryptomonnaies non régulées et ultra-fluctuantes (Bitcoin, Ethereum, Litecoin… ), ou en police de l’expression (Twitter, YouTube, Facebook… encore), possèdent déjà l’intégralité de nos vies dans des bases de données vendues aux plus offrants, certes avec l’apparence de notre consentement, mais sûrement pas de notre consentement éclairé.

« Qui croire? »

Tellement plus facile peut-être… Mais sans doute ô combien justifié par ce sentiment d’isolement propre à l’ère numérique et à sa cacophonie d’expressions individuelles noyées dans un océan de connexions dont seuls les plus roublards et les plus manichéens savent se sauver. Ô combien justifié par la progression incontinente de ce sentiment de déclassement dont l’arrogance des uns, le mépris des autres et les mensonges des derniers sont le carburant. Ô combien justifié par le gouffre entre l’insondable réalité des libertés dont nous jouissons depuis l’après Seconde Guerre mondiale et la tristesse que nous avons de ne finalement pas réellement savoir qu’en faire, si ce n’est de les sacrifier sur l’autel d’un consumérisme passif et de quelques manifestations égotiques en réseaux. Ah la liberté, cet élastique sur lequel nous tirons si fort depuis des décennies, qu’il finit par rompre et faire oublier à nombre d’entre-nous toute notion de collectif, toute possibilité de sacrifice profond, toute acceptation du fait majoritaire, tout renoncement identitaire face à une crise sanitaire qui nous concerne potentiellement tous, riches ou pauvres, citadins ou habitants du péri-urbains, banlieusards ou campagnards.

Alors nous y voilà, tous perdus, tous défiants, tous méfiants, épris de liberté mais l’ayant étouffée dans l’oeuf de nos comportements. Et arrive encore cette question que j’ai entendue lors de chacune de nos haltes, du Nord au Sud, d’Est en Ouest : « qui croire ? ».

Je la pensais appartenir au répertoire des réseaux et de ces manifestants du samedi qui se prétendent l’expression de cette frange du peuple dont la colère n’a pas attendu la pandémie pour s’exprimer hebdomadairement, depuis nos ronds-points jusqu’aux artères de nos villes. Je la pensais toute entière réservée au camp, certes minoritaire, mais infiniment plus vaste que sa part qui défile, des antivax ou des anti-passe sanitaire, même si nombre des premiers s’ornent de la cape des seconds pour dissimuler leur obscurantisme sous le prétexte en apparence plus noble de la défense des libertés publiques.

« Qui croire ? »

Partout la peur et le doute ont émaillé mon chemin, dépassant souvent le cadre la pandémie et de son traitement. Leurs émetteurs n’étaient pas tous, loin de là, sous les pancartes du samedi. Nombre d’entre-eux étaient même vaccinés, mais, troublés par la litanie de fake news propagées par les antivax, tout autant que par les multiples hésitations et contradictions des autorités, craignaient le manque de recul entourant la conception et l’utilisation du produit injecté.

Certains avaient capitulé devant le vaccin pour ne pas subir l’opprobre de la norme, ou pour égoïstement s’en jeter un en terrasse, sans crainte de présenter leur portable, mais scrutant leurs épaules piquées avec circonspection. D’autres attendaient le vaccin Sanofi, hier sujet de moqueries pour cette grande part de nos concitoyens adeptes de l’auto-dénigrement français, aujourd’hui sorte d’improbable Graal patriotique, parce que « vous comprenez, lui a franchi toutes les étapes et ne fera pas de nous des cobayes »…

Boîte de Pandore

En réalité le problème est ailleurs. La preuve ? En dépit des tombereaux de fake news (mais aussi d’incohérences dans la gestion gouvernementale) qui alimentent le débat depuis le début de la crise, concernant l’origine du virus, les masques (leur composition, leur usage), les mesures sanitaires (leur but réel, leur cohérence), les tests (leur efficacité, leur utilité), le nombre de morts, et bien sûr le vaccin, qui en mobilise à lui seul une très grande part (composition, graphène, 5G, effets secondaires et décès afférents, mensonges sur les chiffres, précipitation dans la fabrication, inefficacité, thérapie génique, grand reset, tous cobayes et j’en passe…), la France de la peur et de la colère n’est pas massivement descendue dans la rue jusqu’à l’instauration du passe sanitaire.

Si les indécrottables complotistes, par leur activisme forcené, sont les plus en vue dans les mouvements de contestation, ils n’en constituent pas forcément le gros des troupes. La diversité des théories fumeuses auxquelles ils s’accrochent, tout autant que les débunkages qui tentent, avec plus ou moins de réussite, d’en minorer la portée, les empêchent de constituer un groupe homogène et organisé à même d’alimenter une large fronde populaire. Il en est tout autrement concernant le passe sanitaire, dont les craintes qu’il suscite font davantage appel à de pratiques extrapolations n’ayant pas besoin de se fonder sur de (faux) éléments matériels démentis au fur et à mesure pour exciter les imaginaires. Derrière la théorie le considérant comme exorbitant du droit commun et attentatoire aux libertés publiques (alors qu’il ne fait que consigner un nom, un prénom et un statut vaccinal), c’est surtout ce qui pourrait en être fait à l’avenir qui cristallise la somme des peurs. D’où les craintes concernant sa possible prorogation et la boite de Pandore qu’il serait censé représenter au regard des informations complémentaires qui pourraient y figurer.

L’idée selon laquelle il déléguerait une sorte de pouvoir de police à des auxiliaires privés que seraient les restaurateurs, commerçants ou propriétaires de cinémas est certes beaucoup entendues, mais elle ne tranche pas avec certaines pratiques courantes. Après tout, ces mêmes supposés auxiliaires de police sont déjà en charge de veiller à ce qu’un mineur ne puisse acheter du tabac ou n’envisage pas de voir un film interdit à sa catégorie d’âge, alors que d’autres vérifient notre statut vaccinal quand il s’agit de se rendre dans certains pays ou de scolariser nos enfants, sans compter les analyses permanentes que nos banques sont obligées de faire concernant les mouvements de capitaux éventuels qui vont et viennent sur nos comptes et doivent être signalés aux autorités en cas de suspicion de fraude.

« Big brother » est chacun de nous

S’il fallait s’inquiéter d’une véritable dérive liberticide et s’en plaindre au point de défiler à grands cris dans les artères de nos villes, c’est bien avant qu’il fallait le faire. Le mouvement de normalisation de nos sociétés, courant, de moratoire en moratoire, de manière coercitive en quête du risque zéro tout en mettant fin à notre intimité, est entamé depuis trop longtemps pour qu’on fasse désormais la fine bouche face à un passe sanitaire qui n’est rien d’autre qu’une obligation vaccinale de basse intensité. Tout le paradoxe de la situation est là. La « société de machines », froide, aseptisée, dont parlait Jacques Attali dès 1979, et qui a effectivement pu entamer sa conquête grâce à la victoire conjointe du libéralisme en mode Fukuyama à la fin de la décennie suivante et de la révolution numérique, est le départ de cette histoire où il n’était pas encore question de vaccin ou de passe sanitaire.

Or, personne n’a vraiment manifesté quand le rouleau compresseur des restrictions de liberté s’est mis en branle il y a plus de quarante ans. Mais pourtant, en leur for intérieur, et tout en l’acceptant dans un premier temps, les peuples en ont eu une conscience diffuse sans mesurer leur propre responsabilité dans ce phénomène qui devient désormais tangible dans leur esprit, alors qu’il semble difficile de revenir en arrière.

Ainsi, cette fronde contre le passe sanitaire a les mêmes fondements psychologiques que celle qui motivait le mouvement des Gilets jaunes, tandis que ce dernier lui-même tire ses racines bien en amont de son expression. Elle se moque sans doute de la pandémie et du passe sanitaire comme de l’an quarante. Elle exprime autre chose, la peur, la colère et la perdition de masses livrées à elle-même face à la mondialisation, à l’absence de représentation et surtout d’États, qu’elles ont elles-mêmes oeuvré à mettre en pièces. Car c’est l’individualisme qui a paradoxalement contribué à nous entourer de chaînes, par nos revendications particulières de considération et de protection en dehors du cadre commun et en conduisant celui-ci à se dissoudre par la multiplication des exceptions sécuritaires réclamées par les particuliers ou petits groupes constitués. Pire : à travers les réseaux, la délation et la suspicion permanente qui y règnent, ce Big Brother que nous craignons et dénonçons, ne procède d’aucun complot, il est chacun de nous…

Que le passe sanitaire perdure ou qu’il se meurt dans les méandres des absurdités administratives ni changera rien. La peur, la colère, la défiance et la méfiance lui survivront, tout autant qu’elles survivront à la pandémie. L’enjeu est ailleurs. Il est à chercher dans la confrontation risquée entre la demande paradoxale d’affirmations individuelles et de désir d’une nouvelle forme de démocratie qui enfin offrirait à chacun une vision lui permettant de se transcender vers un objectif commun et librement consenti. Or, rien dans les mécaniques politiques actuellement à l’oeuvre ne permet d’apporter la moindre réponse à cette demande. Tant qu’il en sera ainsi, le chaos guettera, jusqu’au jour où il dominera. À celles et ceux qui sont en charge de ces questions de prendre la balle au bond.

Benjamin Sire est compositeur et journaliste. Il est également membre du conseil d’administration du Printemps républicain.  

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *