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Comment Mona Chollet compte « réinventer l’amour »

Dans son nouvel essai, l’autrice de « Sorcières » analyse le pouvoir émancipateur du couple hétérosexuel et la façon dont le patriarcat le sape.

L’essayiste suisse Mona Chollet, à Paris, en 2021.

L’essayiste suisse Mona Chollet, à Paris, en 2021. 

« Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles », de Mona Chollet, Zones, 272 p., 19 €, numérique 13 €.

Le prix littéraire Le Monde 2021 a récemment consacré Jacqueline Jacqueline (Seuil), où le metteur en scène et écrivain Jean-Claude Grumberg retrace une vie de complicité avec sa défunte épouse, soixante années de tumulte et de tendresse entre deux êtres qu’un sans-abri avait baptisés « les inséparables ». A quelques semaines près, Mona Chollet aurait pu citer le Grumberg dans son nouvel essai, elle qui salue la magnifique Lettre à D. (Galilée, 2006), dans laquelle le philosophe André Gorz célébrait Dorine, compagne d’une existence.

Pourquoi commencer ainsi le compte rendu du nouveau Chollet, Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles ? Sans doute parce que, dès les premières lignes, on est ému par son art de la citation, sa manière de faire référence, sa façon très personnelle, à la fois douce et solide, de convoquer tel livre, telle BD, telle série. Mais surtout pour souligner ce qui confère à l’ouvrage son culot et sa vulnérabilité.

Mona Chollet ne craint pas de se placer sur le terrain de l’amour au sens le plus conventionnel du terme, elle n’a pas peur de passer pour fleur bleue, elle brave d’autant mieux le ridicule qu’elle ose les grands mots : « L’amour me donne le sentiment d’augmenter un grand coup la flamme sous le chaudron de la vie, au point de la dilater, de la densifier », s’enthousiasme-t-elle. Tout en se tenant à distance des « prêches de magazine », elle sait bien que sa manière d’aborder le sujet passera difficilement pour subversive dans le moment présent : « En choisissant ce sujet, je sais que je me condamne à rouler lamentablement au pied du podium de la radicalité féministe », ironise-t-elle.

Côté « vieux jeu »

Cette radicalité, elle la connaît, elle a lu les textes qui la font rayonner aux Etats-Unis et en France, elle s’en inspire d’ailleurs sur plus d’un point. Pourtant, elle l’admet très vite, un brin embarrassée : le polyamour lui est étranger, le « porno féministe » la laisse de marbre, et elle ne considère pas que l’expérience lesbienne soit le seul moyen d’en finir avec la domination masculine. Bref, l’amour que Mona Chollet souhaite refonder est un amour hétérosexuel, monogame et même fidèle. Ce côté « vieux jeu » se trouve redoublé par la méthode qui est la sienne : alors qu’un certain « néoféminisme » a tendance à faire du passé table rase, Chollet y puise volontiers.

L’héritage qu’elle mobilise est largement celui des années 1970-1980, les questions qu’elle relance aussi. Comment soustraire l’amour au patriarcat ? Comment dissocier passion charnelle et violence masculine ? Comment faire en sorte que les hommes deviennent authentiquement hétérosexuels, c’est-à-dire qu’ils aiment les femmes pour ce qu’elles sont et pour ce qu’elles ont vocation à devenir, qu’ils soient enfin capables de jouir sans les rabaisser, voire les anéantir ? Afin de répondre à ces interrogations, Mona Chollet mobilise d’anciennes figures féministes, bien connues de la génération MLF : Emmanuèle de Lesseps, Adrienne Rich (1929-2012), Gloria Steinem ou Kate Millett (1934-2017).

Racontant sa propre prise de conscience, évoquant par exemple son regard critique sur des œuvres comme Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (Gallimard, 1968), ou Histoire d’O, de Pauline Réage (Jean-Jacques Pauvert, 1954), elle mêle lectures sensibles et confidences personnelles, humour joueur et doute manifeste.

« Je le fais en étant très consciente des limites de cette démarche », précise-t-elle en ouverture d’un chapitre consacré aux violences conjugales. « Je ne sais pas si cette hypothèse quant à la fonction de certains de nos fantasmes est juste », admet-elle encore ailleurs, au moment de se demander pourquoi tant de femmes peuvent porter, en même temps, un engagement féministe et un désir de soumission : « Par moments, que nous soyons des féministes convaincues ou que nous rejetions ce mot, peut-être que nous avons besoin de devenir en pensée de mignonnes petites truies qui se roulent joyeusement dans la fange de la domination masculine, parce que c’est trop épuisant, tout le reste du temps, d’essayer d’éviter ses éclaboussures. »

Ce que Bourdieu nommait l’« inconscient androcentrique »

Ces pages où Mona Chollet décrit la nécessaire dissociation du fantasme et de la pratique sexuelle sont parmi les plus intéressantes du livre. Non seulement parce qu’elles illustrent la démarche de l’autrice, démarche engagée, honnête, tâtonnante, en quête d’une émancipation tangible. Mais aussi parce qu’à ce point du texte le réel semble lui résister. Sans jamais puiser dans les ressources de la psychanalyse, pourtant utile en ces parages, elle en vient à nommer la « nécessité obscure et profonde » qui commanderait la logique des fantasmes.

Plus tôt, elle mentionne aussi « ces agencements venus du fond de notre inconscient », qui empoisonnent la vie quotidienne des couples en biaisant les relations hommes-femmes. Elle touche ici à ce que Bourdieu nommait l’« inconscient androcentrique », autrement dit cette conception du monde qui ne fait qu’un avec la domination masculine. Cette vision est d’autant plus difficile à combattre, disait le sociologue, qu’elle se transmet en deçà du langage, de corps à corps.

Le seul espace où cette fatalité est rompue, concluait Bourdieu, est un lieu providentiel où les rapports d’oppression se trouvent levés, les liens entre femmes et hommes transformés. Paradoxalement moins pessimiste que Mona Chollet, l’implacable théoricien de la reproduction sociale allait jusqu’à parler d’une « île enchantée », échappant aussi bien à ceux qui veulent y faire régner l’ordre qu’à ceux qui rêvent de le « réinventer ». Au sein de ce refuge « miraculeux », tout est chamboulé : ce n’est plus le patriarcat qui mine les relations hétérosexuelles, ainsi que la journaliste le déplore, c’est plutôt l’élan des corps et du cœur qui vient saboter le patriarcat. Comme tout le monde, il appelait cela l’amour.

Jean Birnbaum pour Le monde

Mona Chollet, née à Genève en 1973, est journaliste et essayiste suisse. Depuis 2016, elle est cheffe d’édition au Monde diplomatique.

Publications
  • Mona Chollet (ill. Gébé), Marchands et citoyens, la guerre de l’internet, Nantes, L’Atalante, 2001, 153 p. 
  • Mona Chollet, La Tyrannie de la réalité, Paris, Calmann-Lévy, 2004, 362 p. 
  • Mona Chollet, Rêves de droite : Défaire l’imaginaire sarkozyste, Paris, La Découverte , coll. « Zones », 2008, 151 p. 
  • Mona Chollet, Olivier Cyran et Sébastien Fontenelle, Les éditocrates ou Comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi, Paris, La Découverte , coll. « Cahiers libres », 2009, 196 p. 
  • Mona Chollet (dir.) et Evelyne Pieiller (dir.), Mauvais genres, Paris, Le Monde diplomatique, coll. « Manière de voir » (no 111), juin 2010, 98 p. 
  • Mona Chollet (dir.), L’urbanisation du monde, Paris, Le Monde diplomatique, coll. « Manière de voir » (no 114), décembre 2010, 98 p. 
  • Mona Chollet (dir.), Changer la vie : Mode d’emploi, Paris, Le Monde diplomatique, coll. « Manière de voir » (no 136), août 2014, 98 p. 
  • Mona Chollet, Beauté fatale : Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Paris, La Découverte , coll. « Zones », 2015, 325 p.
  • Mona Chollet, Chez soi : Une odyssée de l’espace domestique, Paris, La Découverte , coll. « Zones », 2015, 359 p. 
  • Mona Chollet (dir.), Écrans et imaginaires : Séries, divertissements, télé-réalité, Paris, Le Monde diplomatique, coll. « Manière de voir » (no 154), août 2017, 98 p. 
  • Mona Chollet, Laurence de Cock, Olivier Cyran et Sébastien Fontenelle, Les éditocrates : 2, Le cauchemar continue, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2018, 158 p. 
  • Mona Chollet, Sorcières : La puissance invaincue des femmes, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2018, 231 p. 
  • Mona Chollet, Réinventer l’amour : Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2021, 276 p. 

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