Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ?
Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? Vers la reconnaissance de droits juridiques aux objets naturels, Christopher Stone, Le Passager clandestin, 2018, 160 p., 12 €.
À la fin des années 1960, l’entreprise Walt Disney lance un projet de construction d’une station de ski dans une vallée de Californie, célèbre pour ses séquoias. Une association de protection de la nature s’y oppose et engage une action en justice. En 1970, elle est déboutée au motif que ce ne sont pas ses membres qui sont menacés par le projet. Elle fait appel. Avant qu’elle arrive devant la Cour suprême des États-Unis, un professeur de droit, Christopher Stone, rédige un article où il défend l’idée d’accorder des droits aux arbres et à toute entité naturelle. L’article est lu par certains membres de la Cour suprême. En 1972, l’appel est quand même rejeté, mais l’article fait date. Il devient un des textes fondateurs de l’écologie dite profonde. D’où l’intérêt de voir cet article ici traduit, publié sous forme de livre et précédé d’une longue préface de la philosophe Catherine Larrère. L’argument principal de C. Stone consiste à dire qu’il n’y a aucune raison de ne pas étendre l’attribution de droits au-delà du cercle de l’humanité. On peut objecter que les arbres ne peuvent pas eux-mêmes plaider leur cause. Mais, comme C. Stone le fait remarquer, c’est aussi le cas de beaucoup d’humains (enfants, handicapés, etc.). Il suffit de nommer des tuteurs capables de faire valoir leurs droits. On peut aussi objecter qu’il suffirait de mettre en avant les préjudices subis par les humains quand on détruit des arbres. Mais C. Stone soutient qu’attribuer des droits aux arbres est la façon la plus efficace de les protéger. Enfin, on pourrait objecter que, pour se voir reconnaître des droits, il faudrait pouvoir exhiber des caractéristiques particulières. Non, répond C. Stone. Il n’est pas ici question de « droits naturels ». Sur un plan juridique, il suffit d’accorder des droits à une entité pour qu’elle ait des droits. Reste à savoir si, au-delà de la simple procédure juridique, l’attribution de droits aux arbres a vraiment un sens. C’est là que les débats sérieux commencent.
Thomas Lepeltier sur : https://www.scienceshumaines.com
Ecrit en 1972 et jamais traduit en français, c’est le texte (de renommée internationale) qui a donné corps à l’idée qu’un fleuve ou une montagne pourraient se porter partie civile dans un procès contre Monsanto, Total et consorts ! La première réflexion d’ampleur sur la question des droits de la nature, une question aujourd’hui publiquement débattue. Stone s’interroge sur ce que signifie « être sujet de droits » ; sur ce qu’implique de prendre en compte les intérêts de la nature « pour eux-mêmes » (et non par référence aux intérêts des humains) ; et sur la manière juridique d’y parvenir. Sa réflexion prend tout son sens alors que cette question des droits de la nature est de plus en plus présente dans des jugements récents (ainsi, 2017, un fleuve néo-zélandais s’est vu doter du statut de personnalité juridique, avec tous les droits et les devoirs attenants).
Préface de Catherine Larrère, auteure d’une œuvre philosophique de premier plan sur les questions d’éthique environnementale.