Obésité : un problème majeur de santé publique !
« Malbouffe, sédentarité, sous éducation alimentaire, l’obésité aujourd’hui dépasse les problèmes de la faim dans le monde ».
Au nom de la lutte contre la grossophobie, le mouvement de « fat acceptance » conteste de plus en plus la science et les effets du surpoids sur la santé.
À l’heure du libéralisme et de l’individualisme triomphants, chaque particularité de l’être devient une identité, souvent politique, fièrement arborée, derrière laquelle son porteur se cache tout entier. Au surplus, nombre de ces identités sont désormais des sujets de recherche en sciences sociales, venant le plus souvent des départements spécialisés des universités américaines. 
L’ensemble se regroupe derrière les études transdisciplinaires héritées de la French theory, exportée outre-Atlantique par Deleuze, Foucault, Derrida et compagnie, que constituent les « culturals studies », dont le but est schématiquement d’analyser les capacités de résistance des groupes envisagés comme minoritaires et subissant par essence des discriminations, souvent jugées systémiques, selon une grille de lecture où la question du rapport entre dominants et dominés est prépondérante.
De nombreuses disciplines reprenant cette filiation ont vu progressivement le jour, comme les « gender studies », regardant logiquement la question du genre, ou les études postcoloniales, particulièrement prisées en France au regard de notre passé. Mais les identités se multipliant sur l’autel du libéralisme, d’autres disciplines viennent sans cesse s’ajouter à ce corpus, dont les « fat studies », qui se concentrent sur le traitement et les représentations sociales, culturelles et politiques de l’obésité, notamment depuis que les organismes de santé publique tirent le signal d’alarme sur l’augmentation du surpoids dans la population des pays développés et sur ses conséquences sanitaires. Ces études se greffent par ailleurs sur un mouvement plus ancien, datant des années soixante-dix, le « fat acceptance », ou mouvement d’acceptation des gros, créé lui aussi aux États-Unis dans le sillage de la National Association to Advance Fat Acceptance (NAAFA), dont le but est la promotion de l’image des personnes obèses et en surpoids.
La concomitance de ces deux phénomènes (création des fat studies et campagnes de santé publique) paraît logique dans la mesure où l’accent mis sur l’obésité au sein de nos sociétés tend à accentuer les discriminations dont sont parfois victimes les personnes concernées. Outre les traditionnelles blagues de mauvais goût liées à la corpulence ou à la graisse, viennent maintenant se greffer les idées selon laquelle l’obésité serait le témoignage d’un déficit de citoyenneté au regard de son coût pour la collectivité, mais également un marqueur d’appartenance aux catégories sous-éduquées ou de basse extraction. Qu’importe l’origine et la diversité des causes de surpoids et le fait qu’elles prennent racine dans l’évolution de nos modes de vie et de nos habitudes alimentaires au sein de sociétés de plus en plus sédentaires, où la malbouffe se taille la part du lion, aidée par des emplois du temps souvent peu compatibles avec l’attention requise à une alimentation saine et souvent coûteuse.
40% de la population touchée par l’obésité aux Etats-Unis
Une fois ces choses dites, le problème subsiste et l’obésité progresse partout dans des proportions qui ne doivent pas seulement alerter les pouvoirs publics, mais aussi les conduire à prendre des mesures drastiques pour en inverser l’évolution et les conséquences. Ainsi, aux États-Unis, terre promise de la « junk food », le nombre d’obèses a depuis très longtemps dépassé le seuil d’alerte, atteignant désormais plus de 40% de la population, selon un rapport de Trust for America’s Health, publié en septembre 2020. L’obésité y joue par ailleurs un rôle non négligeable dans l’apparition des formes graves du Covid, mais également dans un phénomène particulièrement inquiétant et nouveau pour un pays occidental, à savoir la baisse de l’espérance de vie depuis le mitan des années deux-mille dix, notamment chez les hommes. Si de nombreux autres facteurs rentrent la ligne de compte dans ce mouvement, comme l’augmentation conséquente des overdoses, l’important surpoids et les maladies qui lui sont souvent associées comme le diabète et les pathologies cardiovasculaires y participent grandement.
En France aussi l’obésité ne cesse de gagner du terrain avec une prédominance inquiétante chez les jeunes et les catégories populaires. Ainsi, alors que près de 50% de la population française est a minima en surpoids, le taux d’obésité a doublé chez les jeunes de 18 à 24 ans durant les 10 dernières années, pour toucher près de 9% d’entre-eux, tandis que, selon la Ligue contre l’obésité, 34% des enfants de 2 à 7 ans et 21% de ceux de 8 à 17 ans sont en surpoids. Ce phénomène est observable dans toute l’Europe, à l’exception des pays scandinaves qui ont pris le problème à bras-le-corps de longue date (prouvant qu’il est possible de le traiter), et s’avère particulièrement grave dans les pays du Sud, comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce. Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il ne touche pas que les pays occidentaux. Ainsi, en dépit de la nécessité de continuer à lutter contre la faim dans certaines parties du continent africain, celui-ci est désormais également en proie aux problèmes d’embonpoint qui touchent, a contrario de l’Europe et des États-Unis, particulièrement les classes supérieures, gagnées par la sédentarité et ayant un accès courant aux produits gras et salés dont les plus pauvres ne disposent pas. Cette particularité sociale se retrouve aussi en Inde et s’y accompagne d’un trait distinctif faisant de l’importante corpulence un signe extérieur de réussite.
De la défense et protections des personnes souffrant d’obésité à leur glorification…
Bref, l’heure et grave et comme nous l’avons dit précédemment, au fur et à mesure que le nombre de personnes touchées par un surpoids conséquent augmente, les discriminations qui les visent le font aussi, justifiant qu’on les étudie, ce qui nous ramène au « fat studies ». Ainsi, depuis l’école, jusqu’aux transports en passant par la sphère professionnelle, la recherche de logement, le milieu médical, et même les relations amicales, ces discriminations peuvent avoir de sérieuses conséquences psychologiques et même créer de nouveaux troubles alimentaires se sur-ajoutant à ceux existants. On pourrait donc, non seulement ainsi légitimer les « fat studies », mais surtout se réjouir de leur existence, attendant qu’elles s’investissent contre les moqueries et préjugés atteignant les plus en chair de nos frères humains et proposent des pistes innovantes en matière de santé publique pour participer à réduire l’obésité au sein de nos sociétés.
C’est hélas là que le bât blesse, dans la confusion opérée entre la défense et la protection des personnes souffrant d’obésité, et la glorification de cette même obésité au prétexte de la sacralisation des identités, au nombre desquelles elle se voit désormais rangée. Après l’époque du « small is beautiful », voici venu le temps du « big is cool ». Pourquoi pas, après tout ? Sauf que cette tendance s’avère des plus délétères.
Elle se déploie depuis quelques années autour de différents axes. Le premier, le plus tendancieux, consiste, davantage qu’à lutter contre les discriminations frappant les obèses, à remettre en cause la réalité des conséquences du surpoids sur la santé de celles et ceux qui en souffrent.
Cela peut se faire selon le classique procédé de l’inversion accusatoire en rappelant que si le surpoids représente un danger effectif pour l’organisme, il en est de même, et peut-être de manière plus insidieuse, des régimes. Cela est d’ailleurs souvent exact. Nombre de régimes provoquent des déséquilibres et des carences alimentaires, au regard de leur aspect trop restrictif ou de leur fondement sur un nombre trop réduit d’aliments. Au surplus, ne pouvant perdurer au-delà d’une certaine limite, leur bénéfice est limité dans le temps et la reprise de poids est très rapide après leur arrêt, l’aiguille de la balance remontant souvent au-delà de sa position initiale.
Qu’importe cette réalité, si maigrir trop vite quand on est obèse peut présenter nombre d’effets négatifs, le but n’en est pas moins de maigrir. Cela peut réussir grâce à un changement durable, mais en douceur, de la composition de ses repas, en bannissant certaines habitudes comme le fait de grignoter à toute heure et en compensant sa sédentarité par la pratique d’une activité physique. Outre les évolutions dans les comportements individuels, de véritables politiques de santé publique à grande échelle doivent être mises en place et se concentrer sur tous les âges de la vie avec un accent particulier à mettre sur l’éducation alimentaire des enfants. C’est ce qu’on fait certains pays scandinaves avec succès, notamment la Finlande, qui ont déployé un large arsenal sanitaire de lutte contre l’obésité à tous les échelons de la société, en commençant par l’école.
Remise en cause de l’IMC
L’autre discours instillé par les « fat studies » consiste carrément à remettre en cause les conséquences de l’obésité sur la santé de ceux qui en souffrent. Dans leur viseur se trouve, l’IMC, le fameux indice de masse corporel, servant à déterminer la corpulence des individus. On considère ainsi qu’un IMC inférieur à 18 est le signe d’une maigreur trop importante, alors qu’un IMC supérieur à 25 (27, jusqu’en 1998) fait entrer son porteur dans la catégorie des personnes en surpoids. Nos tenants des « fat studies » contestent la viabilité de cet indice et relèvent, par exemple, qu’une étude danoise de l’hôpital universitaire de Copenhague, réalisée sur la base d’un large échantillon de citoyens (120 000), et publiée en mai 2016, a déterminé que les personnes ayant un IMC de 27 bénéficient de la plus large espérance de vie. Seul problème, à ce seuil l’IMC ne souligne toujours pas une quelconque obésité, mais un très léger surpoids. Il n’en reste donc pas moins vrai qu’un IMC supérieur à 30 s’avère problématique, tandis qu’un IMC supérieur à 40 est le marqueur d’une grave obésité. Pour nous faire une idée de ce que représentent ces chiffres, considérons un homme mesurant 1,80 mètre. Un IMC idéal de 23 s’obtient en pesant 75kg, un IMC de 27 en pesant 87,5 kg, un IMC de 32 en pesant 104 kg et un IMC de 40 en pesant 130 kg. On le voit, si l’IMC n’est pas un marqueur absolument rigoureux, d’autant qu’il doit compléter d’une prise en compte du rapport entre poids, masse musculaire et matière adipeuse, il donne une idée des seuils pouvant mettre le corps (coeur, artères, articulations etc…) à rude épreuve et représenter un danger pour lui. À partir de là, envisager la défense des personnes en surpoids sur le fondement de la contestation d’un indice indicatif est tout à fait contre-productif et s’assimile au fait de casser le thermomètre pour supprimer la fièvre.
Une fois la question de l’IMC traitée, les étranges défenseurs de nos concitoyens obèses, trouvent d’autres angles d’attaque pour remettre en cause le rôle du poids sur la santé. Ainsi, dans un article paru dans The Conversation en 2016, la sociologue intersectionnelle australienne Deborah Lupton, professeur à l’université de Canberra et spécialiste des questions de santé publique et des médias, écrit : « Certains chercheurs se sont engagés dans une analyse détaillée de la littérature médicale et épidémiologique sur l’obésité, attirant l’attention sur les divergences et les contradictions dans les définitions de l’obésité et les calculs concernant ses effets sur la santé ».
Par exemple, dans son livre The End of the Obesity Epidemic (2010), le chercheur de l’Université du Queensland Michael Gard soutient que la « crise » ne s’est pas produite selon des prédictions désastreuses et que l’espérance de vie augmente dans le monde occidental. D’autres ont attiré l’attention sur le « paradoxe de l’obésité » : les personnes obèses atteintes de certaines maladies chroniques sont parfois en meilleure santé que les personnes minces atteintes des mêmes conditions. »
Encore raté, le pauvre Michael Gard a écrit son livre pile l’année où, comme nous l’avons évoqué plus haut, l’espérance de vie des Américains s’est mise à stagner, avant qu’elle suive une courbe décroissante. Il en est désormais de même en France et globalement en Europe où, depuis 2016, sous l’impulsion de multiples facteurs, comme le vieillissement de la population, l’évolution des conditions climatiques (canicules), les crises sanitaires (grippes, Covid) et les conséquences du surpoids (notamment impliqué dans les maladies cardiovasculaires, le diabète et les formes graves de Covid), l’espérance de vie n’augmente plus et tend même à diminuer. Enfin, concernant la meilleure résistance des personnes obèses face aux maladies chroniques, le « fat but fit », qui concernerait, selon certaines études, 15 à 25% des personnes en proie à une obésité modérée (et cet adjectif fait toute la différence), elle a été démontée en 2017 à l’occasion du 24e Congrès européen sur l’obésité, qui s’est tenu à Porto, comme le rapporte le quotidien suisse Le Temps. Y fut notamment présentée une étude menée par des chercheurs de l’Université Birmingham ayant « examiné plus de 3,5 millions de dossiers médicaux électroniques britanniques courant sur une période de 1995 à 2015. Pour identifier ceux correspondant aux personnes obèses et en bonne santé, ils ont classé chacun selon l’indice de masse corporelle (IMC) […] et selon la présence ou non de diabète, d’hypercholestérolémie ou d’hypertension artérielle, trois troubles du métabolisme habituellement associés à l’obésité. Toute personne avec un IMC supérieur à 30 et ne souffrant d’aucune de ces trois maladies était considérée comme obèse en bonne santé. Puis les médecins ont examiné plus en détail la santé cardiovasculaire de ces personnes, en particulier si elles souffraient de maladies coronariennes, vasculaires ou cérébrovasculaires […], ou encore d’insuffisance cardiaque. Résultat, les obèses en bonne santé présentaient un risque de maladie coronarienne 49% plus élevé, +7% pour les AVC, et +96% pour l’insuffisance cardiaque, comparé aux personnes de poids normal et en bonne santé. »
La science contestée par le mouvement « woke »
Ces tentatives de décrédibilisation des données scientifiques pour contrecarrer les politiques de santé publique ne se retrouvent pas seulement dans le domaine de l’obésité. On les observe incessamment au coeur des débats entourant la crise sanitaire que nous vivons actuellement et notamment la question vaccinale, mais également dans d’autres domaines qui sont dans le viseur de la sociologie militante et intersectionnelle. Ainsi la science dans son ensemble se voit contestée par certains militants du mouvement « woke » américains au prétexte qu’elle serait trop blanche… donc raciste. S’il est incontestable que pour des tonnes de raisons, parmi lesquelles le racisme peut s’envisager une petite place, la science a été, après les apports nombreux des mondes arabes et moyen-orientaux, majoritairement blanche jusqu’à ce que l’Asie s’y investisse massivement, on ne voit pas en quoi le théorème d’Archimède, les observations de Galilée, la loi de la gravité de Newton, la pasteurisation du bon Louis, la relativité d’Einstein et toutes ces sortes de découvertes seraient fausses au seul prétexte de la clarté de l’épiderme de leurs promoteurs. On observe enfin le même prisme déviant au sujet de l’autisme, remis en cause à la sauce « woke » par une inversion accusatoire (encore), déniant en partie son existence pour critiquer la norme sociale. Ainsi, comme le note Pierre Valentin, auteur d’une remarquable note sur l’idéologie « woke » réalisée pour la Fondapol, dans une interview donnée à nos confrères de Le Point : « dans le domaine des « disability studies » (études sur le handicap, NDLR), une activiste […] explique : « Je ne crois pas au fait qu’il faille laisser le pouvoir au complexe médico-industriel de décider qui est autiste et qui ne l’est pas. » « . Il ajoute à propos des « woke » : « Ils ont un relativisme tel que toute conclusion scientifique sera réduite à un complot à l’encontre des communautés marginalisées. »
Toutes ces théories méprisent en réalité le réel et encore plus les données de santé publique, se fondant essentiellement sur les apports qu’ils prêtent aux identités qu’ils défendent (queer, non binaire, racisé, féminisme islamique et j’en passe) sur des questions concrètes qui n’ont que peu de rapport avec elles, mais servent leur idéologie. Comme le dit encore Pierre Valentin en introduction du 5ème chapitre de sa note : « Dans ces différentes « disciplines », la mouvance « woke » opère toujours de la même façon, en rejetant la validité d’une norme sociale, morale ou scientifique par la mise en avant de l’exception à celle-ci, dans le prolongement du relativisme culturel. […] Ce refus de toute norme est plus évident encore chez les partisans des « fat studies », qui réduisent l’injonction à soigner les formes d’obésité dite sévère ou morbide à une pure construction sociale – la preuve d’un nutritionnisme omniprésent – au service des dominants. La médecine étant formelle sur les liens entre le surpoids et les risques pour la santé, celle-ci est dépeinte comme une stratégie pour opprimer des marginalisés. »
Comme le dit Pierre Valentin l’exception, ici, par exemple, le fait que certains obèses se portent bien à l’instant T, permet de rejeter les mantras des autorités sanitaires et de les considérer comme une stratégie d’oppression. Au lieu de noter que, si l’on peut être marginalement bien dans son corps et dans sa tête tout en étant obèse, l’éducation alimentaire et la lutte contre l’obésité doivent rester des priorités, l’on préfère insinuer que les messages des autorités ne tendent pas à lutter contre le surpoids, mais à stigmatiser les gros. C’est en partie le sens du message des mouvements prônant la « fat acceptance », qui peut compter sur plusieurs ambassadeurs et, surtout, ambassadrices de choix, permettant ensuite, dans la logique libérale, de dérouler le tapis rouge à un marketing de circonstances.
Les icônes Beth Dido et Yseult
Ce mouvement, validé et accompagné par les tenants des « fat studies », a pour principal moteur d’assurer la promotion des personnes en surpoids, c’est-à-dire de les valoriser, de les mettre en avant, mais surtout de les inclure dans le storytelling des identités joyeuses injustement rejetées par une société trop normative. Il ne s’agit même plus de s’affirmer tel que l’on est et de renvoyer d’éventuels contempteurs dans les cordes, mais de revendiquer son état, pourtant à fleur de maladie, comme étant une identité sacrée à défendre parmi les autres, qu’importe les conséquences désastreuses de ce combat en termes de santé publique. Dans ce bal discutable, partant pourtant d’une intention louable, plusieurs figures se sont distinguées. En France on se souviendra d’Anne Zambertan, égérie des publicités pour le Virgin Megastore, dans les années 1990, hélas, morte jeune, comme beaucoup d’obèses, à 48 ans, d’une embolie pulmonaire. Auteure de deux livres, Mon corps en désaccord et Coup de gueule contre la grossophobie, elle fut pionnière dans la confusion entre la lutte légitime contre la grossophobie et la promotion dangereuse de cet état.
Vint ensuite notamment Beth Dido, la chanteuse du groupe Gossip, intersectionnelle en diable, à la fois inlassable militante en défense des LGBT et de la « fat acceptance ». Bien dans son corps, bien dans sa tête en apparence, elle fut, jusqu’à la séparation de son groupe, en 2016, la meilleure publicité pour l’obésité qu’il nous fut donné de voir. Bête de scène volcanique, souriante, positive et se mouvant avec grâce et aisance, Beth Dido, témoigne régulièrement de son aversion pour les régimes et la perte de poids, militant pour qu’on l’accepte telle qu’elle est, au prétexte incontestable qu’elle se sent bien et que l’obésité fait partie de son identité. On retrouve le même discours en termes encore plus radicaux dans les mots de la chanteuse, militante et entrepreneuse Yseult, nouvelle chouchoute de la sphère intersectionnelle de gauche. Revendiquant son amour de la malbouffe, elle a notamment déclaré au journal Le Monde : « Je ne suis pas obèse par hasard […] Je le suis parce que j’adore la nourriture. Je fais beaucoup d’excès. La salade, à côté d’une bonne pizza ou d’un burger… franchement, vous n’êtes pas d’accord ? Je suis une femme incroyable, en obésité massive, qui s’aime et se déteste. […] Oui, j’aime ma cellulite, mes cuisses, j’aime mon bourrelet qui me dit bonjour. «
Si ces propos peuvent s’entendre dans la mesure où ils viennent en réponse à de nombreuses attaques racistes et grossophobes l’ayant visée, ils entretiennent, là encore, une confusion entre acceptation de son état et promotion de celui-ci. Pour avoir observé durant plusieurs semaines le calvaire de personnes obèses dans un centre d’addictologie en banlieue parisienne, je sais à quel point ces mots sont à la fois à même de redonner une fierté à certains, mais également de les conforter dans des comportements qui, au mieux rendent chaque geste de la vie complexe, au pire, tuent.
La mode, de l’extrême minceur aux mannequins « plus-size »
Il en est de même de la préemption nouvelle de la « fat acceptance » dans le marketing et la publicité. Les agences et les marques ayant compris que pour continuer à vendre leurs produits elles doivent épouser les nouvelles normes « progressistes », sous peine d’appels au boycott ou de « cancelisation », elles donnent de plus en plus de place aux personnes corpulentes, voire obèses dans leurs campagnes. Il était d’ailleurs temps que ce phénomène se produise et que la publicité, au prétexte de nous envoyer du rêve, cesse de nous offrir une représentation des individus sans lien avec le réel. Mais comme souvent, la question de la nuance et de la cohérence se pose aussi. Montrer la société telle qu’elle est devrait être un incontournable du marketing. Le problème est que le but n’est pas principalement celui-ci. Diversifier les identités publicitaires et les égéries qui se mettent à leur service permet au libéralisme sociétal (se revendiquant le plus souvent très à gauche) d’avancer main dans la main avec le plus cynique libéralisme économique par la création de niches marketing correspondant aux nouvelles identités (comme la ligne sport à destination des personnes en surpoids de Nike)… mais aussi de continuer, tout en ayant bonne conscience, d’inonder les plages publicitaires de messages à la gloire de la malbouffe, dont on sait l’influence qu’ils peuvent avoir sur les comportements alimentaires.
La mode, toujours à la pointe du marketing, a, la première, senti le vent tourner. Jusqu’à très récemment cette industrie était plutôt stigmatisée pour imposer un diktat de l’extrême minceur, prescrivant une anorexie tendancielle ayant posé un réel problème de santé à nombre d’adolescentes tentant de ressembler aux mannequins filiformes couramment présentées sur les podiums et les publicités sur papier glacé. Elle a depuis fait en partie volte-face et s’offre de plus en plus les services de mannequins dits « plus-size », souvent bien en chair, parfois obèses. Si, une fois de plus, la volonté de faire correspondre la promotion de la mode avec la réalité de la corpulence moyenne des individus est indiscutablement une bonne chose, d’autant plus si cela permet d’éloigner les standards imposés de l’anorexie, une certaine prudence doit là aussi être observée. Toutes les mannequins plus-size en vogue, comme Tess Hollyday, Jari Jones, Marina Bulatkina et bien d’autres, insistent sur le fait qu’elles aident les autres femmes à s’accepter telles qu’elles sont et, de fait, à réduire les conséquences psychologiques du surpoids, dont on sait qu’elles peuvent paradoxalement l’aggraver. Cet aspect positif ne doit pourtant pas cacher le revers de la médaille, notamment pointé par une étude de l’Université Simon Frazer de Vancouver, à savoir que la banalisation et la promotion des mannequins plus-size encourage les jeunes à abandonner les bonnes habitudes alimentaires et la pratique de l’exercice.
D’un excès l’autre, après la promotion de l’anorexie, celle de l’obésité ?
Pour la mode, comme pour le marketing, tel n’est pas le réellement le sujet. L’essentiel est de diversifier les niches pour vendre toujours plus avec le concours des militants identitaires qui défrichent plus ou moins consciemment le terrain pour les marques, dans la sainte alliance des libéralismes sociétaux et économiques. Des burgers, des médicaments pour maigrir, des tops crocs XXL ou XS, des burkinis ou des monokinis, des boissons détox ou du coca, des habits dégenrés ou virilistes… Qu’importe, tout peut servir à alimenter une civilisation que son ultra consumérisme tend à… consumer.
Tant que l’identité est préservée, il sera toujours temps, plus tard, de parler de désastre écologique entre deux selfies de ses rondeurs, ou de sa liposuccion, prise avec son Iphone…
Benjamin Sire est compositeur et journaliste. Il est également membre du conseil d’administration du Printemps républicain.