Vivre avec ces informations écrasantes
Mais comment vivre, une fois que l’on sait tout ça ? C’est tout l’objet du film réalisé par Emmanuel Cappellin. Ce réalisateur qui a longtemps travaillé avec Yann Arthus Bertrand livre un récit très personnel, sur grand écran, du cheminement qu’il effectue depuis qu’il a compris la réelle teneur des informations délivrées par les rapports scientifiques et les médias. Comme le montre efficacement la bande annonce suivante, c’est à hauteur d’homme qu’il se place pour confier ses réflexions :
Cet enfant de la fin du millénaire débute le film sur de jolis souvenirs d’enfants. : « mon père m’a dit ‘regarde’, ma mère m’a dit ‘écoute’, et je suis tombé amoureux des liens qui se font au sein d’une danse fantastique » partage-t-il d’entrée de jeu, dans une poésie qui entraîne de suite le spectateur dans le chaos des herbes balayées par le vent et dans cet océan dominé de cargos géants.
Entremêlant la démesure de notre monde à la mécanique du vivant, interrogeant la place de l’humain en son sein pour révéler l’inquiétude qui vient quand on perd son regard d’enfant, Emmanuel Cappellin partage, à travers son parcours, le récit de ses tentatives : « j’ai passé dix ans à planter dans la forêt, puis j’ai eu ma période zéro déchets, ma période changeons le monde avec des films – qui n’ont rien changé, ou si peu… Pas plus que les autres films » confie-t-il, presque désabusé, avant de poursuivre sa réflexion le long des trajectoires déjà bien décrites par le rapport Meadows, en 1972.
A travers lui, c’est justement le cap qu’on interroge, tout comme l’horizon d’une tragédie qui fait fuir les illusions. « Les courbes nous narguent, elles disent que nous n’avons rien fait, si ce n’est de graver le réchauffement dans la terre, l’océan, les glaces » se désole-t-il avant de partir à la rencontre d’experts du sujet et de scientifiques qu’il interroge sur leur façon de vivre avec cette charge mentale écologique.
D’un Jean-Marc Jancovici affirmant que « Sans vision c’est le chaos qui règlera la situation » et qu’il faut lucidement « réapprendre en univers contraint » à un Pablo Servigne qu’il interroge sur les manières de créer de l’énergie collective avec ce constat, Emmanuel Cappellin nous emmène aussi à la rencontre de figures moins connues dans l’hexagone, telles Richard Heinberg, aux Etats-Unis, qui s’attache à penser l’après pétrole, Salim Huq qui, au Bangladesh, se spécialise sur les stratégies d’adaptation au changement climatique, sans oublier l’Allemande Susanne Moser, experte en résilience, qui puise dans notre histoire collective de quoi nous permettre de répondre à la situation.

Aussi est-ce dans cette façon d’élargir le regard et de décentrer la peur des points de rupture en allant passer du temps dans l’intimité de ces chercheurs qui vivent au quotidien avec la connaissance de ces informations alarmantes qui font du bien. Car si le dérèglement climatique est un fort déclencheur émotionnel, Emmanuel Cappellin explique, à sa manière, qu’on ne peut qu’accepter ce qui nous traverse. « Nous ne sommes qu’un et nos engagements et renoncements donnent de la dignité et du sens »
Quand on l’interroge à ce sujet, le réalisateur reconnaît avoir été guidé « par un moteur très profond, de l’ordre de l’inconscient au départ : l’envie de savoir si l’homme est capable d’auto-régulation« . Ayant beaucoup voyagé dans le cadre de ses études et de ses collaborations avec Yann Arthus Bertrand, il nourrit ses réflexions des différentes traditions et rencontres qu’il effectue alors. « Pendant toutes ces années, j’ai beaucoup tâtonné, pour faire de cet objet anti-cinématographique un objet de cinéma, c’était ça le défi le plus intéressant : chercher à sortir de la grammaire habituelle qui nous met face à une apathie, avec des images sensationnelles. Je voulais bousculer cet imaginaire en créant d’autres manière de créer un lien ».
Faisant de son village dans la Drôme une parabole de ce que chacun peut mettre en oeuvre à son échelle, Emmanuel Cappellin admet avoir trouvé aujourd’hui un équilibre entre la sortie de film et l’engagement pris depuis quelques temps dans la construction d’un habitat participatif conçu dans les règles de l’art des bâtiments à énergie positive et des dynamiques collectives qui permettent, justement, d’agir concrètement pour répondre à sa peur de l’effondrement.
S’il s’est longtemps demandé s’il ne faisait pas un cadeau empoisonné au public, le réalisateur a tenu à développer une campagne d’accompagnement du film, « pour que les gens ne soient pas démunis ». « Nous avons formé 400 personnes en France, dont 60 interviennent en salle, pour que le public puisse devenir communauté, pour rendre visible l’invisible – un guide d’action, passer du « tu » au « on » » précise-il en indiquant cet arbre à action dans lequel chacun peut trouver des pistes pour agir concrètement dans son quotidien.
Anne Sophie Novel
https://www.lemonde.fr/blog/alternatives/2021/
Ce film est passé aux Rencontres de Die et de la Biovallée en janvier 2020 à Die en avant première en présence de son réalisateur.