Activisme climatique : la criminalisation s’intensifie
Ce 7 octobre, sept militants pour le climat étaient jugés par le tribunal judiciaire de Bobigny. Un an auparavant, ils avaient occupé, avec une centaine d’autres activistes, le tarmac de Roissy pour dénoncer le projet d’extension de l’aéroport. Un à trois mois de prison avec sursis ont été requis.
Bobigny (Seine-Saint-Denis).– L’audience a débuté depuis deux heures quand Camille Blot, chignon relevé et veste noire, s’avance timidement à la barre : « Quand j’ai utilisé la meuleuse pour ouvrir le grillage afin d’entrer sur le tarmac, j’avais pleinement conscience que je courais un risque. Mais que vaut ce risque face à l’urgence climatique et à l’absurdité de ce projet ? »
Avec six autres militants écolos, cette serveuse de 34 ans était jugée ce jeudi 7 octobre par le tribunal judiciaire de Bobigny pour s’être introduite sur l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle le 3 octobre 2020. À l’appel d’Alternatiba Paris et du collectif « Non au T4 », une centaine d’activistes avaient alors envahi le tarmac pour dénoncer le projet d’extension du terminal 4. L’objectif de la nouvelle infrastructure ? Augmenter de 50 % le trafic passager de Roissy d’ici à 2037.
Pendant une heure, les activistes avaient réussi à prendre la parole devant un avion à l’arrêt pour pointer du doigt ce projet à contre-sens de l’urgence climatique et la responsabilité du secteur aérien dans le réchauffement planétaire. Le même jour, des marches étaient organisées sous la houlette d’Alternatiba et « Action non violente-COP21 » sur dix-huit aéroports du territoire – soit la plus grande action jamais menée en France contre le trafic aérien.

« La ministre chargée de l’écologie a annoncé l’abandon du terminal le 11 février 2021 mais, un mois plus tard, dans un entretien au Monde, Augustin de Romanet, PDG du groupe ADP [Aéroports de Paris – ndlr], a déclaré qu’à la demande du gouvernement, un autre projet “plus vert” était dans les cartons. En somme, le terminal 4 pourrait renaître de ses cendres. Aujourd’hui, en France, une dizaine de projets d’extension d’aéroport sont prévus malgré la menace climatique », a expliqué à Mediapart Audrey Boehly, membre du collectif « Non au T4 ». Elle était poursuivie avec les six autres prévenus pour avoir tenté de « troubler » le fonctionnement d’installations aéroportuaires. Un acte passible de cinq ans d’emprisonnement et de 18 000 euros d’amende.
Quatre d’entre eux étaient également appelés pour dégradations volontaires des grilles d’accès au tarmac. Et à trois des sept accusés était reproché le fait d’avoir refusé de se soumettre à un prélèvement d’empreintes génétiques.
« Le groupe ADP me vole mon avenir »
Dès le début de l’audience, Me Chloé Saynac, l’une des trois avocates de la défense, a rappelé que 103 militants avaient été placés en garde à vue à la suite de leur action à Roissy, dont une dizaine de journalistes. Contrairement à ce que le Code de procédure pénale exige, certains se sont vu notifier leur droit que plusieurs heures après leur interpellation, et n’ont pas pu bénéficier d’un avocat lors de leur interrogatoire.
Mais le procureur de la République s’est contenté de souligner que « si certains dans la salle pensent que l’on vit dans un État policier », il n’y a pas eu de « violences policières ». D’après lui, la notification des droits aux gardés à vue était complexe à mettre en œuvre par les gendarmes, faute d’ordinateurs suffisants.
L’assesseur a ensuite exposé les faits reprochés, se basant sur des images extraites du compte Twitter d’Alternatiba, d’un reportage de France 3 et de la vidéosurveillance de l’aéroport. Camille Blot et Côme Mazin, un étudiant en architecture de 22 ans, ont assumé avoir sectionné le grillage séparant les activistes du tarmac. Robin Cadeddu, trentenaire en jean et baskets, a avoué pour sa part avoir été l’un des organisateurs de la journée francilienne du 3 octobre 2020.
Chacun des sept prévenus a souhaité exposer ses motivations à enfreindre la loi. « En termes d’émissions de gaz à effet de serre, le terminal 4 équivaut au chauffage de 24 millions de Français alors que l’on doit diviser par deux nos rejets de CO2 d’ici à 2030 », a insisté Audrey Boehly. « C’est un devoir envers les générations futures, envers mes petits, que d’alerter par la désobéissance civile les pouvoirs publics ! », a ajouté cette journaliste scientifique et mère de deux enfants âgés de 8 et 11 ans.
Le front caché par une grande touffe de cheveux bouclés, Gabriel Boutan a quant à lui asséné : « J’ai 20 ans et le groupe ADP me vole mon avenir quand il envisage des agrandissements d’aéroport. » Militante Alternatiba depuis 2017, Sixtine Dano, 25 ans, a subi 14 heures de garde à vue à la suite de l’action. À la barre, elle a lancé : « Nous sommes la dernière génération à pouvoir réellement agir avant le point de non-retour. »
Barbe noire et cheveux long, Jérôme Guilet a indiqué que « les écogestes individuels [lui] sont apparus cruellement insuffisants », d’où son engagement dans cette marche à Roissy. Le prévenu, astrophysicien de profession, est par ailleurs membre de Scientifiques en rébellion, un collectif de 2 000 chercheurs qui avait appelé en février 2020 à la désobéissance civile face à la crise écologique.
« J’ai pris la parole sur le tarmac car j’étais très choqué par toute la communication autour du nouvel avion à hydrogène et des milliards d’euros accordés en pleine pandémie au secteur aéronautique sans contre-partie écologique », a confié à Mediapart Jérôme Guilet.
État de nécessité
Quatre témoins se sont succédé devant le juge pour mettre en avant les travaux alarmistes du GIEC, ou démontrer, à l’instar de Florian Simatos, enseignant-chercheur à l’école d’aéronautique ISAE-Supaero de Toulouse, que les perspectives les plus optimistes en termes d’innovations technologiques sont incompatibles avec l’objectif de neutralité carbone d’ici à 2050. Françoise Brochot, présidente de l’association de défense des riverains de Roissy, a témoigné : « Depuis 1986, nous avons épuisé tous les moyens d’action légaux : pétitions, manifs, actions en justice, lobbying auprès d’élus, concertations et enquêtes publiques. Nous n’avions pas d’autres choix que de faire cette action pour qu’on nous écoute enfin. »
À la reprise du procès à 14 heures et dans la chaleur étouffante de la petite salle d’audience, l’avocat du groupe ADP a demandé « un euro symbolique d’indemnité » pour attirer l’attention sur le fait que cent militants sur un tarmac, « c’est un évènement inédit, pas un simple trouble ». Dans la foulée, le procureur de la République a tonné que « si des personnes s’autorisent à dépasser le Code civil, le risque est de basculer dans le chaos ! », avant de requérir 1 à 3 mois d’emprisonnement avec sursis et 400 à 600 euros d’amende pour les sept prévenus.

Pour obtenir la relaxe de leurs clients, les trois avocats de la défense, les maîtres Arié Alimi, Chloé Saynac et Alexis Baudelin ont invoqué la liberté d’expression et l’état de nécessité, argumentant que la désobéissance est légitime face à la menace climatique. « Le soi-disant chaos causé par la désobéissance civile n’est rien face au chaos vers lequel nous nous dirigeons ! », a ainsi clamé Me Alexis Baudelin.
« Je ne comprends pas ce que nous faisons ici, que nous ne soyons pas tous, avec le ministère public, à lutter pour notre survie commune, a tancé pour sa part Me Arié Alimi. Je n’arrive pas à comprendre aujourd’hui qu’on arrive à criminaliser des gens qui ont un tel sens de la solidarité. » Une criminalisation de l’activisme écologique qui s’intensifie. Pour la même journée d’action du 3 octobre 2020, sept militants ont été condamnés en mars 2021 chacun à une peine de 500 euros d’amende avec sursis pour avoir fait irruption sur l’aéroport de Bordeaux-Mérignac . Cet été, vingt-huit militants d’Extinction Rebellion et un journaliste ont reçu chacun 750 euros d’amende pour « manquement à la sécurité aéroportuaire » après l’envahissement du tarmac d’Orly en juin 2020.
Par ailleurs, le Parlement a adopté mi-septembre, en catimini, un projet de loi créant un nouveau délit d’intrusion sur les pistes d’aéroport prévoyant jusqu’à un an de prison et 15 000 euros d’amende si l’infraction est commise en réunion. Enfin, le 4 novembre prochain, neuf militants de Greenpeace seront jugés pour avoir peint en vert un avion à Roissy en mars 2021 pour dénoncer le greenwashing du gouvernement Macron.
« Nous sommes actuellement dans un bras de fer avec un gouvernement qui accuse les militants de se radicaliser alors que c’est lui-même qui se radicalise en défendant coûte que coûte l’idéologie de marché et le business as usual, a signalé Me Alexis Baudelin à Mediapart. Face à la catastrophe climatique, ce gouvernement préfère criminaliser les activistes, qui après avoir tenté de faire entendre la question climatique par voie légale, se voient aujourd’hui contraints de faire appel à la désobéissance civile. Nous sommes clairement à une période charnière. »
Le jugement a été mis en délibéré et sera annoncé le 12 novembre. Soit le dernier jour de la COP26.
Mickaël Correia : https://www.mediapart.fr/journal/france/081021/activisme-climatique-la-criminalisation-s-intensifie