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« Imaginer et construire la ville résiliente »

Essor du télétravail, prise de conscience écologique, nouvelles aspirations de vie : la crise sanitaire bouscule les politiques territoriales. Quatre intervenants de l’événement consacré à la résilience des villes, organisé les 4 et 5 octobre à Rouen livrent leur analyse.

Par Aziza Akhmouch (chef de la division « Villes, politiques urbaines et développement durable » de l’OCDE), Magali Talandier (professeure d’urbanisme à l’Université Grenoble Alpes), Yatina Calixte(doctorante à l’Agence d’urbanisme de la région grenobloise) et Jacques Ferrier (architecte et urbaniste)

La « ville du quart d’heure » doit permettre de vivre en minimisant ses déplacements. Des employés municipaux utilisent des pochoirs pour marquer une ligne de circulation cycliste sur une route à Saint-Malo (Bretagne), le 11 mai 2020.

La « ville du quart d’heure » doit permettre de vivre en minimisant ses déplacements. Des employés municipaux utilisent des pochoirs pour marquer une ligne de circulation cycliste sur une route à Saint-Malo (Bretagne), le 11 mai 2020.

« La ville de demain doit garantir le bien-être à tous ses habitants et faire de la lutte contre les inégalités une priorité absolue »

Tribune. La crise sanitaire a testé la résilience des villes face aux chocs en tout genre. Une ville doit être avant tout « choisie » et non « subie » à l’aune des grandes transformations de nos sociétés que sont le dérèglement climatique, la mondialisation et le mécontentement qu’elle suscite, les pressions démographiques et la révolution numérique. Une ville résiliente est connectée à ses alentours, immédiats ou plus éloignés, où l’on s’installe parce qu’on y a une meilleure qualité de vie et pas uniquement parce qu’on doit y travailler.

Sur le plan social, plus une ville est grande, plus elle est source d’inégalités et de ségrégation spatiale

Les villes sont les principaux moteurs de la croissance et de la productivité, raison pour laquelle la population urbaine a plus que doublé dans le monde au cours des quarante dernières années, passant de 1,5 milliard d’habitants en 1975 à près de 3,5 milliards en 2015, avec une projection à 5 milliards en 2050. Mais elles ont aussi leur lot de problèmes. Sur le plan social, plus une ville est grande, plus elle est source d’inégalités et de ségrégation spatiale. Par exemple, il peut y avoir un écart de vingt ans d’espérance de vie entre les habitants de Londres ou de Baltimore en fonction du code postal ou de la station de métro. Sur le plan environnemental, les villes émettent 80 % des gaz à effet de serre, consomment les deux tiers de l’énergie et produisent 50 % des déchets. Il faut ajouter à ces coûts de l’agglomération les embouteillages, l’insécurité et la flambée des prix de l’immobilier.

La ville de demain doit donc garantir le bien-être à tous ses habitants – indépendamment de leur sexe, âge, origine ethnique ou état de santé – et faire de la lutte contre les inégalités une priorité absolue pour contenir les fractures sociale et territoriale déjà largement insupportables dans un pays comme la France, qui compte plus de 10 millions de pauvres.

Repenser la ville de demain, c’est répondre à des questions très concrètes pour changer la manière dont on y vit : que vont devenir nos grandes métropoles denses à l’ère du télétravail et comment répondre aux besoins croissants des citadins en quête de nature et de calme ? Par où je passe à vélo ou à pied pour aller à mon travail ou au restaurant quand les transports en commun sont bondés et que la voiture individuelle est décriée ? Comment changer mes habitudes de consommation, et mes habitudes tout court, pour minimiser mon impact environnemental ?

Trois solutions peuvent accélérer la transition vers un nouveau modèle urbain plus inclusif, résilient et durable : le télétravail, l’accessibilité et le chrono-urbanisme. D’abord, la révolution du télétravail liée au développement du numérique peut nous aider à réduire la pression sur le foncier, les transports et les ressources naturelles, tout en favorisant l’engagement citoyen et l’activité en dehors des grandes métropoles. Elle offre notamment aux villes moyennes une importante carte à jouer dans un système urbain qui deviendra plus polycentrique, pour une meilleure cohésion territoriale.

Ensuite, la demande croissante d’accessibilité immédiate aux services primordiaux se retrouve dans « la ville du quart d’heure », qui défend l’idée que l’on puisse trouver à quelques kilomètres de chez soi, accessible à pied ou à vélo, tout ce qui est essentiel à la vie : faire des courses, travailler, s’amuser, se soigner, se cultiver, faire du sport. Mais, s’il faut saluer l’essor des pistes cyclables, elles ne sont pas une solution pour toutes et tous. Sans transports publics ni désenclavement des territoires, ces micropolarités repliées sur elles-mêmes et déconnectées de leur environnement seront à l’origine de nouvelles formes de ségrégation spatiale.

Nous devons rééchelonner nos activités et resynchroniser nos modes de vie en dehors des pics traditionnels pour cesser de faire tous la même chose, au même endroit, au même moment

Enfin, nous devons rééchelonner nos activités et resynchroniser nos modes de vie en dehors des pics traditionnels pour cesser de faire tous la même chose, au même endroit, au même moment. Avons-nous besoin de nous entasser dans des métros bondés ou sur des routes embouteillées pour arriver au bureau à 9 heures le matin ? Des infrastructures ayant une fonction précise à un moment de la journée (une école, un restaurant, un théâtre, un bureau) ne pourraient-elles pas démultiplier leurs usages à d’autres moments en fonction des besoins ? Que va-t-on faire de tous ces bureaux où les employés n’iront plus travailler tous les jours ? Le chrono-urbanisme peut nous aider à repenser notre rapport au temps dans la ville.

Les grandes avancées en matière d’urbanisme ont souvent résulté de crises sanitaires. Nous avons aujourd’hui une fenêtre de tir qui rend toutes ces mesures socialement et politiquement beaucoup plus acceptables qu’elles ne l’étaient hier. Les maires et élus doivent saisir l’opportunité que nous offre la crise pour prendre les bonnes décisions pour notre génération et celles à venir. Car une ville résiliente, c’est avant tout un bien commun.

Aziza Akhmouch est chef de la division « Villes, politiques urbaines et développement durable » de l’OCDE.

Magali Talandier et Yatina Calixte

« Tous les territoires ne sont pas égaux en termes de résilience économique »

Tribune. En économie, la résilience se mesure par la variation des emplois (ou des revenus) à la baisse, puis à la hausse, mais aussi par le nombre d’années qu’il aura fallu pour qu’une région ou un Etat parvienne à surmonter la crise. On parle alors de cycle de résilience. Il s’agit d’un processus complexe, profondément hétérogène dans l’espace et le temps. Ces différences s’expliquent par de puissants effets structurels – le territoire est spécialisé dans des secteurs plus ou moins épargnés par la crise – combinés à des effets locaux – le territoire a su mettre en place des mécanismes d’adaptation, de transformation, qui le rendent plus résistant. Mais la résilience n’est jamais totalement acquise. On peut citer le cas de la métropole toulousaine, épargnée par la crise de 2008, mais qui doit faire face aujourd’hui à d’importantes pertes d’emplois.

A la veille de la crise sanitaire, 15 % des intercommunalités de France métropolitaine étaient restées insensibles aux crises économiques de 1993 et de 2008. Aujourd’hui, ce taux est tombé à 6 %. Globalement situés dans les régions du sud du pays, ces territoires ont su tirer profit de leur attractivité résidentielle et touristique, à l’image de la Corse, de certaines campagnes de l’arrière-pays méditerranéen ou des espaces périurbains proches d’agglomérations dynamiques. Sans être totalement épargnées, 44 % des intercommunalités – principalement dans l’ouest et le sud du pays – apparaissent également plutôt résilientes. Ces territoires enregistrent des pertes d’emplois au moment des chocs conjoncturels, mais parviennent jusqu’à présent à adapter, voire à transformer leur système économique. C’est la France résiliente, celle qui a su absorber les chocs.

La géographie de cette France fragilisée n’est pas celle des périphéries métropolitaines, contrairement à ce qui se dit parfois

A l’opposé, on trouve une France qui peine depuis plus de dix ans à créer des emplois. 30 % des intercommunalités sont dans ce cas, soit 20 % des Français. La géographie de cette France fragilisée n’est pas celle des périphéries métropolitaines, contrairement à ce qui se dit parfois. Il s’agit des anciennes régions industrielles du Nord-Nord-Est, ainsi que d’une partie des espaces de faible densité s’étendant du Nord-Est au Sud-Ouest. On y trouve aussi quelques grandes villes, à l’image de Rouen ou de Saint-Etienne.

La pandémie de Covid-19 a précipité la fermeture de certains établissements, notamment dans le tourisme ou la restauration, détruit de nombreux emplois manufacturiers que l’on ne recréera pas, mais elle a aussi permis l’essor du télétravail et fait naître de nouvelles aspirations résidentielles et attentes en termes de relocalisation industrielle. Tous ces éléments auront des conséquences sur la géographie des emplois et la capacité de résilience.

L’un des enjeux de l’aménagement sera d’encourager le déploiement de ces nouvelles pratiques dans ces territoires paupérisés. Car si les mécanismes nationaux de redistribution publique y jouent – heureusement et massivement – leur rôle d’amortisseurs sociaux, les politiques territoriales plus spécifiques demeurent insuffisantes pour stopper le déclin économique. Les signaux faibles que font apparaître nos analyses doivent être soutenus et amplifiés par une politique de la résilience socialement et spatialement inclusive.

Magali Talandier est professeure d’urbanisme à l’université Grenoble Alpes, unité mixte de recherche Pacte.

Yatina Calixte est doctorante à l’Agence d’urbanisme de la région grenobloise, unité mixte de recherche Pacte.

Jacques Ferrier

« La relation entre ville et nature est à inventer, non à restaurer »

Tribune. Le rapport de force entre la ville et la nature ne s’est inversé que récemment. Longtemps, la nature a été dominatrice, une menace pour les hommes et leurs entreprises qui ont construit les villes comme un refuge, à l’abri des caprices d’un environnement imprévisible et violent. Ayons à l’esprit que l’essence même de la ville a été de s’installer et de se développer contre la nature. Il n’y a pas eu d’âge heureux, une idéale harmonie que nous aurions perdue et que nous pourrions retrouver. Non, le programme urbain est bien depuis toujours celui de Descartes de se « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ».

Les systèmes technologiques se sont multipliés, permettant à de gigantesques ensembles urbains de fonctionner, au détriment du climat, des ressources et de la biodiversité

S’il y a aujourd’hui une relation à instaurer entre la ville et la nature, elle est à inventer et non pas à restaurer.La ville a pris le dessus sur l’environnement naturel grâce à un recours massif à l’innovation technique. Les systèmes technologiques se sont multipliés, permettant à de gigantesques ensembles urbains de fonctionner, au détriment du climat, des ressources et de la biodiversité. Au XXe siècle, les architectes, en mal d’idéologie, sont venus au secours de la victoire des ingénieurs, en faisant du progrès technique la fondation de l’esthétique moderne, fonctionnelle et internationale. La relation avec la nature, avec le corps des habitants, la prise en compte des sens, tout cela est passé à la trappe. La ville est devenue une infrastructure qui cadence le quotidien, une machine dont les habitants sont les objets.

La crise vient de démontrer la fragilité de la ville machine et de révéler la grande désillusion des citadins. Mais, en ralentissant l’infrastructure, elle a aussi dévoilé la cité, plus humaine et ouverte au monde naturel. En plaçant la technique à l’arrière-plan, et en mettant l’innovation au service d’une nouvelle vision pour la ville, on sait désormais qu’il est possible d’inventer une résonance entre nos modes de vie métropolitains et la nature non pas seulement comme un bienfait écologique, mais comme le lien essentiel de la communauté de tous les vivants, la condition indispensable à une ville humaniste et sensuelle.

Jacques Ferrier est architecte et urbaniste. Il vient de publier La Ville machine, aux Editions de L’Herne.

Aziza Akhmouch (chef de la division « Villes, politiques urbaines et développement durable » de l’OCDE), Magali Talandier (professeure d’urbanisme à l’Université Grenoble Alpes), Yatina Calixte (doctorante à l’Agence d’urbanisme de la région grenobloise) et Jacques Ferrier(architecte et urbaniste)

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