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« La “croissance verte” pourrait n’être rien d’autre qu’un mythe, qu’il faudrait sans doute qualifier de “fake news” »

La plupart des candidats à l’élection présidentielle prétendent concilier la poursuite de la croissance et la préservation de l’environnement. Une récente note de l’Agence européenne pour l’environnement souligne l’incompatibilité de ces deux projets, relève dans sa chronique Stéphane Foucart.

 Une fois n’est pas coutume, la décroissance s’est brièvement installée dans le débat public, en particulier à la faveur de la primaire écologiste, remportée le 28 septembre par Yannick Jadot. Le mot même a un tel pouvoir excommunicateur, et agit comme un si puissant repoussoir pour une majorité de l’opinion et des dirigeants qu’il est très rare de voir des responsables politiques, fussent-ils écologistes, le reprendre à leur compte dans leurs discours ou leur programme.

On les comprend : les dernières semaines ont montré qu’il était politiquement et médiatiquement moins coûteux de se livrer à un révisionnisme de bas étage que d’interroger le dogme de la croissance ad vitam aeternam du produit intérieur brut (PIB). Eric Piolle, également candidat à la primaire écologiste, ne s’y est pas trompé et a affiché une posture prudemment agnostique, tandis que Yannick Jadot a préféré s’inscrire dans le cadre de la « croissance verte » – dont nul ne sait à ce jour si elle existe réellement.

A l’inverse, les candidates Delphine Batho et, dans une certaine mesure, Sandrine Rousseau ont affirmé leur volonté de rompre avec ce qui demeure, pour l’écrasante majorité d’entre nous, le principal indicateur du succès des politiques publiques. La probabilité que ce positionnement fasse florès hors de l’écologie politique est très faible : historiquement, toutes les remises en cause de l’exigence de croissance et tous les travaux académiques montrant l’inanité de cet indicateur (il en existe un très grand nombre) ont suscité un intérêt bref et souvent confidentiel, avant de disparaître de l’horizon.

Découplage « impossible »

« La croissance est ancrée dans la culture, la politique et les institutions, résume dans une note récente l’Agence européenne pour l’environnement (EEA), une instance officielle de l’Union dont les productions demeurent consultatives. Dans le monde entier, la légitimité des gouvernements est indissociable de leur capacité à assurer la croissance économique et à créer des emplois. » L’idée d’un monde économiquement stationnaire nous est impensable.

Dans sa note, l’EEA propose un état des lieux du débat sur les liens entre environnement et croissance du PIB. Première information : depuis 1970, à l’échelle mondiale, la croissance économique est, sans grande surprise, très étroitement corrélée à l’empreinte des sociétés sur leur environnement et à leurs émissions de gaz à effet de serre. Les rares périodes de diminution de l’impact de nos activités coïncident avec les crises économiques – autrement dit de la récession pour les uns, ou de la décroissance pour les autres.

Ainsi, jusqu’à présent, la croissance a toujours été alimentée par une augmentation des flux de matières et d’énergie, c’est-à-dire par la consommation et la transformation de ressources naturelles. A aucun moment de l’histoire récente le PIB n’a grimpé en même temps que l’empreinte de l’humanité sur son environnement chutait. Au point, dit l’EEA dans sa note, que « le découplage entre la croissance et la consommation de ressources pourrait être impossible ». La « croissance verte » pourrait n’être rien d’autre qu’un mythe – qu’il faudrait sans doute qualifier de « fake news » si l’on prenait au sérieux les lois de la thermodynamique.

Puissance des mécanismes de marché

L’agence note que, en 2019, malgré des réglementations parmi les plus ambitieuses au monde, seuls 12 % des ressources matérielles utilisées en Europe provenaient du recyclage. La circularisation complète des économies est impossible, estime en outre l’EEA. Pourtant, malgré ce faisceau d’indices, la grande majorité de l’opinion et des dirigeants continue de croire compatibles la poursuite indéfinie de la croissance économique, d’une part, et la préservation du climat et de la biodiversité, d’autre part.

Sans prétendre trancher la question, il s’agit en l’état d’une simple profession de foi. Elle est rendue possible par une vision du monde issue de la science économique, où la matérialité du monde tend à s’effacer, à devenir une considération de second ordre devant la puissance des mécanismes de marché et l’abstraction des jeux d’écritures comptables.

Milton Friedman, l’un des économistes les plus influents des dernières décennies, répondant à une journaliste qui l’interrogeait sur « l’illusion de la disponibilité sans limites du pétrole », fit cette remarque : « Pourquoi une illusion ? Pardonnez-moi, mais ce n’est pas limité d’un point de vue économique : vous devez séparer l’économie du point de vue physique des choses » (Economists and the Environment : A Diverse Dialogue, de Carla Ravaioli et Paul Ekins, Zed Books, 1995, non traduit).

Le rêve d’une poursuite de la croissance

L’idée qu’il soit possible d’opérer une transition rapide, des formes actuelles de croissance à une « croissance verte » sans impact sur le climat et l’environnement, tient à ce type de considération – « séparer l’économie du point de vue physique des choses ». Cette croyance irrigue toute la société, se renforce à mesure que l’on monte dans la hiérarchie sociale. Elle permet de maintenir dans les discours politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’idée que l’exigence de sauvegarde du climat et de l’environnement peut cohabiter avec le rêve d’une poursuite de la croissance, moyennant quelques ajustements.

« Une réduction de la pression et des impacts sur l’environnement exigerait des transformations fondamentales, afin d’aller vers un différent type d’économie et de société, dit l’EEA, au lieu de chercher des gains progressifs d’efficience dans le fonctionnement des systèmes de production et de consommation actuels. » Pour la plus grande part d’entre nous, une telle révolution culturelle semble à ce jour impossible. Mais il suffit de se projeter dans un monde réchauffé de deux degrés supplémentaires pour se demander si nous avons vraiment le choix.

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