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« Les jeunes en situation de pauvreté ont droit à une deuxième chance »

Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté

Le rapporteur des Nations unies pour l’extrême pauvreté et les droits humains, Olivier De Schutter propose, dans une tribune au « Monde », la mise en place d’un revenu minimum universel pour les jeunes adultes entre la fin de l’enseignement secondaire et l’âge de 25 ans.

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », dit l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pourtant, en dépit de cette promesse maintes fois réitérée, tous les jeunes ne sont pas égaux au moment d’entrer dans la vie adulte. Naître dans une famille pauvre diminue fortement les chances d’un enfant d’accéder à un enseignement de qualité, à la santé, à un logement adéquat et à un emploi rémunérateur, bref, de jouir d’un niveau de vie décent à l’âge adulte.

Selon certaines estimations, les écarts de revenus perçus tout au long de la vie entre les individus tiennent, pour 50 % au moins, à des facteurs définis avant l’âge de 18 ans ; le lauréat du prix Nobel d’économie (2000) James Heckman rappelle même qu’ils sont présents en réalité, pour la plupart, dès l’âge de 5 ans. Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), quelque 63 % des enfants dont les parents ont un niveau d’instruction élevé obtiennent un diplôme d’enseignement supérieur, alors que seuls 15 % des enfants dont les parents n’ont pas terminé leurs études secondaires y parviennent.

Les jeunes surreprésentés

Ces inégalités héritées affectent même l’espérance de vie : dans l’Union européenne, les hommes de 30 ans qui ne sont pas diplômés de l’enseignement secondaire supérieur peuvent s’attendre à vivre environ huit années de moins en moyenne que ceux qui sortent de l’université.

Ni les privilèges hérités ni la pauvreté ne sont des états transitoires. Au contraire, ils persistent sur de très longues périodes. Thomas Piketty a calculé que la part de la propriété détenue en France par les 50 % les plus pauvres, ainsi, était de 2 % au XIXe siècle, et elle s’élève aujourd’hui à seulement 6 % du total des propriétés privées. Des chercheurs en Angleterre ont comparé les noms de famille en 1170 et 2012, en lien avec le statut social des personnes. Ils en ont conclu que le statut social persistait de manière considérable, même après deux cents ans, et que la mobilité sociale était aujourd’hui à peine plus élevée que pendant l’époque préindustrielle.

Il n’y a là aucune fatalité. Des solutions existent pour briser le cercle vicieux de la pauvreté. Parmi elles, nous proposons la mise en place d’un revenu minimum universel pour les jeunes adultes entre la fin de l’enseignement secondaire et l’âge de 25 ans. Selon l’ONU, les moins de 18 ans constituent la moitié des personnes en situation de pauvreté des pays à faibles et moyens revenus. Partout dans le monde, les jeunes sont surreprésentés parmi les emplois précaires et sous-payés alors qu’ils sont exclus de nombreux programmes d’aide.

A un âge où le manque d’accès à l’éducation, au logement et à un emploi décent peut avoir un impact durable tout au long de la vie, les jeunes en situation de pauvreté ont droit à une deuxième chance.

Kenya et République de Corée

De nombreuses initiatives aux quatre coins du monde montrent l’efficacité d’un revenu minimum universel, accordé sans conditions. Une expérience consistant à mettre en place un tel système dans des zones rurales du Kenya a fait ressortir les avantages qu’offre un revenu garanti et inconditionnel, même relativement modeste (l’équivalent de 0,75 dollar par jour). Ce revenu contribue à la sécurité alimentaire, améliore la santé mentale et physique, et développe l’esprit d’entreprise – en évitant aux ménages de devoir vendre des moyens de production en temps de crise et en les encourageant à procéder à des investissements productifs.

Les études portant sur la mise en place de systèmes de revenu minimum universel dans les pays riches montrent également que loin de décourager l’emploi, ce revenu améliore les niveaux de santé et d’éducation, en particulier pour les jeunes les plus défavorisés. En République de Corée, la province du Gyeonggi octroie depuis avril 2019 un revenu minimum à tous les jeunes de 24 ans qui le souhaitent. Les jeunes ayant participé à ce programme se disent globalement plus satisfaits, en meilleure santé, plus actifs économiquement et plus optimistes que ceux n’y ayant pas participé.

Le revenu de base universel, c’est aussi un moyen de réduire les taux de non-recours aux droits. De nombreuses personnes dans le besoin passent aujourd’hui entre les mailles du filet des systèmes sociaux : en Europe, plus de la moitié des personnes ayant droit à un revenu minimum n’en bénéficient pas, pour une série de raisons qui comprennent la lourdeur des démarches administratives à effectuer, la peur des contrôles sociaux ou même l’auto-exclusion par crainte de la stigmatisation. Un revenu minimum universel augmenterait grandement les chances de ne laisser personne de côté.

Taxation des successions

On doute souvent qu’un revenu de base universel puisse être financé. Mais dans la plupart des pays, une augmentation de la taxe sur les héritages suffirait à couvrir tous les jeunes adultes de 18 à 25 ans, ce qui permettrait par la même occasion de réduire les inégalités. Dans les pays de l’OCDE, les successions et donations déclarées par les 20 % des ménages les plus riches sont près de 50 fois supérieures à celles déclarées par les 20 % des ménages les plus pauvres, ce qui illustre l’importance du rôle de l’héritage dans la perpétuation et le renforcement des inégalités de richesse.

Pourtant, seulement vingt-quatre des trente-sept pays de l’OCDE prélèvent un impôt sur les successions ou donations effectuées entre générations, et les prélèvements sont généralement très faibles – ils ne représentent que 0,5 % en moyenne des recettes fiscales totales dans les 24 pays concernés. Des formules alternatives ont aussi été proposées.

Thomas Piketty propose un système de redistribution de l’héritage permettant à l’ensemble de la population de recevoir à l’âge de 25 ans un héritage minimal, équivalent à 60 % du patrimoine moyen par adulte (soit 120 000 euros si la moyenne est de 200 000 euros, comme cela est le cas en France pour le moment). En Italie, le nouveau secrétaire du Parti démocrate, Enrico Letta, propose l’instauration d’une taxation des successions pour offrir chaque année une « dotation » de 10 000 euros à 200 000 jeunes de 18 ans issus de milieux populaires.

Instaurer un revenu minimum universel pour les jeunes adultes, afin de leur permettre notamment de poursuivre leurs études ou de choisir leur activité professionnelle, en finançant ce soutien par une taxation des successions ou à une hausse de la progressivité des droits de succession, c’est simplement améliorer l’égalité des chances : c’est être à la hauteur de l’idéal d’égalité sur lequel nos sociétés se sont construites.

Olivier De Schutter est l’auteur d’un rapport sur « La persistance de la pauvreté : un cercle vicieux que peut briser une réelle égalité » présenté le 20 octobre à l’Assemblée générale des Nations unies.

Olivier De Schutter (Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté). Il est né le 20 juillet 1968, est un juriste belge et professeur de droit international à l’université catholique de Louvain. Il a assumé, entre 2008 et 2014, le mandat de rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des droits de l’homme à l’Organisation des Nations unies. Il a été membre du Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU entre 2015 et mai 2020, jusqu’à sa nomination comme Rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme. 

Olivier De Schutter est intervenu à Die  2 années aux « Rencontres de l’Ecologie au quotidien de Die et de la Biovallée « 

Publications
  • Pablo Servigne (préf. Yves Cochet, postface Olivier De Schutter), Nourrir l’Europe en temps de crise : vers des systèmes alimentaires résilients, Jambes, Nature et Progrès, 2014, 189 p. Réédité par les éditions Actes Sud, collection « Babel » en 2017 

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