Michel Winock : « L’extrême droite française est comme une rivière souterraine »
Eric Zemmour ne vient pas de nulle part : il est le dernier rejeton d’une famille de pensée ultradroitière bien vivante depuis la fin du XIXe siècle.
« Le nationalisme émerge, le mot lui-même s’impose vraiment dans la période qui va du boulangisme à l’affaire Dreyfus, entre 1885 et 1900 », rappelle l’historien Michel Winock.
Pour comprendre le « phénomène Zemmour », il faut en revenir à l’Histoire, que le polémiste lui-même prend si souvent à témoin. Michel Winock, qui a dirigé il y a quelques années le passionnant ouvrage collectif Histoire de l’extrême droite en France (Points), reprend le fil du nationalisme xénophobe théorisé par Barrès et Maurras qui refleurit désormais à la faveur de la crise sociale et politique actuelle. Avec ce rappel en forme d’avertissement : si les adversaires de la démocratie ont échoué jadis, c’est grâce à l’esprit de « défense républicaine » des partis et des intellectuels.
Michel Winock : Le contexte international est très différent : les démocraties dites illibérales à l’est de l’Europe ne sont pas des régimes fascistes ou nazis et l’acteur soviétique a disparu. En outre, les gouvernements de l’entre-deux-guerres sautaient tous les sept mois, alors que notre régime fait preuve d’une grande stabilité. En revanche, xénophobie et racisme font bien partie des deux époques : dans les années 1930, des mots d’ordre se répandent, qui aboutiront au renvoi dans leur pays de travailleurs étrangers, à l’exemple des Polonais très actifs dans les mines de charbon du Nord et du Pas-de-Calais. S’est ajoutée à cela une vague de discours, de slogans et de mouvements antijuifs. De ce point de vue, l’antisémitisme d’alors peut être comparé à l’hostilité actuelle envers l’islam.
Observe-t-on, selon vous, un phénomène de « contagion » entre la droite et l’extrême droite, comme dans l’entre-deux-guerres ?
La remise en question des institutions et des contours de l’Etat de droit, la hausse de l’abstention, l’essor des extrémismes et le fait que l’idée même de démocratie ne fasse plus l’unanimité peuvent en effet rappeler le passé. Aujourd’hui, une partie de la droite républicaine se montre de moins en moins républicaine. Elle est séduite par la radicalité de la critique envers un système qui, à ses yeux, ne fonde plus l’autorité nécessaire de l’Etat, ce qui explique que des militants LR disent vouloir voter pour Zemmour.
Il est tout aussi symptomatique de voir un dirigeant à l’image modérée comme Michel Barnier s’aligner sur la vision d’une Marine Le Pen lorsqu’il suggère un « moratoire » sur l’immigration. La cassure est particulièrement nette à droite de l’échiquier politique. Mais la contagion s’observe aussi à gauche : il y a quelques jours, Arnaud Montebourg a repris – avant de se rétracter – une idée de la présidente du RN en prônant le blocage des transferts d’argent vers les pays qui ne rapatrient pas leurs ressortissants. Pourtant, la comparaison qui s’impose à l’historien est moins celle des années 1930 que celle de la fin du XIXe.
Comment cela ?
Le nationalisme émerge, le mot lui-même s’impose vraiment dans la période qui va du boulangisme à l’affaire Dreyfus, entre 1885 et 1900. Le mot, créé sous la Révolution, était tombé en désuétude ; c’est l’écrivain Maurice Barrès qui le relance en 1892, dans un article, « La querelle des nationalistes et des cosmopolitistes ». Il ne s’agit encore que de courants littéraires, mais Barrès reprend le mot dans ses campagnes électorales et dans un système de pensée attribuant à la défense des valeurs nationales et des intérêts nationaux la priorité de l’action politique. Barrès et son cadet Maurras, deux écrivains partis de la « décadence », de son rejet et de la volonté de la dépasser, vont peu à peu élaborer le corpus idéologique qui survivra jusqu’à Zemmour.
Barrès dénonce les étrangers qui viennent « manger le pain des Français », mais aussi les protestants – la Réforme ouvre la voie à la liberté de pensée – les juifs, les francs-maçons, les intellectuels. Tous ceux que Charles Maurras appellera plus tard « l’anti-France ». Barrès se porte candidat aux élections de 1889 sous la bannière du général Boulanger, dans la volonté de balayer la république parlementaire, et suit son ami Paul Déroulède et sa Ligue des patriotes pour instaurer un régime plébiscitaire à poigne, avec le peuple pour source directe de légitimité. L’entreprise boulangiste a tourné court parce que le général, trop légaliste, a renoncé à lancer physiquement l’assaut de l’Elysée, au grand dam de ses partisans au soir de son élection triomphale à Paris en janvier 1889. Mais son échec est dû aussi à une véritable union républicaine parvenue à se constituer face à lui.
Le fameux « front républicain », comme l’on dirait aujourd’hui…
Oui ! Des modérés, des radicaux, des socialistes, loin d’être tous d’accord entre eux, ont fait corps pour défendre la République. L’affaire Dreyfus a ouvert une nouvelle phase de très forte tension nationaliste, avec l’antisémitisme au centre. Quelque vingt ans après la défaite de 1871, l’armée apparaît plus que jamais comme l’un des piliers de l’identité nationale. Si un conseil de guerre déclare que Dreyfus est un traître, il n’y a rien à redire. Lorsque, aujourd’hui, Eric Zemmour laisse entendre que l’innocence de Dreyfus n’est pas si claire que cela, au mépris des aveux mêmes du commandant Esterházy, il accroche son wagon à la tradition nationaliste antidreyfusarde.
Lequel Eric Zemmour compte parmi ses soutiens des membres de l’Action française. Le courant maurrassien connaît de nos jours une nouvelle jeunesse, alors qu’on le pensait crépusculaire. A-t-on sous-estimé son empreinte, et plus largement celle de toute l’extrême droite, dans la société française ?
L’extrême droite est comme une rivière souterraine, elle émerge de temps à autre, lorsque le contexte s’y prête. Pendant les Trente Glorieuses, elle n’a fait parler d’elle qu’au moment de la guerre d’Algérie, et encore, sans être capable de s’organiser en grand parti. Deux grandes traditions la constituent, celle, monarchiste, incarnée par l’Action française et celle, nationale populiste, du boulangisme. Le journal L’Action française est né au moment de l’affaire Dreyfus et Maurras a permis son essor en opérant une synthèse entre le royalisme et le nationalisme, ce qu’il appelait « le nationalisme intégral », adossé aux deux grandes forces de l’époque : l’armée et l’Eglise.
Pour Maurras, le retour d’une monarchie autoritaire constituait la solution à tous les problèmes posés par la République parlementaire. Des gens cultivés, des écrivains et des intellectuels défendant un idéal antidémocratique et antirépublicain l’ont rejoint. Mais le coup de force qu’il préconisait pour abattre la République n’a pas eu lieu. Car Maurras restait un intellectuel, un éditorialiste – la nuit du 6 février 1934, alors que ses partisans étaient prêts, avec d’autres ligueurs, à attaquer l’Assemblée, il écrivait un poème à l’épouse de son camarade de route Léon Daudet !
La pensée maurrassienne a ensuite trouvé une illustration concrète avec la Révolution nationale de Pétain, puis survécu dans des publications confidentielles et au sein de certaines familles bourgeoises catholiques traditionalistes. Eric Zemmour partage avec Maurras l’idée centrale de « l’ennemi intérieur » – le musulman et l’immigré remplaçant chez lui le juif. L’avantage du concept est qu’il permet de fédérer des publics différents : jadis, les ouvriers censés être exploités par les juifs « suppôts du capitalisme » et les catholiques en butte avec le « peuple déicide » ; de nos jours, ceux qui pensent que les musulmans veulent « remplacer » les « Français de souche » et déchristianiser le pays.
Diriez-vous que l’essayiste et Marine Le Pen incarnent, chacun à sa manière, l’une des deux grandes traditions de l’extrême droite que vous venez d’évoquer ?
Eric Zemmour est un idéologue hybride. Il emprunte à Barrès, à Maurras, à Drumont, à Bainville, à Renaud Camus, mais il est aussi capable de citer de Gaulle, qui a pourtant été considéré comme un traître par les gens de droite dans son opposition à Vichy. Il a d’ailleurs été condamné à mort par contumace par Pétain ! Et après la guerre, il a gouverné avec la gauche, les communistes, les démocrates-chrétiens. Qu’Eric Zemmour honore à la fois le Pétain de Vichy et le général de Gaulle laisse très perplexe ! Mais il faut ratisser large !
Marine Le Pen, elle, s’inscrit davantage, en effet, dans la filiation du boulangisme par ses soutiens dans les couches populaires, son populisme soucieux du social. Mais il y a évidemment des ponts dans l’électorat entre ces deux traditions.
Dans votre Histoire de l’extrême droite en France, vous évoquiez les « contrepoisons efficaces » de la société française face à l’extrême droite. Sont-ils toujours là ?
L’esprit de « défense républicaine » qui a su dans le passé contrer ceux qui voulaient abattre la République est sans doute beaucoup moins fort à notre époque, du fait de l’affaiblissement considérable des partis démocratiques et leur extrême division. Nous n’avons pas aujourd’hui un Waldeck-Rousseau, « républicain modéré mais non modérément républicain », comme se définissait le chef du gouvernement de Défense républicaine en 1899. Les adversaires de l’extrême droite, affaiblis par les divisions, ne parviennent pas à faire barrage sur le plan idéologique parce que les valeurs de la démocratie et de la République ne sont plus autant enracinées que par le passé.
Du côté des intellectuels, on ne voit pas non plus naître un courant semblable au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes créé en 1934, avec le philosophe Alain, Paul Rivet, Paul Langevin, auquel adhérèrent André Breton, Jean Cassou, André Malraux, etc. Les plus médiatisés aujourd’hui dressent une oreille complaisante aux thèses nationalistes. C’est pourtant sur le terrain de la pensée que se joue l’avenir de la démocratie.
Claire Chartier