Sélectionner une page

Se relever après un choc : des maires témoignent au Forum de la résilience

Effondrement industriel et économique, catastrophe climatique ou nucléaire… Trois maires racontent la reconstruction de leur ville dans le cadre de l’événement organisé les 4 et 5 octobre à Rouen et dont « Le Monde » est partenaire.

Dans le gymnase Ono à Hirono (Japon), dans la zone sud de Fukushima, une secousse sismique a arrêté l’horloge.

Dans le gymnase Ono à Hirono (Japon), dans la zone sud de Fukushima, une secousse sismique a arrêté l’horloge.

  • Satoshi Endo : « Nous ne sommes qu’à la moitié du processus de reconstruction »

Satoshi Endo est maire de Hirono, petite ville située au sud de Fukushima. Sa commune a été en partie détruite et totalement évacuée après le séisme du 11 mars 2011, le tsunami et la catastrophe nucléaire qui l’ont suivi. Depuis 2019, il fait partie du réseau des maires champions pour la croissance inclusive, créé par l’OCDE.

Les habitants de Hirono sont-ils revenus et à quelles conditions ?

Quand je suis devenu maire, en décembre 2013, ma première mission a été de permettre aux habitants évacués de se sentir en sécurité. La décontamination totale des maisons, usines, écoles et installations publiques, des terres agricoles et forêts avait été finalisée en décembre 2012. Des instruments de mesure des radiations, toujours en état de marche aujourd’hui, ont été installés dans la ville pour que chacun puisse être rassuré.

La deuxième étape a été la reconstruction de nos ouvrages de protection contre les tsunamis, avec l’érection d’une digue de 8,7 mètres, la surélévation de certaines routes et la plantation de 30 000 arbres. Enfin, il n’y avait plus de commerces et les habitants ne pouvaient plus faire leurs achats quotidiens. Nous avons décidé de construire un centre commercial public pour attirer une grande enseigne.

Avant le tremblement de terre, Hirono comptait 5 500 habitants. Aujourd’hui, 90 % d’entre eux sont revenus, et si l’on ajoute les personnes évacuées des villes et villages alentours et les travailleurs des projets de démantèlement et reconstruction, notre population dépasse les 7 000 habitants. Hirono est devenu le moteur de la reconstruction du district de Futaba.

Vous avez engagé un travail de mémoire. Pourquoi est-ce important, selon vous ?

Dix ans après la catastrophe, nous avons publié plusieurs magazines basés sur des archives, en utilisant les données les plus objectives possibles pour faire le lien avec les générations futures. En tant que conseiller municipal au moment de la catastrophe, puis en tant que maire, j’ai aussi voulu partager les émotions, la douleur et les angoisses que j’ai traversées. J’ai dû prendre des décisions sans attendre qu’un débat soit lancé pour savoir si mon jugement était correct, approprié, valable, rationnel ou irrationnel, parce que la situation le nécessitait. Avec le recul, j’estime que mes choix étaient justes, mais j’ai souhaité rendre tout cela public.

Quels sont les défis auxquels vous êtes encore confrontés ?

Nous ne sommes qu’à la moitié du chemin du processus de reconstruction. La régénération environnementale des forêts reste à venir et les effets de la catastrophe sur la santé suscitent toujours des inquiétudes. Nous devons donc nous assurer de mettre en place un système de soins efficace et accessible à tous. Le démantèlement des centrales nucléaires est un travail de longue haleine, et de nombreux travailleurs des projets liés au démantèlement et à la reconstruction vivent dans des conditions très précaires, dans des dortoirs ouvriers. Nous avons encore beaucoup de travail pour réussir à créer une nouvelle société inclusive.

  • Willy Demeyer : « Les crises s’ajoutent les unes aux autres et leurs effets se cumulent »

Willy Demeyer est bourgmestre de Liège depuis 1999. Il est aussi président de Liège Métropole-Conférence d’arrondissement des bourgmestres et du collège provincial de Liège.

Les grandes villes sont-elles devenues plus vulnérables ?

Ces dix dernières années, nous avons dû faire face à de nombreuses catastrophes, avec l’explosion d’un immeuble en 2010 qui a fait 13 morts, une fusillade en pleine journée sur une place très fréquentée en 2011 qui a fait 5 morts et des centaines de blessés, l’assassinat de deux policières et d’un jeune lors d’un acte terroriste en 2018, la crise du Covid en 2020, un hacking informatique d’ampleur en juin 2021 et les inondations du mois de juillet. J’ai connu tous ces faits en tant que maire. Ces crises s’ajoutent les unes aux autres et leurs effets se cumulent. Aujourd’hui encore, des problèmes informatiques dus au récent piratage nous limitent dans notre gestion de crise, notamment sur la question du relogement des sinistrés.

Le risque lié aux inondations était déjà identifié dans votre région. Vos habitants y étaient-ils préparés ?

Je ne peux pas m’exprimer pleinement sur cette question car une enquête judiciaire et une commission d’enquête parlementaire sont en cours pour déterminer les causes et les éventuelles responsabilités dans cette catastrophe. Mais il faut avoir conscience du traumatisme que les Liégeois ont vécu. Sur une population de 200 000 habitants, 13 780 sont sinistrés et 6 556 logements ont été touchés. C’est certainement la catastrophe la plus importante de l’histoire de la Belgique. En 1926, Liège avait connu une crue historique et les installations mises en place à l’époque pour éviter le pire ont permis de sauver le centre-ville lors des épisodes de cet été. Il y a donc une culture du risque lié aux inondations, mais les habitants ne sont certainement pas préparés à des catastrophes de cette ampleur.

Cette catastrophe va-t-elle accélérer l’adoption de nouvelles orientations pour l’aménagement urbain ?

Ces dix dernières années, de grands projets d’aménagement ont été conçus et validés sans tenir compte des contraintes climatiques, économiques et sociales qui sont désormais les nôtres. Ce sont des dossiers qui sont aujourd’hui arrêtés et doivent être réorientés. Bien avant les inondations de juillet, nous avions amorcé une consultation internationale pour définir notre schéma d’aménagement communal, avec une participation citoyenne à travers La Fabrique urbaine, afin de mettre en débat les orientations.

Les événements de juillet relancent la question de continuer ou non à construire en zone inondable. Treize communes ont été durement touchées et leurs maires ne sont pas tous d’accord. Certains ne veulent pas sacrifier la moitié de leur ville. Selon moi, la réflexion sur l’aménagement doit désormais se mener à l’échelle de tout le territoire wallon. On ne peut plus continuer d’artificialiser les sols sur les coteaux sans se soucier de l’impact sur les communes en aval.

  • Juan Maria Aburto : « Nous ne connaissons pas d’autre manière de construire la ville que de partir des besoins des habitants »

Juan Maria Aburto est maire de Bilbao depuis 2015. Sa ville est reconnue à l’international comme un modèle de « révolution urbaine ».

Votre commune a entamé sa transformation il y a trente ans. A cette époque, on ne parlait pas encore de « ville résiliente ». Comment Bilbao s’est-elle relevée ?

La Bilbao d’aujourd’hui n’a rien à voir avec la ville sale et grise que j’ai connue dans ma jeunesse, dans les années 1980 et 1990. Avec le déclin de son modèle de cité industrielle basée sur l’acier et la construction navale, le chômage et l’instabilité politique ont mis en danger notre tissu social et le fleuve était en voie de « mort écologique ». Comme si cela ne suffisait pas, en août 1983, il est sorti de son lit et a provoqué les plus grandes inondations que Bilbao ait connues.

En trente ans, Bilbao et le Pays basque ont réussi à multiplier leur PIB par dix, grâce à la modernisation et à la spécialisation du tissu productif. Avec le temps, Bilbao est devenue une référence pour l’industrie de la région et nous poursuivons cet effort en accompagnant de nouveaux projets technologiques dans notre réseau d’espaces de coworking Auzo Factorys. Récemment, Bilbao a même été classée par le Financial Times comme la troisième ville la plus intéressante du sud de l’Europe pour les investissements étrangers et technologiques.

La culture a-t-elle été un levier pour aller vers la résilience ?

Nous avons toujours soutenu la culture comme un objectif en soi, comme une composante essentielle du développement de toute société et un droit fondamental du citoyen. Pour nous, c’est un secteur d’activité stratégique. Au début de la pandémie, nous avons élaboré une feuille de route, toujours en vigueur, pour tendre la main à tous les acteurs du monde de la culture. Nous avons programmé des activités tout au long de l’année. Nous avons délocalisé des festivals pour offrir des loisirs aux citoyens dans tous les quartiers et apporter notre soutien à toute la chaîne de valeur du secteur.

Vous avez fait de la concertation votre marque de fabrique. Comment les habitants ont-ils participé à l’élaboration du nouveau quartier de Zorrotzaurre ?

L’île artificielle de Zorrotzaurre est le dernier grand projet de revitalisation urbaine en date, amorcé au début des années 2000. Dans cette partie du port de Bilbao qui abritait des activités industrielles, nous voulions créer un écosystème innovant de référence dans les domaines de l’industrie 4.0 [une nouvelle façon de concevoir la production intégrant l’intelligence artificielle] et de l’économie numérique, avec des lieux emblématiques comme l’AS-Fabrik, qui vient d’ouvrir dans une ancienne usine totalement réhabilitée. Pour dessiner ce quartier, nous sommes partis des besoins des habitants, comme nous l’avons toujours fait. A vrai dire, nous ne connaissons pas d’autre manière de construire la ville. Dans ce quartier, il y a aussi de nombreux logements, des espaces de loisir, de culture, etc. Et pour faire le lien avec la question précédente, des bâtiments industriels ont été convertis en espaces scéniques pour monter et produire des événements expérimentaux d’avant-garde.

Ce dossier a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le Forum de la résilience, un événement proposé par la Métropole Rouen Normandie.

Julia Zimmerlich

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *