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Vote populaire : à chaque fois on s’alarme, à chaque fois on oublie, par Anne Rosencher

A cinq mois de la présidentielle, Marine Le Pen et Eric Zemmour représentent à eux deux 45 % des intentions de vote des catégories populaires non abstentionnistes.

« Le choc Le Pen. » Aux élections européennes de juin 1984, le Front national fait pour la première fois jeu égal avec le Parti communiste (autour de 11 %), et le quotidien Libération inaugure le premier d’une longue liste de « chocs » et de « séismes » qui s’imposeront périodiquement à la Une des journaux les lendemains d’élection (sans parler du 21 avril 2002), avant qu’à chaque fois, le ronron du récit politique ne reprenne ses droits. « Stupeur et oubli : vingt ans de routine », écrivait le journaliste de L’Express Eric Conan, en 2004 (1). La formule a pris quinze ans, mais pas une ride. A cinq mois de la prochaine élection présidentielle, le « bloc » formé par Marine Le Pen et Eric Zemmour représente 45 % des intentions de votes chez les catégories populaires non abstentionnistes, suivi par Emmanuel Macron (18 %), puis Jean-Luc Mélenchon (10 %). Le Parti socialiste qui, en 1988, encore, recueillait 42 % du suffrage ouvrier ne s’attire plus que 3 % de leurs intentions de vote (2).

Que s’est-il passé en trente ans pour provoquer un tel éboulement ? Les raisons sont multiples, mais citons-en quatre principales. La délocalisation de notre industrie, d’abord – dont on a cru, un temps, que l’on pouvait se passer – a asséché toute une partie du territoire en emplois. La hausse spectaculaire des prix de l’immobilier, ensuite, a chassé les moins aisés des coeurs végétalisés des métropoles, irrigués en culture et en services.

La concentration des flux migratoires dans certains quartiers populaires – où les leviers de l’intégration ne fonctionnent plus – a engendré une cohabitation du quotidien aux règles complexes et angoissantes. Enfin, l’affaissement de l’école a aggravé les injustices d’une société stratifiée, où les destins semblent écrits d’avance. Ces réalités, souvent mal décrites, mal comprises, et même, parfois, disqualifiées, ont donné à beaucoup le sentiment d’avoir été les victimes silencieuses des chambardements du monde.

Mais voici qu’aujourd’hui – comme à chaque élection – les candidats n’ont plus que leur nom en bouche : « catégories populaires ». De qui parle-t-on, au juste ? Il y a trois ans, le mouvement des gilets jaunes a commencé de lever le voile sur la grande mutation qui a transformé « la France d’en bas » ces dernières décennies. Les métiers, les modes de vie, les aspirations y ont changé, et les conséquences de ces transformations sont capitales. C’est ce que nous avons tenté d’approfondir dans ce dossier, à travers, notamment, un entretien salutaire avec le politologue Jérôme Fourquet. Parce que décrire la réalité, c’est faire avancer la politique. Et que nous tentons d’y contribuer à notre écheAnne Rosencher est directrice déléguée de la rédaction de L'Expresslle.

Anne Rosencher

(1) La gauche sans le peuple, Fayard, 2004.

(2) Ces chiffres sont issus de la 6e vague Ifop. 

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