A Kaboul, la répression s’accentue contre les militantes afghanes
Les talibans ont arrêté deux militantes des droits des femmes, connues pour leur participation aux récentes manifestations.

Les nuits des militantes des droits des femmes en Afghanistan sont désormais courtes et angoissantes. Le 19 janvier, au moins deux jeunes Afghanes actives dans les manifestations contre les talibans, revenus au pouvoir le 15 août 2021, ont été arrêtées chez elles à Kaboul. L’une d’elles, Tamana Zaryab Paryani a filmé le moment où les talibans étaient derrière sa porte et essayaient, en mettant des coups de pieds, d’entrer alors que la jeune femme, effrayée, criait : « Mes sœurs sont à la maison. Revenez demain ! Au secours ! »
Cette vidéo, envoyée par la jeune Afghane à ses amies, a été largement diffusée sur les réseaux sociaux. Tamana Zaryab Paryani a ensuite envoyé un enregistrement audio dans laquelle elle explique que les talibans ont cassé une première porte et qu’ils étaient à deux doigts de faire irruption chez elle. Depuis, plus personne n’a de ses nouvelles. Selon certains témoignages, ses trois sœurs, présentes dans l’appartement au moment de l’assaut, auraient, elles aussi, été arrêtées. Idem pour la militante Parwana Ibrahimkhel, ancienne étudiante en journalisme et une figure connue de la protestation contre les nouveaux maîtres du pays.
Les deux femmes avaient notamment participé, avec une vingtaine d’autres Afghanes, à une manifestation, qui s’est tenue le 16 janvier dans la capitale, pour protester contre le meurtre et la disparition de femmes depuis la prise du pouvoir par les talibans, ainsi que contre les tentatives de ces derniers de rendre obligatoire le port de la burqa, tissue couvrant tout le corps qui ne laisse qu’une ouverture en maille pour les yeux.
Lors de cette manifestation, une femme portait une burqa blanche avec des taches rouges, représentant l’assassinat de femmes depuis la chute de Kaboul. Ensuite, une manifestante a enlevé la burqa et l’a jetée par terre. D’autres ont marché dessus en scandant : « Non au hijab obligatoire ! » Cet incident, filmé et relayé sur les réseaux sociaux, sert depuis de prétexte aux talibans et à leurs soutiens pour présenter les femmes contestataires comme anti-islam.
Menaces
Le porte-parole de la police des talibans à Kaboul, le général Mobin Khan, a tweeté que la publication de la vidéo de Paryani était un « drame fabriqué ». De son côté, le porte-parole des services de renseignement talibans, Khalid Hamraz, a, dans un tweet lui aussi, dénoncé ceux qui insultent « les valeurs islamiques et afghanes », « en calomniant les forces de sécurité », dans le but de préparer leur demande d’asile politique à l’étranger.
Outre les deux militantes disparues, depuis le 19 janvier, d’autres Afghanes actives ont reçu la visite des talibans. Cela a été le cas de Madina Darwazi, âgée de 26 ans. Cette correctrice dans une maison d’édition avant l’arrivée au pouvoir des talibans n’était pas présente lorsque ces derniers ont fait irruption chez sa mère, dans la nuit du 19 au 20 janvier. « Il était minuit passé. Ma sœur m’a appelée pour me dire qu’ils [les talibans] étaient entrés dans la maison. Ensuite, pendant deux heures, son portable a été éteint. »
Madina Darwazi apprend plus tard que les talibans avaient contraint sa mère à dire, devant une caméra, qu’elle collaborait avec l’« émirat islamique » (le nom donné par les talibans à leur régime) et qu’elle rendrait sa fille aux talibans dès le lendemain, faute de quoi ils reviendraient arrêter les deux enfants de cette dernière.
« Tout cela est de ma faute. Si jamais quelque chose arrive à mes enfants, je ne pourrais pas me pardonner », explique Madina Darwazi, qui se cache désormais chez une amie. Pour l’instant, elle n’envisage pas de se rendre aux talibans. Elle préfère compter sur la possibilité que ceux-ci ne mettent pas en œuvre leur menace contre ses enfants.
« Discrimination et violence systématiques »
La jeune mère, comme toutes ses sœurs du combat, est pourtant hantée par le sort des femmes disparues et tuées, ces dernières semaines. « Si on est descendues dans la rue le 16 janvier, c’était pour montrer notre colère face au sort d’Alia Azizi [la présidente de la prison des femmes à Herat, qui a disparu en octobre 2021] et celui de Zainab Abdulahi [tuée par les talibans à un checkpoint à Kaboul, le 13 janvier]. Ce qui arrive en ce moment aux femmes n’est pas acceptable. Le jour de la manifestation, les talibans ont utilisé Taser et gaz poivre contre nous et nous ont traitées de prostituées », regrette la jeune femme, jointe sur WhatsApp.
Depuis leur arrivée au pouvoir, les talibans ont imposé des restrictions généralisées, dont beaucoup visent les femmes. Les Afghanes sont aujourd’hui bannies de nombreux emplois, en dehors du domaine de la santé et de l’éducation, et leur accès aux écoles a été restreint au-delà de la sixième année de scolarisation.
L’organisation Human Rights Watch, installée à New York, a critiqué, dans un rapport publié le 13 janvier, la répression menée par les talibans, affirmant que ces derniers utilisent « les tactiques dures pour écraser les manifestations pour les droits des femmes afghanes ». Même avis de la part des Nations unies, qui, le 17 janvier, ont dénoncé « l’institutionnalisation », par les talibans, de « la discrimination et la violence systématiques » à l’égard des Afghanes.