Manuel Valls : « À travers Christiane Taubira, le wokisme investit une candidate à la présidentielle »
L’ancien Premier ministre Manuel Valls critique « l’indulgence » dont bénéficierait Christiane Taubira, récente vainqueure de la primaire populaire, alors qu’il voit en elle l’incarnation du « wokisme ». « Avec Christiane Taubira, la gauche désespérée fait le choix de la gauche désespérante », lance-t-il notamment.

« Des modalités du choix à la personne choisie, la primaire ‘populaire’ a creusé le gouffre qui sépare l’offre politique des attentes des Français. La gauche désespérée a fait le choix de la gauche désespérante. Au commencement, une primaire absurde et anti-démocratique. Un procédé de déresponsabilisation du votant. Inutile de choisir le plus crédible, il s’agit de se faire plaisir. On note, on ne vote pas. Bienveillance de façade quand, dans le même temps, on présente des candidats contre leur gré et on en exclut d’autres, ostracisés pour leur soutien au nucléaire ou aux policiers. Ni primaire ni populaire, l’histoire de ce grand loto de l’entre-soi était écrite d’avance : Christiane Taubira devait l’emporter.
Je reconnais à Christiane Taubira son courage lors des débats sur le mariage pour tous. Le statut iconique qu’elle a acquis ne doit néanmoins pas faire oublier qu’il s’agissait d’un engagement de François Hollande. J’ai toujours été à ses côtés quand elle était victime d’un racisme abject qu’il nous faut combattre avec la première énergie. Je défends sa loi mémorielle de 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Nous avons ensemble, avec le président de la République et le ministre de l’Intérieur, fait face au terrorisme tout au long de l’année 2015. J’ai hésité pour ces raisons à écrire et publier ces lignes. Mais la sympathie, que je partage, pour sa personnalité rayonnante et sa culture lui confère trop d’indulgence. Ça suffit donc. Mes désaccords politiques avec elle sont trop profonds pour les taire.
Une « tribunicienne » devenue « le symbole du laxisme »
Au premier abord, Christiane Taubira est difficile à suivre. Seul un chemin sinueux peut mener d’un engagement indépendantiste à une candidature à la présidence de la République. Sur ce chemin, on croise de multiples personnalités et non moins de revirements idéologiques. On cherche encore ce qui lie sa confiance accordée au gouvernement Balladur en 1993, son soutien à Bernard Tapie aux européennes de 1994 dans une opération qui visait à faire tomber Michel Rocard, son libéralisme économique assumé de 2002 avec une candidature qui divise la gauche puis son soutien à Arnaud Montebourg en 2011, sa présence au gouvernement et enfin son vote pour Benoît Hamon en 2017.
Au courage politique, elle préfère les indignations faciles, la repentance de circonstance ou les discours équivoques
Personne ne doute en revanche de sa vision en matière de politique pénale quand elle était garde des Sceaux. J’avais eu l’occasion en 2013 de souligner nos désaccords sur la récidive, les peines planchers, les causes de la surpopulation carcérale ainsi que mon opposition au principe d’une sortie automatique aux deux tiers de la peine. Le manque de crédibilité de la gauche en matière sécuritaire doit beaucoup au souvenir laissé par cette tribunicienne applaudie par une partie de la gauche et devenue le symbole du laxisme au-delà même des rangs des forces de l’ordre.
L’ambiguïté de Christiane Taubira vis-à-vis des principes républicains est aussi un invariable de son parcours. En parlant, dimanche dernier, de « laïcité qui écrase », elle est, hélas, constante. La grandiloquence est l’arme de la compromission. En 2004, elle vote contre la loi interdisant les signes ostentatoires religieux à l’école et affirme que le voile est une réponse à « l’invisibilité institutionnelle de populations » et qu’il renvoie à « l’histoire coloniale de la France ». En 2010, elle ne vote pas l’interdiction du voile intégral. En 2016, elle démissionne de mon gouvernement lors des débats sur la déchéance de nationalité pour des binationaux condamnés pour terrorisme, arguant que « parfois résister, c’est partir ». Elle ne s’était pas indignée quand nous l’avions appliquée en 2014 pour cinq individus impliqués dans les attentats meurtriers de 2003 à Casablanca. Au courage politique, elle préfère les indignations faciles, la repentance de circonstance ou les discours équivoques, comme récemment sur la vaccination.
Son échec final aura le mérite de montrer définitivement que cette gauche d’estrade ne pèse rien
À travers Christiane Taubira, le wokisme investit une candidate à la présidentielle. Assa Traoré est pour elle une ‘chance pour la France’. Pour moi, c’est une malédiction pour la gauche. Faire de cette militante racialiste un modèle pour nos jeunes est une faute morale.
Quant à son programme, celui de la primaire ‘populaire’, il laisse présager le pire : démagogie à tous les étages et absence de crédibilité économique, abrogation de la loi sécurité globale, passage à la VIe République… Elle pensait trouver un socle politique, la voilà tombée dans un gouffre intellectuel, celui de la gauche passéiste dont le seul objectif est de porter un coup fatal à Anne Hidalgo qui tente de sauver le courant social-démocrate.
Christiane Taubira, dont tout démontre qu’elle n’est pas préparée à l’exercice, incarne les errements de la gauche. Sa candidature très égotiste laissera des traces car elle divise davantage dans une opération particulièrement politicienne sous l’égide de vieux briscards et de boy-scouts islamo-gauchistes. Son échec final aura néanmoins le mérite de montrer définitivement que cette gauche d’estrade ne pèse rien. Alors, sur ces ruines à venir, nous aurons à construire une gauche républicaine, saine et solide. »
Manuel Valls, ancien premier ministre socialiste français du 31 mars 2014 au 6 décembre 2016. Du 25/03/2001 à 24/05/2012 : maire d’Évry.
Publications
- La Laïcité en face, entretiens avec Virginie Malabard, éditions Desclée de Brouwer, 2005,
- Les Habits neufs de la gauche, éditions Robert Laffont, 2006
- Pour en finir avec le vieux socialisme… et être enfin de gauche, entretien avec Claude Askolovitch, Robert Laffont, 2008
- La Gauche et le Pouvoir – juin 1906 : le débat Jaurès / Clemenceau, avec Gilles Candar, Essais de la Fondation Jean-Jaurès, 2010
- Pouvoir, éditions Stock, 2010
- Sécurité : la gauche peut tout changer, éditions du Moment, 2011
- L’énergie du changement – Abécédaire optimiste, éditions Eyrolles, 2011, détaille sous forme d’abécédaire son programme de campagne de la primaire citoyenne
- La Laïcité en France, éditions Desclée de Brouwer, 2013
- L’Exigence, Paris, Grasset, coll. « Documents français », 2016, 96 p.
- (es) Barcelona, vuelvo a casa, Espasa, 2018
- Pas une goutte de sang français, Grasset, 2021
- Zemmour, l’antirépublicain, L’Observatoire, 2022
Primaire populaire : la note qui conteste la régularité du scrutin. Des opposants à la désignation de Christiane Taubira via la primaire populaire pointent des irrégularités dans la consultation organisée du 27 au 30 janvier. Christiane Taubira le 30 janvier après sa victoire à la primaire populaire.C’est une note confidentielle rédigée à la mi-janvier et dont la conclusion est sans ambiguïté. Elle conteste la régularité de la primaire populaire tenue le 30 janvier et qui s’est conclue par la victoire de Christiane Taubira. Émanant d’opposants au principe de cette consultation, proches du Parti socialiste, elle n’en reconnaît pas la validité, à l’instar des candidats à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon (LFI), Yannick Jadot (EELV) ou Anne Hidalgo (PS), et soulève plusieurs points troublants. »On note un certain manque de rigueur dans la comptabilisation des soutiens à la primaire populaire », souligne le document de deux feuillets. Aucune vérification n’était en effet demandée au moment de l’enregistrement sur la plateforme. Il était donc possible de s’inscrire plusieurs fois au risque de fausser le résultat. À titre de comparaison, il est rappelé que tous les appels au soutien de Jean-Luc Mélenchon ont été contrôlés par un huissier. Cette note veut imputer les salaires des permanents aux comptes de Taubira. Les auteurs anonymes de ces deux pages s’étonnent par ailleurs de « l’existence de l’association 2022 ou jamais » à laquelle est venue s’ajouter une deuxième structure, le parti politique primaire populaire, créant, selon eux, une confusion manifeste et dommageable. Ils indiquent en outre que des embauches de permanents ont été effectuées par 2022 ou jamais. Légalement, précisent-ils, il faudrait désormais affecter le paiement de leurs salaires aux comptes de campagne de Christiane Taubira. Ils indiquent enfin que l’association a récolté 885.000 euros de dons entre le 25 février 2021 et le 12 janvier dernier en contournant les règles de traçabilité. Et qu’elle a contracté des prêts pour un montant total de 175.000 euros. Les trois qui sont mentionnés sont supérieurs au plafond de 15.000 euros autorisé pour les partis politiques. Déjà mise en cause sur son financement, la primaire populaire avait répondu sur le site du JDD par le biais de son avocat, Philippe Bluteau. Il assurait que le « cadre légal » était « clair », avant de conclure : « Tout ce qui est nouveau n’est pas fragile, tout ce qui est inédit n’est pas suspect. »
Pascal Ceaux