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Jan-Werner Müller, auteur de « Liberté, égalité, incertitude » : « Le vide politique laisse un espace béant pour l’extrême droite »

Le spécialiste du populisme, enseignant à Princeton, signe un bel essai, à la fois inquiet et confiant, sur la démocratie dans le monde.

Des émeutiers dans la rotonde du Capitole, le 6 janvier 2021, à Washington.

Des émeutiers dans la rotonde du Capitole, le 6 janvier 2021, à Washington. 

« Liberté, égalité, incertitude. Puissance de la démocratie » (Democracy Rules. Liberty, Equality, Uncertainty), de Jan-Werner Müller, traduit de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère, Premier parallèle, 320 p., 22 €, numérique 15 €.

Professeur de théorie politique et d’histoire des idées à l’université de Princeton (New Jersey), spécialiste du populisme, Jan-Werner Müller s’en prend, dans Liberté, égalité, incertitude, à quelques idées préconçues sur l’état de la démocratie. Sans se voiler la face sur la crise que celle-ci traverse, il refuse les positions en surplomb qui conduisent à désespérer du suffrage universel, et du peuple, à cause de la tentation populiste. Il propose plutôt un réinvestissement de la démocratie, principalement des corps intermédiaires que sont les partis politiques et les médias, afin d’en refonder la légitimité.

Son objectif est de remettre la société en mouvement alors qu’elle est aujourd’hui figée par de graves inégalités. Une situation qui permet aux divers courants populistes d’apparaître comme les seuls à proposer un contre-modèle, d’autant qu’ils occupent un grand espace dans les médias et sur les réseaux sociaux, et qu’ils sont analysés à l’aide de références historiques mal maîtrisées, qui déforment le problème. « Nos démocraties sont exposées à des menaces moins explicites » que dans les années 1930, écrit-il, sans pour autant renoncer à puiser, de manière plus distanciée, dans cette expérience. A l’heure où les populistes cherchent à se présenter comme les inévitables et uniques détenteurs d’une légitimité populaire, Jan-Werner Müller, notamment inspiré par la pensée du philosophe Claude Lefort [1924-2010], plaide pour un renforcement de l’incertitude qu’organise la démocratie.

Dans quelle mesure le terme « populisme » conserve-t-il un sens, alors que l’on s’en sert pour désigner des réalités très différentes ?

Il est vrai que le terme est surutilisé. Il est employé pour désigner divers phénomènes pour lesquels nous avons un vocabulaire bien plus précis : racisme, xénophobie, protectionnisme… Des mobilisations populaires et des dirigeants politiques sont parfois appelés « populistes » dans le seul but de les discréditer. Mais le concept de populisme reste pertinent pour rendre compte de certains phénomènes politiques, à condition qu’on lui donne un sens précis : la revendication faite par certains, à droite comme à gauche, d’être les représentants de ce qui constitue, selon eux, le peuple véritable.

Voyez les événements du 6 janvier 2021, à Washington. Les protestataires qui se sont introduits dans le Capitole affirmaient être là pour sauver la Constitution. Ils estimaient que Joe Biden avait été élu frauduleusement. Ces Américains croient former le peuple véritable au sein d’une nation blanche et chrétienne, où les Noirs devraient être au mieux des citoyens de seconde zone. Cette stratégie populiste fonctionne d’autant mieux qu’il est de plus en plus difficile de savoir ce qu’est la droite traditionnelle. En Allemagne, c’est peu de dire qu’elle ne se distingue plus par sa capacité à gouverner, tant sa gestion de la pandémie a été calamiteuse. Le vide politique créé laisse un espace béant pour l’extrême droite. C’est la même chose en France : l’identité politique du parti Les Républicains est floue.

L’extrême droite prospère d’autant plus que nos sociétés sont traversées par de profondes fractures. Vous estimez que les démocraties sont aujourd’hui fragilisées par une double sécession…

Toute démocratie a besoin d’un dèmos – l’idée d’un peuple qui partage un même destin au-delà des désaccords qui subsistent. Mais aujourd’hui, au sommet de la société, les plus nantis vivent séparément du reste de la population. Non à cause du mondialisme bien-pensant qu’on leur prête, mais parce qu’ils se sont affranchis des systèmes d’interdépendance nationale. Aux stratégies d’évitement de l’impôt s’ajoute la défense d’orientations économiques archi-conservatrices. Pour ceux qui se trouvent au bas de l’échelle sociale, une autre sécession est en cours, bien différente, dans le sens où elle se fait sur un mode passif, par découragement. Les plus pauvres sont poussés à l’abstention par l’impression que l’offre politique ne répond pas à leurs besoins, et, en effet, les partis politiques délaissent ces électeurs, qui ne se déplacent pas aux urnes.

Pour sortir de cette situation de sécession, vous insistez justement sur l’importance des partis politiques…

Ils jouent un rôle déterminant en démocratie. En faisant du Parti républicain un appareil dévoué à sa gloire, Donald Trump a empêché toute dissidence à droite, ce qui a contribué à préparer le 6 janvier. C’est une nouvelle manifestation du déclin des partis politiques. Le pluralisme y fait défaut et la démocratie interne ne fonctionne plus. Ils sont généralement trop peu ouverts sur la société. Les candidats sont trop souvent des diplômés, alors qu’auparavant il y avait des passerelles permettant l’émergence de figures venues de milieux ouvriers.

C’est une banalité de le dire. Mais on a tendance, particulièrement à gauche, à s’arrêter à des éléments superficiels : les diplômés emploieraient un langage rejeté par une figure mythique, l’ouvrier blanc travaillant en usine. Pourtant, les classes populaires sont d’une grande diversité, tant sur le plan des origines que des métiers pratiqués. L’exemple des sociaux-démocrates danois, qui ont adopté une ligne dure en matière d’immigration, n’est donc pas seulement contestable sur le plan éthique, il s’appuie aussi sur de fausses prémisses.

La montée de l’extrême droite nous oblige cependant, dites-vous, à réhabiliter ce que le philosophe allemand Karl Löwenstein (1891-1973) appelait la « démocratie militante »…

Il est parfois nécessaire pour la démocratie de se défendre contre ses ennemis, qui, sans engager des actions violentes, posent des gestes dangereux pour une société libre. L’idée de démocratie militante est née dans les décombres de la République de Weimar [1918-1933]. Des observateurs, tels Löwenstein, ont jugé que le régime nazi aurait pu ne jamais voir le jour si l’on avait interdit certains partis à temps. On peut débattre de la vérité historique de cette assertion. Mais l’intuition qui est au fondement du concept de démocratie militante reste valable. Il est légitime, en certaines circonstances, de restreindre les droits politiques d’acteurs devenus dangereux. Il me semble par exemple essentiel que les élus du Congrès qui ont soutenu l’insurrection du 6 janvier ne soient pas autorisés à se représenter lors des élections de mi-mandat qui se dérouleront à l’automne.

Certes, les lois françaises contre l’expression publique de la haine et contre le négationnisme permettent aux condamnés de se présenter comme des victimes du système. Néanmoins, la démocratie marque ainsi des limites à ne pas franchir. Un message à portée générale est envoyé à la société dans son ensemble. Sans être la panacée, ces lois constituent un élément de réponse important, qui doit se combiner avec la recherche de solutions aux problèmes sous-jacents.

Marc-Olivier Bherer

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