Sélectionner une page

Présidentielle : la gauche a-t-elle une chance de partir unie en 2022 ?

La politologue Chloé Morin analyse les forces en présence de la gauche en France, alors que les responsables des différents partis, à l’exception de Jean-Luc Mélenchon, se réunissent ce samedi matin pour tenter d’enclencher une dynamique de rassemblement. Une initiative lancée par l’écologiste Yannick Jadot pour tenter d’unifier une famille morcelée

Unifier la gauche avant la présidentielle de 2022, est-ce possible ? C’est en tout cas ce que veut croire l’élu vert Yannick Jadot, qui a lancé fin mars un appel à mettre les responsables de toute la gauche « autour d’une table et qu’on se mette d’accord pour construire le grand projet d’espérance » pour 2022, et dont la réunion se tiendra ce samedi 17 avril.

Alors que tous les sondages donnent un face-à-face serré entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, l’hypothèse d’un candidat de gauche au second tour semble peu probable. Le week-end dernier, un sondage dans le Journal du Dimanche a assombri le tableau, prévoyant une déroute de tout candidat de gauche dans un hypothétique second tour face à l’extrême droite.

Que penser alors de l’union souhaitée par Yannick Jadot, alors que Jean-Luc Mélenchon, leader de la France Insoumise, est aux abonnés absents, étant en voyage en Amérique du Sud ? Des candidats multiples, des dissensions internes, comme en témoigne la dernière polémique en date sur la tenue de réunions non-mixtes au sein du syndicat étudiant UNEF… La gauche semble tout, sauf unie. Cette initiative a-t-elle alors des chances d’aboutir ? Où en est la gauche aujourd’hui ? Peut-elle encore espérer, à un an de la présidentielle ? Décryptage avec Chloé Morin, politologue associée à la Fondation Jean-Jaurès.

La politologue Chloé Morin de la FONDATION JEAN-JAURÈS

À un an de la présidentielle, quel est l’état de la gauche en France aujourd’hui ?

Les deux mots qui marquent le mieux la situation de la gauche sont « divisée » et « minoritaire ». D’un côté la gauche est divisée, car on voit qu’il y a à ce stade un Jean-Luc Mélenchon déterminé à partir seul, des écologistes et le Parti Socialiste qui déclarent des intentions de s’unir mais n’y parviennent pas.

Et de l’autre côté, cette gauche est minoritaire. Ce n’est sans doute pas étranger au fait d’être désunie, mais cette gauche-là n’a jamais été si faible dans les sondages depuis très longtemps : selon les intentions de votes, elle pèse bien moins de 30 %, lorsqu’on additionne les voix de Jean-Luc Mélenchon, d’un candidat vert et d’un candidat socialiste, ou même avec un candidat commun au PS et aux Verts.

Dans ce contexte-là, c’est compliqué de créer une dynamique : on est face à un électorat de gauche qui, lui, souhaite un candidat unique, et des partis qui ne réussissent pas cette union. Il y a aussi, pour une part de l’électorat, un problème de clarté et de lisibilité de ce qu’est la gauche aujourd’hui, et de ce que les partis qui prétendent l’incarner portent comme projet de société.

Ce problème de lisibilité est-il dû à un trop grand nombre de désaccords entre les différents représentants de la gauche, sur des sujets de société ou de laïcité par exemple ?

Il y a effectivement des désaccords sur certains sujets, dont les questions identitaires. Mais pas que. La force de la gauche, et là où elle est attendue et crédible, c’est la justice sociale et l’écologie. Or, sur ces sujets-là, elle n’a pas l’air de porter un message nouveau, audacieux, innovant, et cela compte beaucoup aussi pour expliquer sa faiblesse actuelle. Il n’y a pas de propositions qui donnent aux électeurs le sentiment qu’elle est porteuse de nouvelles solutions dans ses champs d’action. Quand Benoît Hamon propose le revenu universel, il fait une suggestion clivante qui ne fait pas l’unanimité, y compris à gauche, car cela pose la question du travail et du mérite, mais, au moins, il donne le sentiment de faire une proposition nouvelle et qui s’inscrit dans les domaines où on attend la gauche. Aujourd’hui, l’électorat peine à voir ce genre de propositions fortes et nouvelles.

Il y a eu de gros désaccords, notamment sur la question des réunions non-mixtes (réservées aux personnes qui s’estiment victimes de discriminations et desquelles sont exclues celles qui n’appartiennent pas à cette minorité). Faudrait-il une réponse unie de la gauche à cette question ?

Cette question a été très investie émotionnellement. On touche à des conceptions de la société, à ce qu’est la culture républicaine. Derrière l’exemple des réunions non-mixtes, qui peut paraître anecdotique, il y a des visions profondément différentes de la société. Est-il possible de trouver des compromis sur des choses pareilles ? On fait des compromis sur des calendriers, sur des objectifs, mais pas sur des principes.

C’est pour cela que cette question est épineuse pour la gauche. Et elle l’est aussi car la partie de la gauche qui prône des réunions non-mixtes, qui est dans une forme de racialisation et d’ethnicisation des rapports sociaux, est en réalité très minoritaire même à gauche dans l’opinion, mais très visible médiatiquement. Cela a tendance à déporter le débat à gauche du centre de gravité du reste de l’opinion.

Trop de divisions et d’individualités, comme celle de Jean-Luc Mélenchon, ne vont-elles pas anéantir cette initiative. Des choses positives peuvent-elles ressortir de la rencontre, lancée par Yannick Jadot, ou est-ce vain ?

Il y a un intérêt commun de tous les acteurs à ce qu’il en sorte quelque chose, mais ce ne sera pas demain. Ce à quoi il faut s’attendre, c’est à une méthode de travail, de dialogue plus qu’un programme commun tout ficelé. Les acteurs n’ont pas intérêt à ce que cela tentative échoue, car ce serait tant un échec pour les Verts, que pour le PS, Anne Hidalgo, ou Yannick Jadot. Personne n’a intérêt à être le fossoyeur des espoirs de la gauche.

Les participants devraient être capables de se mettre d’accord sur les choses sur lesquelles la gauche est attendue, c’est-à-dire la justice sociale et l’écologie. Anne Hidalgo est la plus écolo des socialistes, Yannick Jadot est le plus socialiste des écolos, en quelque sorte. Les nuances existent, mais étant donné que ce sont les deux protagonistes du dialogue, je ne vois pas comment ils justifieraient d’être en désaccord profond, au moins sur ces deux questions de justice sociale et d’urgence climatique.

Cette réunion doit-elle en appeler d’autres ?

Pour que ce soit crédible, oui. La gauche a tout intérêt à mettre en place un dialogue récurrent, duquel une plateforme intéressante pourrait sortir. Ça ne réglera pas la question de qui l’incarne, mais cela peut entretenir l’espoir à gauche, pendant des semaines voire des mois.

L’absence de Jean-Luc Mélenchon demain est-elle préjudiciable ?

L’argument invoqué est assez pathétique. Quand on est supposé œuvrer pour l’intérêt supérieur du pays, qu’il y a un risque réel que Marine Le Pen arrive au pouvoir, on peut bouger son agenda. Que tous aient réussi à caler leur agenda sauf lui, cela me semble être d’une légèreté et d’un égoïsme confondants. Il n’y a aucune volonté d’union chez Jean-Luc Mélenchon, il conçoit l’union comme « qui m’aiment me suivent », et cela a toujours été ainsi. Il nous signifie qu’il ne faut pas s’attendre à ce qu’il joue le jeu du dialogue.

Cela signifie qu’il ne se ralliera jamais ?

Jean-Luc Mélenchon joue sa partition tout seul, mais si les autres parviennent à s’unir, il aura bien du mal à rester isolé, au risque d’endosser la responsabilité d’avoir fait perdre toute la gauche. Je pense que, pour l’instant, il parie sur le fait que les autres ne se mettront jamais d’accord et que lui resterait le premier, dans les sondages, mais ce serait une victoire très amère.

D’autant plus qu’on ne fait pas le même casse deux fois au même endroit. Il avait réussi à siphonner le PS en 2017, mais cette fois-ci c’est lui qui risque d’être aspiré : il n’incarne plus une forme de nouveauté, son image est très abîmée, et il va être lui-même victime du dégagisme (néologisme politique, qui signifie de faire sortir des institutions les partis ou élus qui gouvernent depuis des années) qu’il a nourri pendant quelques années.

L’histoire, ce seront les autres membres de la gauche qui l’écriront ou pas : s’ils arrivent à se mettre d’accord, il est fort probable que pas mal de voix de Jean-Luc Mélenchon se portent sur ce candidat unitaire de la gauche. S’ils échouent, la gauche n’existera pas.

Une telle union des gauches a pourtant bien eu lieu, dans les Hauts de France, en vue des régionales. Ce schéma pourrait-il ainsi être reproduit à un niveau national ?

C’est possible, si une des parties consent à un certain nombre de sacrifices. La difficulté c’est qu’il faut une volonté partagée de sacrifier quelques places, une tête de liste, etc. Et cette volonté-là doit être partagée de tous les côtés.

Il y a une conscience des rapports de force politiques, qui ne correspond pas toujours à la réalité : certains se voient plus forts qu’ils ne le sont, et considèrent que c’est derrière eux que la liste devrait s’organiser. C’est ce qui bloque souvent l’union de la gauche : l’ignorance des rapports de force réels, du poids réel des uns et des autres.

Si les sondages, à ce stade, sont certes fiables, on ne sait pas ce qu’on mesure réellement car nous sommes encore loin de 2022. Cela permet aux uns et aux autres de s’attribuer un poids politique qu’ils n’ont pas vraiment.

Que vont alors devenir les partis plus traditionnels, comme le Parti socialiste et le Parti communiste français ?

À ce stade, c’est normal que le PCF dise qu’il va y aller seul : il a intérêt à monnayer son soutien au candidat qui sera in fine le mieux placé à gauche. C’est une phase où les partis satellitaires de la gauche font monter les enchères pour avoir un certain nombre de places aux législatives, mais ils négocieront à la fin avec le candidat unitaire.

Pour le PS, comme pour les Verts, l’enjeu est le même : pour les Verts, c’est finalement de devenir, pour le PS, de redevenir, la première force à gauche, le pivot de la gauche du gouvernement.

Benoît Hamon a déclaré dans une tribune au Monde le 14 avril, qu’unis, les écologistes et les socialistes pouvaient l’emporter en 2022. Est-ce possible ?

C’est dans longtemps, il faudrait d’abord que la gauche ait des propositions fortes et audacieuses, portant sur les sujets qui intéressent les citoyens. Mais il faut se dire que rien n’est impossible. Avant 2017, à ce même stade avant la présidentielle, Emmanuel Macron n’était pas considéré comme pouvant gagner, et le PS était encore dominant, et pourtant…

Les choses peuvent aller très vite, la vie politique de notre pays est très volatile et incertaine depuis quelques années. On ne peut pas exclure que la gauche finisse par se trouver un bon candidat. Ni exclure que ce candidat, sur la base d’une offre claire et lisible, soit capable d’atteindre les 20 % ! Car le seuil pour passer le second tour peut être à 20 % ou guère plus… Or, imaginer une gauche autour des 20 % n’est pas complètement fou.

Il est clair cependant que cela ne reste pas le scénario le plus probable à ce stade. Mais est-ce que la victoire d’Emmanuel Macron était le scénario le plus probable il y a cinq ans à ce même moment ?

Ce candidat unitaire de gauche pourrait-il être une femme ?

Oui, ce pourrait être une femme. Le plus probable est Anne Hidalgo à ce stade. Il faudra qu’elle s’impose à tous, qu’elle puisse à la fois rassembler et combler le déficit d’incarnation actuel de l’imaginaire de gauche…

Selon les propos de Benoît Hamon, tenus au Monde, « 2022 est le dernier rendez-vous. Parier sur 2027 serait criminel ». C’est 2022 ou rien pour la gauche ? Est-ce un présage juste ou impossible de faire de telles projections ?

De telles projections sont hasardeuses. Les 6 % de Benoît Hamon en 2017 n’en font pas le sage dont les électeurs ou candidats attendent des leçons. Néanmoins, il est normal que les figures de la gauche dramatisent la situation. Logiquement, cela devrait appeler chacun à ses responsabilités. Mais pour l’instant, ça ne marche pas ! On a l’impression que certains n’ont pas encore tout à fait une pleine conscience de la gravité des enjeux de cette élection. C’est à qui jouera le dernier avec le feu…

En quoi la victoire d’Emmanuel Macron en 2017 a-t-elle abîmé la gauche ?

Il a su exploiter les faiblesses du PS et l’épuisement de ce parti à ce moment-là, la fatigue du pouvoir, l’incapacité à se renouveler depuis longtemps. C’est pour ça qu’il a conquis un grand nombre d’électeurs socialistes, même s’il en a perdu un bon nombre depuis. Il a profité d’une situation de “pourrissement” du PS depuis longtemps, à laquelle François Hollande n’était d’ailleurs pas étranger…

Présidentielle 2022. Et vous, quelles sont vos idées pour la France ?

Mais ce n’est pas rédhibitoire, il suffit de se remettre au travail, il y a des nouveaux élus PS qui ont émergé dans les territoires, et une génération qui est partie à la retraite. La nouvelle génération travaille localement à la renaissance, c’est à elle de s’affranchir du socialisme municipal et de parler à la nation (les Verts ont le même défi). Ce travail-là prend du temps, mais les choses avancent et l’histoire peut s’accélérer à tout moment.

Chloé RIPERT dans Ouest France

Intention de vote au 1er tour

2022-02-03 – Mis à jour à 18h
Emmanuel Macron LREM Centriste
25%
+0.5
Marine Le Pen Extrême Droite exFN-RN
18%
=
Valérie Pécresse Droite dure LR
15.5%
-0.5
Éric Zemmour Extrême Droite fascisant Reconquête
14%
+0.5
Jean-Luc Mélenchon gauche radicale Les Insoumis
10%
=
Yannick Jadot les Écologistes EELV
4.5%
-0.5
Christiane Taubira Gauche 
4.5%
=
Anne Hidalgo gauche de gouvernement Parti Socialiste
3%
=
Fabien Roussel Gauche radicale PCF
3%
=
Nicolas Dupont-Aignan Extrême Droite   Debout la France
1.5%
=
Jean Lassalle Extrême Droite atypique rural
0.5%
=
Philippe Poutou Extreme Gauche NPA- ex LCR
0.5%
=
Hélène Thouy animaliste atypique
0%
=
Nathalie Arthaud Extrême Gauche Lutte Ouvrière
0%
=

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *