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Avec la guerre en Ukraine, la fin des illusions sur l’avenir du monde

Selon Yascha Mounk, l’invasion de l’Ukraine par Poutine « met fin à cette appréhension optimiste de l’avenir qui aura prévalu dans le monde occidental ».

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Un bâtiment endommagé d'un hôpital pour enfants à Marioupol, en Ukraine, selon des images fournies par la police ukrainienne, le 9 mars 2022.

Un bâtiment endommagé d’un hôpital pour enfants à Marioupol, en Ukraine, frappé par les bombardements russes  le 9 mars 2022.

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Ma génération a pu croire à un avenir fait de paix et de tolérance. Une illusion que l’attaque de la Russie contre l’Ukraine a tuée une bonne fois pour toutes. Je suis né en 1982. J’avais 7 ans à la chute du mur de Berlin. Adolescent, j’ai vu l’Internet et sa promesse d’interconnexion de toute la planète devenir une partie de ma vie quotidienne. Arrivé au début de ma vingtaine, la démocratie ne cessait d’étendre son ampleur dans le monde.

Pour ma génération, l’espoir d’un avenir meilleur n’était en rien de l’apanage d’indécrottables optimistes. Malgré de sérieux revers – de la guerre civile en Yougoslavie aux attentats terroristes qui secouèrent les Etats-Unis le 11 septembre 2001 -, l’hypothèse selon laquelle le monde devenait plus pacifique et plus tolérant semblait se confirmer dans les faits.

Le nombre de guerres était réellement en baisse. Les formes les plus agressives de nationalisme s’éclipsaient pour de vrai. La part de la population humaine libre de parler et d’exprimer ses préférences dans les urnes atteignait proprement des sommets. Durant quelques précieuses années, un optimisme cosmopolite troquant le narcissisme des petites différences contre l’approbation d’une humanité commune semblait constituer l’éthique dominante des pays les plus puissants au monde.

Et il était donc facile d’assimiler les perturbations de la matrice à de simples anachronismes en passe d’être fissa surmontés. Bien des représentants de ma génération n’ont vu que de « vieilles haines » dans les guerres civiles galvanisées par la fierté ethnique, ont minimisé la renaissance du fanatisme religieux en l’estimant limité à une petite frange d’extrémistes et se sont moqués des nationalistes belliqueux en les traitant d’Ewiggestrige, des « coincés dans le passé éternel ».

A vingt ans, l’ascension de Silvio Berlusconi et de Recep Tayyip Erdogan, d’Hugo Chavez et de Vladimir Poutine m’a beaucoup préoccupé. Mais, au fond de moi, je croyais savoir qu’ils n’étaient que des vestiges d’un sombre passé incapable de vraiment revenir – que des escrocs et des fanatiques, des idéologues et des va-t-en-guerre qui avaient perdu d’avance. Mais tout comme il arrive que le passé soit en réalité un prologue, ceux qui pourraient sembler à première vue anachroniques peuvent constituer une avant-garde.

Scénarios profondément déprimants

A l’heure actuelle, que le consensus dominant se soit trompé dans sa lecture du marc de café a tout d’une évidence. Le monde vient d’entrer dans sa seizième année de récession démocratique. Les réseaux sociaux ont été un creuset à narcissisme tribal, pas à compréhension mutuelle. De la survie de la démocratie dans ses foyers traditionnels à notre capacité collective à maîtriser les ambitions des dictateurs les plus impitoyables du monde, plus rien ne semble certain.

Il s’avère que le chauvinisme et l’orgueil ethnique, la démagogie et la soif de conquête ne sont en rien la chasse gardée d’une époque historique précise. Il en va de potentialités tout à fait humaines, toujours tapies dans des futurs possibles si jamais notre vigilance en vient à faiblir et que nos institutions se révèlent incapables de maîtriser les pires instincts de l’humanité – soit l’échec qu’elles viennent de signer au coeur de l’Europe.

La guerre de Vladimir Poutine contre l’Ukraine revêt une profonde signification historique pour plusieurs raisons. C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale qu’un pays européen en envahit aussi effrontément un autre à des fins de conquête territoriale. Une offensive qui a déjà tué un grand nombre d’innocents. Voici ce que nous savons. Mais il y a encore beaucoup de choses que nous ne savons pas.

Peut-être que le peuple ukrainien se montrera capable de défendre sa liberté. Que le pays deviendra le cimetière des ambitions néoimpériales du Kremlin. Ou qu’un conflit, de son propre fait, tirant en longueur précipitera la chute personnelle de Poutine.

Mais malgré l’impressionnante bravoure de l’Ukraine, la plausibilité semble davantage pencher vers des scénarios profondément déprimants. Peut-être que la guerre de Poutine contre l’Ukraine marquera un grand pas vers la construction d’un nouvel Empire russe. Et peut-être même qu’elle sera le prélude d’une conflagration encore plus grave en Europe centrale et orientale.

Vicissitudes de l’Histoire

Les véritables conséquences de l’invasion ne seront pas connues avant des années, si ce n’est des décennies. Mais, dans le domaine des idées, l’une de ses implications saute déjà étrangement aux yeux. L’invasion de l’Ukraine par Poutine met fin à cette appréhension optimiste de l’avenir qui aura prévalu dans le monde occidental dans les décennies après la chute du mur de Berlin. Depuis longtemps, les certitudes sur lesquelles nous avons bâti notre vision du monde se sont muées en illusions ; les missiles tombés sur l’Ukraine au petit matin du 24 février 2022 ont confirmé l’achèvement de la métamorphose.

Je n’ai jamais mis les pieds en Ukraine. Comme souvent avec les pays que l’on n’a pas soi-même visités, les noms de ses villes sonnent comme des abstractions. Mais nombre de mes ancêtres ont vécu et sont morts sur le territoire que ciblent aujourd’hui les missiles russes. Mes grands-pères, Leon et Bolek, et mes grands-mères, Chava et Mila, sont tous nés à Lviv ou dans ses environs. Leurs vies ont été profondément marquées par les vicissitudes de l’Histoire. Ils ont perdu leurs parents, grands-parents et la plupart de leurs frères et soeurs dans les ravages de l’Holocauste.

En observant l’horreur qui se déroule en Ukraine, je ne cesse de penser au fait que la génération de leurs enfants, née juste après la Seconde Guerre mondiale, est la première d’une longue lignée à jouir d’une paix et d’une sécurité relatives. Si la vie de mes parents a pu être violemment perturbée par des forces politiques indépendantes de leur volonté, lorsqu’une purge antisémite soutenue par l’Etat les a chassés de leur pays natal, jamais ils n’ont eu à pleurer la perte d’un parent à cause de la guerre, de la famine ou du nettoyage ethnique.

Il fut un temps où je tenais pour acquis que mon monde ressemblerait largement plus à celui de mes parents qu’à celui de leurs ancêtres. J’avais, pensais-je, la chance d’être né à une époque plus éclairée, où la compréhension mutuelle était en plein essor et les dictateurs assoiffés de conquête en berne. Mais la leçon de la guerre impitoyable que mène Poutine contre l’Ukraine est que même ce modeste espoir pourrait être une illusion.

Yascha Mounk

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