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En Ukraine, la résistance politique des citoyens ordinaires

 La sociologue Anne Bory revient sur les mécanismes de mobilisation des Ukrainiens lors du mouvement de la place Maïdan, à Kiev, en 2013.

L’invasion russe de l’Ukraine a provoqué l’irruption sur les écrans de scènes de guerre et de séparation familiale, d’exode et de destruction, mais aussi de nombreuses figures de citoyens et citoyennes ordinaires prenant les armes pour défendre leur pays. Voir ainsi ses voisins et voisines se saisir de fusils automatiques et aller au front a suscité une empathie exceptionnelle et a posé de façon aiguë aux ressortissants de l’Union européenne la question de ce que serait leur propre réaction dans une telle configuration.

En Ukraine, l’énigme du passage d’un rapport routinier, voire distant, à la politique à un engagement potentiellement violent a déjà été étudiée lors du mouvement de la place Maïdan, à Kiev, durant l’hiver 2013-2014.

A partir d’enquêtes individuelles menées par observation directe, entretiens et analyse documentaire durant des années, en amont, pendant et après l’occupation de la place, Alexandra Goujon et Ioulia Shukan ont croisé leurs matériaux pour rédiger un article, intitulé « Sortir de l’anonymat en situation révolutionnaire. Maïdan et le citoyen ordinaire en Ukraine (hiver 2013-2014) », publié dans la « revue des sciences sociales du politique », Politix, en 2015. Les autrices montrent comment des citoyens qui s’étaient jusque-là tenus très éloignés de toute activité politique se retrouvent au cœur d’une occupation de place de plusieurs semaines, puis d’une lutte insurrectionnelle où plusieurs d’entre eux meurent sous les coups de la police.

Véritable « routine révolutionnaire »

Si le contexte est bien différent de la situation actuelle de guerre ouverte – les citoyennes et citoyens contestaient alors la décision du président Viktor Ianoukovitch de suspendre la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne –, l’article permet de comprendre que la société ukrainienne entretient depuis longtemps des systèmes de solidarité et de défense. La place Maïdan n’est que la face visible d’une véritable « routine révolutionnaire », tenue par des habitants de Kiev et des Ukrainiens d’autres régions, fondée sur le bénévolat, l’auto-organisation et la coordination horizontale.

Occuper la place s’accompagne d’un apprentissage politique accéléré, qui permet peu à peu de prendre publiquement la parole, et l’engagement des participants se renforce à la faveur des liens et des microgroupes qui se constituent. La résistance politique plonge ses racines dans une sociabilité dense. La lutte n’existe pas sans la fête, l’affrontement avec la police n’est pas possible sans l’éducation populaire. En se concentrant sur les citoyens ordinaires, les deux chercheuses parviennent ainsi à comprendre les ressorts de ce mouvement, mais aussi la mobilisation citoyenne qui se poursuit dans le Donbass, et plus largement dans le pays.

Dans un des utiles éclairages qu’elle livre sur Twitter à propos de la guerre en Ukraine, la sociologue Anna Colin Lebedev rappelle que, au début des années 2010, un consensus scientifique et médiatique décrivait une société ukrainienne résignée et dépolitisée. L’affaiblissement des partis politiques, la bureaucratisation des mouvements sociaux en faisaient office de preuves.

Pour comprendre l’émergence de mobilisations d’ampleur dans des contextes qui semblent marqués par l’apathie et/ou par l’impossibilité de protester du fait de la répression, Anna Colin Lebedev souligne la nécessité de se pencher, comme elle le fait dans ses propres travaux, sur toutes les manifestations de résistance à bas bruit, nichées dans les interstices des organisations, les critiques ordinaires, les solidarités discrètes et quotidiennes. Filmer ou photographier cet « infrapolitique » est très difficile. Mais l’étudier avec les outils des sciences sociales, par des enquêtes au long cours, au plus près des interactions, offre des outils inégalés à la compréhension d’une actualité qui nous échappe.

Anne Bory (Sociologue à l’université de Lille, membre junior de l’Institut universitaire de France)

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