« La guerre de Poutine n’est pas menée contre l’Ukraine, mais contre chacun d’entre nous »
L’écrivain roumain Mircea Cartarescu pointe la singularité, jamais vue dans l’histoire, de la guerre qui a lieu en Ukraine.

Une réfugiée ukrainienne, à Siret, en Roumanie, à deux pas de la frontière avec l’Ukraine, le 28 février 2022.
Devant l’agression stupide et sanglante menée par Poutine sur l’Ukraine, l’Europe est aujourd’hui semblable à la multitude des cités grecques du monde antique, que seule l’invasion de la colossale armée persane a pu doter de la conscience de leur unité de valeurs et d’idéaux, de la pensée qu’elles formaient un seul monde. Une force disproportionnée et menaçante, apparemment invincible, a été seule capable d’unir Athènes et Sparte, terribles rivales, pour les amener sous un unique commandement, avec la même volonté de lutter pour la liberté. Depuis, et à d’innombrables reprises au cours des siècles, la guerre entre servitude et liberté s’est répétée dans des mondes différents, comme l’éternel archétype de la condition humaine. Car ce n’est pas en premier lieu une guerre avec des armées sur les champs de bataille, mais un éternel conflit intérieur, en chacun de nous.
L’humaine volonté de liberté
Quand la disproportion des forces est telle se créent les prémices de l’héroïsme, un des traits les plus rares et les plus précieux de l’humanité. Le monde moderne, dans son pragmatisme, tend à nier ou à persifler l’esprit de sacrifice, l’inspiration en art, l’idéalisme en tant que manière d’être, et pourtant il n’y a pas un jour et pas une situation humaine dans laquelle on ne voit nos semblables donner d’extraordinaires preuves d’altruisme et d’oubli de soi. C’est la face lumineuse, la partie lisse du « bois tordu de l’humanité » dont parlait Emmanuel Kant. Cette même part lisse existe en effet, dans la vie quotidienne, dans les petites choses et dans les grandes, mais surtout dans les moments cruciaux pour l’humanité, comme celui que nous vivons actuellement. Les Thermopyles, on dirait aujourd’hui que c’est un beau récit, mais ça a été la réalité, et cette réalité s’est répétée de nombreuses fois au cours de l’histoire, quand il s’est avéré que la force brute des gigantesques armées peut en effet se retrouver humiliée par l’humaine volonté de liberté.
Aujourd’hui, Poutine unit l’Europe et le monde entier contre ses intentions, plus que tout autre facteur, économique, sociologique ou culturel. Les Thermopyles, c’est maintenant en Ukraine, et l’héroïsme de l’Ukraine inspire et unifie. Aujourd’hui, en suivant l’assaut sur Kiev, nous observons à travers l’épaisseur de l’histoire quelques soldats spartes résistant à une immense armée servile. Car l’empire de Poutine – qui n’est pas identifiable au peuple russe, lequel est le premier à être sous le joug – est un empire de la servilité, du gouvernement par la force brute, comme dans l’ancienne Union soviétique dont il provient, et qu’il voudrait voir restaurée.
Les Thermopyles sont tombés, ses défenseurs massacrés jusqu’au dernier, mais sans cette bataille, pas de Salamine, pas de Marathon, pas de Platée, où la volonté de liberté, l’instinct humain plus fort encore que l’instinct de conservation ont vaincu le colosse persan. Kiev pourrait tomber, l’Ukraine pourrait être conquise, mais cela ne compte déjà plus, parce que Zelensky et ses combattants sont définitivement entrés dans l’horizon doré du mythe. En ce moment, ce sont eux les héros de l’humanité, devant lesquels, même en les écrasant, le tyran n’a plus aucune chance. En unissant le monde contre lui et en provoquant l’enthousiasmante résistance de l’Ukraine, Poutine a déjà perdu la guerre.
Un doigt tremblant qui s’approche du bouton de l’Apocalypse
L’histoire n’est pas un livre ou un manuel, mais l’entremêlement successif et simultané de milliards de vies humaines. L’histoire n’existe pas que dans le passé, elle est aussi dans l’instant présent. Elle doit se poursuivre à tout prix. Mais la guerre de Poutine est d’une singularité jamais vue dans l’histoire, car c’est la première fois que derrière des batailles conventionnelles se profile un doigt tremblant qui s’approche du bouton de l’Apocalypse. Un seul homme, perdu dans ses hallucinations, peut aujourd’hui définitivement détruire l’amour, la créativité, la compassion, la solidarité, le bonheur, la contemplation, le sourire, la maternité, la curiosité, l’intelligence et tant d’autres visages de la merveilleuse créature humaine.
La guerre de Poutine n’est pas menée contre l’Ukraine, mais contre chacun d’entre nous.
Traduit du roumain par Laure Hinckel.
Mircea Cartarescu est un écrivain roumain. Dernier livre paru : Melancolia (Noir sur blanc, 2021).
Pour l’Ukraine et pour l’Europe
En 1956, alors que les chars soviétiques déferlent sur Budapest, le directeur de l’agence de presse de Hongrie envoie au monde entier un message désespéré qui s’achève par ces mots : « Nous mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe. » Trois décennies plus tard, Milan Kundera placera cette scène en ouverture d’un article intitulé « Un Occident kidnappé, ou la tragédie de l’Europe centrale ». Un texte bref, à l’immense écho international, récemment réédité en poche par Gallimard (« Le Débat », 80 p., 9 €).
Dans ces pages vibrantes, lumineuses, l’écrivain d’origine tchèque, naturalisé français en 1981, affirmait en substance ceci : lors de la rébellion hongroise de 1956, du « printemps de Prague » de 1968 ou de la révolte polonaise de 1970, des « petites nations » vulnérables, coincées entre l’Allemagne et la Russie, ont proclamé leur désir d’Europe, leur volonté de fonder et de sauver une « Europe archieuropéenne »… et ce pour le plus grand étonnement des Européens de l’Ouest, souvent oublieux de leur vocation, de leur identité.
Aujourd’hui, la mobilisation des Ukrainiens vient s’inscrire dans cette histoire européenne faite de menaces et de sursauts, d’enthousiasmes et de brûlures, où le récit commun est une question de survie. Du reste, insistait Kundera, les insurrections européennes ont toujours été « préparées, mises en œuvre, réalisées par des romans, par la poésie, par le théâtre, par le cinéma, par l’historiographie, par des revues littéraires, par des spectacles comiques populaires… », et il n’y a donc pas grand-chose d’étonnant si l’homme qui incarne désormais la révolte ukrainienne, le président Zelensky, est un ancien comédien, figure de l’humour et du music-hall.
Ce n’est pas un hasard, non plus, si les écrivains se trouvent une fois encore sommés de mettre des mots sur la fragile espérance européenne, cette prise de conscience qui naît d’une interminable crise de confiance. A l’heure où les missiles russes pleuvent sur l’Ukraine, « Le Monde des livres » a souhaité donner la parole à plusieurs auteurs incarnant chacun à sa manière, et par-delà les frontières, ce qu’un autre Tchèque, le philosophe Jan Patocka, nomma naguère la « communauté des ébranlés ».
Lire un extrait d’« Un Occident kidnappé » sur le site des éditions Gallimard.
Mircea Cartarescu (Ecrivain)