La guerre en Ukraine de Poutine est sur les écrans du monde entier
L’entrée des chars russes en Ukraine a sonné le réveil sur la possibilité d’une guerre en Europe. La panoplie des sanctions se renforcent au point que Joe Biden espère transformer Poutine en « paria international ». Mais cette logique d’affrontements entre deux blocs, sorte de guerre froide moderne, est-elle adaptée à un monde où les dépendances énergétiques sont si fortes et les messages de propagande russe insérés dans tous les médias sociaux occidentaux ?
La guerre se joue aussi sur les écrans.
Après quelques heures de sidération, l’entrée des chars et les bombardements sur l’Ukraine ont déclenché des réactions en chaîne. Les marchés boursiers asiatiques et européens sont passés dans le rouge, le prix des matières premières a explosé et le cours du baril de pétrole a passé la barre des 100 dollars. Les entreprises les plus présentes en Russie ont enregistré des baisses spectaculaires comme la Société Générale (-12%) ou Renault (-9%). TotalEnergies qui a des sites stratégiques d’exploitation gazière dans le pays, dont Yamal LNG et le projet très controversé Artic LNG2, a lui aussi perdu près de 3%.
Mais le PDG du groupe, Patrick Pouyanné, continue à afficher sa sérénité. À la conférence de l’International Energy Week, il a déclaré : « Je suis convaincu que les Russes ne veulent pas utiliser le gaz comme une arme dans le conflit« . Ils en ont au moins la possibilité puisque le gaz russe représente environ 40 % de la consommation de gaz européen et que son prix a d’ores et déjà flambé de 50 %. Reste que l’économie russe est mal en point et que la Russie a besoin de continuer à vendre l’une de ses principales richesses.
Un front virtuel
L’autre front, plus virtuel, est celui de l’information. Pour muscler son « soft power », la Russie a financé les chaînes Russia Today (RT) qui diffusent des informations en français, anglais, espagnol. Elles ont obtenu des licences dans divers pays européens comme en France. L’ARCOM (ex-CSA) a annoncé « veiller avec la plus grande vigilance à la qualité de ses programmes » depuis l’entrée en guerre de la Russie. À première vue, c’est une chaîne d’information continue comme les autres, mais quand elle traite de sujets russes, elle est sur la même ligne que Vladimir Poutine.
La Russie peut aussi compter sur Sputnik, un agrégateur de contenus, et une stratégie très active de diffusion de ses messages sur les réseaux sociaux. L’objectif est de créer de la confusion autour de l’information, de brouiller les lignes et d’influencer les votes dans les démocraties occidentales que Poutine cible indirectement avec sa guerre.
Énergie et influence
En Russie, il dispose de deux armes qui conjuguent leurs effets : l’énergie et l’influence. Gazprom, le géant de l’énergie russe, possède une cinquantaine de médias dont 38 chaînes de TV et le principal réseau social VK (équivalent de Facebook). Il doit aussi accueillir prochainement dans son conseil d’administration, Gerhard Schröder, l’ancien chancelier allemand social-démocrate de 77 ans, candidat officiellement désigné début février. La propagande version russe s’impose via un long et redoutable travail de sape de la liberté de la presse. La Russie est 150ème dans le classement des pays sur la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières qui en compte 180. Accusés d’être des agents de l’étranger, les journalistes y sont arrêtés arbitrairement.
En Europe, les relais sont à la fois les médias financés par la Russie mais aussi les réseaux sociaux des alliés que sont les partis d’extrême droite et leurs soutiens et plus particulièrement en période de campagne électorale. Le Président français, Emmanuel Macron, est très conscient de l’enjeu que représente l’information sous influence. Sa déclaration après l’invasion de l’Ukraine, l’illustre. « En ces heures troubles où renaissent les fantômes du passé et où les manipulations seront nombreuses, ne cédons rien de notre unité autour de nos principes de liberté, de souveraineté et de démocratie« , a-t-il déclaré.
Anne-Catherine Husson Traore, directrice générale de Novethic
Guerre en Ukraine : « L’histoire montre que les grands mensonges mènent toujours à une immense tragédie humaine »
Le chercheur ukrainien Anton Shekhovtsov dénonce la propagande du pouvoir russe sur les prétendus génocides pratiqués par les Ukrainiens dans le Donbass, et note que la population russe reste très défiante face à ces accusations.
Le 24 février, la Fédération de Russie a officiellement envahi l’Ukraine. L’invasion a fait suite à plusieurs déclarations agressives et paranoïaques de la part du président Vladimir Poutine, ainsi que d’autres représentants des autorités russes ayant décidé de reconnaître deux « républiques populaires » dans des zones du Donbass occupées par la Russie. Aucun mouvement de liesse n’a toutefois été observé dans les rues de Russie après ces annonces.
Le Kremlin et ses représentants n’ont cessé de parler des prétendues souffrances endurées par les Russes du Donbass, prétendument menacés par les autorités ukrainiennes. Mais, en Russie, la propagande du Kremlin ne semble avoir ému personne.
En 2014, la situation était différente. La grande majorité des Russes soutenaient et se réjouissaient de l’annexion illégale de la Crimée. La péninsule ukrainienne était inscrite dans la mythologie de la Russie impériale et l’idée d’intégrer la Crimée à la Russie était au cœur de la production culturelle de la Russie post-soviétique. Le Donbass, en revanche, n’a jamais fait partie de la mythologie traditionnelle de la Russie impériale. C’est pourquoi, en 2014, le Kremlin a servi aux Russes le mensonge selon lequel l’Ukraine livrait une véritable guerre contre ses populations russes. La propagande avait très bien fonctionné et aidé à convaincre au moins la moitié de la société russe que le pays avait besoin de soutenir les « républiques » pour protéger les Russes vivant sur le territoire ukrainien.
Mais même en 2014, seule une minorité de Russes a approuvé l’idée d’un soutien militaire aux « républiques ». Huit ans après le début de l’invasion de l’Ukraine, seule une toute petite fraction de la population croit encore que l’Ukraine persécute les populations d’origine russe. C’est le séparatisme armé bénéficiant du soutien militaire, économique et politique de Moscou qui pose un problème à Kiev, et non l’origine ethnique des séparatistes.
Une telle énormité
La majeure partie des militaires ukrainiens qui sont morts en défendant leur pays de l’agression russe étaient originaires du centre et de l’est de l’Ukraine, là même où les Russes forment une partie conséquente de la population. Si vous entendiez des soldats et des officiers ukrainiens discuter entre eux lorsqu’ils sont de repos, vous constateriez que la plupart d’entre eux parlent en russe. De plus, aux dernières élections, une très grande partie des Ukrainiens a élu un acteur russophone d’origine juive, Volodymyr Zelensky, le président actuel – ce qui dément le fait que la société ukrainienne aurait un problème avec les populations russes ou, d’ailleurs, avec les juifs.
A peine les « républiques » reconnues comme Etats souverains par Vladimir Poutine, l’armée russe est entrée sur leurs territoires sous le couvert d’y maintenir la paix. Mais comme la Russie est désormais engagée dans une véritable invasion, il devient très difficile pour elle de convaincre sa population de la légitimité, de l’urgence ou du bien-fondé de son action militaire contre l’Ukraine. Et d’en convaincre l’Occident. Même les plus fidèles « amis de Poutine », comme Marine Le Pen, condamnent la guerre lancée par la Russie.
Dans la mesure où le Kremlin a été incapable de convaincre la société russe ou les nations occidentales que l’Ukraine tentait de supprimer les « populations du Donbass », Moscou avait besoin d’un grand mensonge – d’un mensonge d’une telle énormité que les gens auraient du mal à concevoir qu’il puisse être monté de toutes pièces. Celui-ci est que l’Ukraine ne prenait pas « seulement » pour cible les populations russes du Donbass, mais aussi qu’elle était en train de les exterminer.
Fabriquer des preuves de génocides
Les régimes autoritaires savent parfaitement exploiter les peurs et les angoisses des démocraties libérales et traiter de « raciste » et d’« islamophobe » ceux qui, en Occident, les critiquent sur leur manque de respect des droits de l’homme. Poutine sait à quel point la seule évocation d’une purge ethnique horrifie l’Occident – les pires génocides de l’histoire moderne ayant eu lieu sur le sol européen. Aussi, durant son allocution, il n’a eu aucun scrupule à abuser du terme, accusant l’Occident de fermer les yeux sur les prétendus crimes contre l’humanité commis dans le Donbass.
Mais ce grand mensonge de la Russie va au-delà de la rhétorique. Le Kremlin et les « républiques » ont tenté de fabriquer des preuves de ce génocide. L’une de ces falsifications est l’annonce de l’évacuation des civils par les « républiques » vers la Russie au prétexte d’une invasion imminente de celles-ci par l’armée ukrainienne. L’avancée des troupes ukrainiennes était inconcevable, mais la logique du mensonge veut qu’en voyant partir des flux de réfugiés et en entendant parler de génocide on puisse penser que, si l’histoire n’est pas totalement vraie, elle doit toutefois recouvrir quelque chose de très grave.
L’histoire nous montre que les grands mensonges mènent toujours à une immense tragédie humaine. Déjà, en janvier 2022, plusieurs intellectuels russes, des chercheurs, des comédiens, des écrivains, des représentants et des citoyens d’autres professions signaient une lettre adressée au gouvernement pour prier le Kremlin de ne pas envahir l’Ukraine. Les auteurs de cette lettre soutenaient que la guerre planifiée par le Kremlin était « immorale, irresponsable et criminelle » ; que les autorités manipulaient la population pour lui faire accepter l’idée d’une « guerre sacrée contre l’Occident », alors que cette population allait « payer de son sang » une guerre dépourvue « de tout fondement ou de finalités morales ». Des sources proches des responsables russes reconnaissent, en privé, qu’un nombre croissant de membres du gouvernement et de la communauté du renseignement admettent, quand ils se sentent en confiance, que l’invasion de l’Ukraine pose de sérieux problèmes légaux et moraux. Ils craignent d’être impliqués dans des crimes de guerre et des atrocités humanitaires.
Le grand mensonge de la Russie ne peut avoir qu’une conséquence : plus d’atrocités et plus de souffrance humaine, des dizaines de milliers de victimes et des centaines de milliers de réfugiés. Et des générations entières de Russes qui pourraient se rendre complices de crimes de guerre, terreaux d’animosité et de haine à venir entre les nations.
Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria
Anton Shekhovtsov est politiste, directeur du Centre for Democratic Integrity , basé à Vienne