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« La Haine des clercs », par la chercheuse Sarah Al-Matary : tous contre les intellectuels !

La chercheuse en histoire et littérature montre comment l’anti-intellectualisme, en France, depuis la fin du XIXe siècle, a été mobilisé par toutes les tendances politiques.

« La Haine des clercs. L’anti-intellectualisme en France », de Sarah Al-Matary, Seuil, 394 p., 24 €.

« La France est gouvernée par des pédérastes : Sartre, ­Camus, Mauriac. » Cette diatribe, en 1955, d’un jeune député poujadiste, Jean-Marie Le Pen, rappelait le poids des intellectuels dans notre pays, en répondant entre autres à l’« Appel des intellectuels pour la paix en Algérie » (L’Express, 1953). Sa virulence invite à douter du lieu commun réactivé par le titre d’un essai de Sudhir Hazareesingh, Ce pays qui aime les idées. Histoire d’une passion française (Flammarion, 2015). En vérité, la France ­cultive aussi une vieille détestation des idées et, surtout, de ceux qui en sont les porteurs privilégiés : les intellectuels.

Encore faut-il cerner cette catégorie et celle qui résume leur ­détestation, « l’anti-intellectualisme ». Tel est l’objet de la riche étude que publie Sarah Al-Matary, La Haine des clercs : à partir notamment de sa spécialité, la littérature – de Charles Péguy à Michel Houellebecq en passant par Louis-Ferdinand Céline –, elle fait ressortir comme jamais la poly­sémie de ces concepts. Ce qui lui permet d’éclairer sous un angle original les crises que n’a cessé de traverser notre démocratie ­libérale.

Discours viriliste

La catégorie d’intellectuel s’impose à partir de 1898 avec l’affaire Dreyfus. Alors que des écrivains et universitaires mettent leur prestige au service de la défense publique du capitaine Dreyfus, ils suscitent une violente riposte. Des antidreyfusards comme Ferdinand Brunetière ou le nationaliste Maurice Barrès attaquent ces « intellectuels » outrecuidants qui, au nom de la raison et de l’universel, mépriseraient l’armée, la nation et leur « groupe naturel », celui des « simples Français ». Bien des courants antirépublicains, antisémites et réactionnaires broderont sur ce thème. Plus tard, le mouvement poujadiste, dans les années 1950, puis le Front national reprendront le flambeau – la haine de l’Etat fiscal, de la démocratie parlementaire et des universitaires allant de pair avec un discours souvent viriliste opposant, dans le sillage de Charles Maurras (1868-1952), les vertus du « pays réel » à l’abstraction du « pays légal ».

L’enquête de Sarah Al-Matary va toutefois plus loin en resituant le sens sociologique de l’anti-intellectualisme dans le contexte de la révolution industrielle, du partage entre professions manuelles et intellectuelles, et d’un début de démocratisation scolaire. Les intellectuels, ce sont alors les élites savantes, tels les ingénieurs ; les anti-intellectuels, ceux qui contestent leur prétention à diriger la société. De cette réhabilitation des capacités des travailleurs manuels témoignent l’ouvrier menuisier Agricol Perdiguier (1805-1875), l’ancien typographe et penseur anarchiste Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) ou le communard Jules Vallès (1832-1885). Déjà, ils fustigent la démocratie parlementaire, ses orateurs et doctrinaires, mais au nom de l’émancipation des dominés. Leur geste trouvera diverses postérités durables, dans un ouvriérisme syndical ou communiste, parfois intolérant.

Diversité de sens

En même temps, l’anti-intellectualisme prolifère au pôle opposé, du côté des pouvoirs gouvernementaux, de la bourgeoisie ou de milieux catholiques conservateurs. Des écrits légitimistes sous la Restauration, puis anticommunards et anti-anarchistes, pointent ainsi le péril de l’instruction populaire. Cette fois, c’est l’aspiration des rebelles à s’auto-éduquer qui suscite la crainte des élites.

Faut-il se résigner à cette diversité de sens, et aux cinquante autres nuances que l’ouvrage explore ? Au-delà des constantes, telle l’opposition entre le ­concret et l’abstrait, Sarah Al-Matary le suggère, affirmant que « l’usage l’emporte sur la grammaire » suivant les situations. Aussi invite-t-elle à tempérer l’assimilation entre l’anti-intellectualisme et les aspects les plus troubles de notre histoire. On pourrait même voir, dans la contestation des élites bourgeoises du savoir, une salutaire mise en cause des croyances et des autorités instituées. Il ressort toutefois du livre une réalité que cette conclusion tend à ­estomper : l’anti-intellectualisme exprime souvent l’exact inverse, à savoir la hantise d’une déstabilisation de l’ordre organique des sociétés, d’où ses liens avec l’antiféminisme, l’antisémitisme et la xénophobie.

Peut-être cette complexité apparaît-elle déjà dans l’œuvre de Proudhon et dans ses postérités divergentes. On trouve chez lui les plus belles aspirations à l’autonomie et à la justice sociale, mais aussi les pires préjugés sur les femmes, les juifs et les homosexuels. Il n’est donc pas étonnant que sous ses auspices soit né, en 1911, le Cercle Proudhon : dans cet éphémère laboratoire idéologique, qui continue de fasciner à l’extrême droite, convergeaient, autour des monarchistes nationalistes de l’Action française, des proches de Georges ­Sorel (1847-1922), le théoricien du syndicalisme révolutionnaire.

Leurs haines communes ? L’abstraction de la démocratie libérale, la gauche cosmopolite, les « sorbonnards » ou « intellectuels » républicains et, bien sûr, les juifs. Ce ne sera certes pas la dernière fois que ce genre de ­confluence surgira en France dans les périodes de crise – l’anti-intellectualisme basculant alors du côté de la haine de la démocratie.

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