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Climat : Macron peut-il vraiment « faire de la France une grande nation écologique » ?

Le président français a réitéré son engagement à faire de la France une grande nation écologique. Une promesse qu’il ne pourra tenir sans accélérer sur la transition

 

La France de 2027 ressemblera-t-elle à une « grande nation écologique », comme le souhaite Emmanuel Macron ? La formule un peu vague prononcée par le président fraîchement réélu, au soir du second tour de la présidentielle, laisse la place à de multiples interprétations. Augmentation de la part des énergies renouvelables, fin des subventions aux énergies fossiles, renforcement de l’efficacité énergétique des bâtiments, et protection de la biodiversité… La nation écologique demande un bouleversement dans toutes les strates de l’action publique. Pourtant, les associations écologistes et les spécialistes du climat s’alarment car le programme d’Emmanuel Macron semble survoler des pans essentiels de cette transition.

« Si l’on s’en tient à une définition simple, une grande nation écologique c’est avant tout celle qui respecte ses engagements en matière d’écologie et de réduction de ses émissions », prévient d’emblée Jean-Baptiste Lebrun, le directeur de l’association CLER Réseau pour la transition énergétique. Le prérequis est de taille pour Emmanuel Macron, car la réduction des émissions de gaz à effet de serre est un des défis majeurs du nouveau quinquennat.

Selon le Haut conseil pour le climat, la France n’est pas en mesure de tenir son ambition de baisse de 40% de ses émissions de CO2 d’ici 2030. Durant ce nouveau quinquennat, le rythme de cette baisse des émissions devra donc quasiment doubler pour tenir ces engagements. Et plus qu’une promesse politique, c’est une nécessité légale à laquelle doit faire face Emmanuel Macron. Le Conseil d’Etat est clair : la France n’en fait pas assez pour respecter ses objectifs. L’instance avait donné neuf mois à l’Etat pour agir, et devrait, après l’expiration du délai fin mars, se prononcer à nouveau sur ce dossier dans les prochains mois.

Un programme en deçà des objectifs

« Etre en phase avec la trajectoire de neutralité carbone en 2050 implique de changer la manière de se déplacer, sortir des énergies fossiles, rénover les logements pour favoriser l’efficacité énergétique, ou encore réformer l’agriculture, tout en pensant aux conséquences sur le pouvoir d’achat et l’impact de ces modifications sur les plus vulnérables », liste Anne Bringault, coordinatrice des programmes au sein du réseau d’ONG Réseau action climat (RAC). Cette nécessité d’accélération semble avoir été entendue par Emmanuel Macron qui assurait, lors du débat de l’entre-deux-tours face à Marine Le Pen, vouloir aller « deux fois plus vite dans le quinquennat qui vient ».

Pour y arriver, le président entend décarboner le mix énergétique en poursuivant la construction de six premières centrales nucléaires nouvelle génération, en multipliant par dix la puissance produite par l’énergie solaire et en visant l’installation de 50 parcs éoliens en mer d’ici 2050. Des promesses qui vont dans le bon sens, mais qui ne convainquent pas encore tout à fait les associations. « Ces propositions se fondent sur le développement de technologies à venir comme les réacteurs nouvelle génération ou des parcs éoliens offshore que l’on attend depuis plusieurs années… Il faudrait commencer dès aujourd’hui avec les technologies dont on dispose dès à présent comme l’éolien terrestre, le solaire et le biogaz », assure Jean-Baptiste Lebrun. « Quand on regarde le programme d’Emmanuel Macron, on se rend compte qu’il ne permet pas d’atteindre les objectifs climatiques de la France, et ces objectifs devront même être rehaussés d’ici 2030, donc à ce stade il faudra des mesures supplémentaires », abonde Anne Bringault.

Un financement insuffisant

Emmanuel Macron a bien promis de rénover 700 000 logements pour les rendre plus efficaces énergétiquement, mais la mesure ne semble pas persuader l’écologiste du RAC qui souligne le manque de précisions dans les qualifications de ces rénovations. « Sur les 500 000 rénovations durant son précédent quinquennat, seules 70 000 ont permis d’atteindre les étiquettes énergies de type A ou B, cet objectif nous laisse donc très dubitatif ».

Tout cela aura un coût, particulièrement élevé quand on regarde les investissements nécessaires pour transformer la France. Le président a prévu d’investir 10 milliards d’euros supplémentaires par an pour réussir cette transition, mais là encore les experts pointent un chiffre en dessous des sommes nécessaires. L’Institut de l’Economie pour le Climat (I4CE) a ainsi calculé que malgré une hausse bienvenue des dépenses de l’Etat favorables au climat ces dernières années, il manquerait toujours 13 à 17 milliards par an sur la période 2021-2023 afin que notre pays reste dans les clous vis-à-vis de sa stratégie nationale bas carbone (SNBC). Et le double de cette somme serait nécessaire pour la période 2023-2024.

Des thématiques encore oubliées

Pour mettre à bien son ambition de « nation écologique », le président français devra surtout engager une réforme politique forte imprimant l’écologie au sein de l’action des différents ministères. Un programme nécessitant une planification à laquelle Emmanuel Macron semble s’être converti. Dans un discours à Marseille teinté d’engagements écologiques, il s’est engagé à nommer un Premier ministre « directement chargé de la planification écologique ». Un concept emprunté à Jean-Luc Mélenchon, qui pourrait permettre de renforcer les arbitrages favorables à l’écologie et de structurer la coordination interministérielle sur le sujet.

Une récente note écrite par le conseiller à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), Lucien Chabason soulignait ainsi l’important bouleversement que représente cette transition pour la gouvernance, la comparant au « défi organisationnel de la modernisation du pays après la Libération ». Il notait ainsi la nécessité de confier la maîtrise de cette mission de transition au Premier ministre. « Organiser structurellement l’Etat pour piloter la transition c’est bien, mais au-delà du symbole il faut des mesures concrètes dans l’organisation du gouvernement pour ne pas que cela reste un effet de manche… Le Haut conseil pour le climat ou la Convention citoyenne nous l’ont montré », avertit Jean-Baptiste Lebrun.

Enfin, pour parvenir à faire de la France une « grande nation écologique », le président de la République devra également se positionner sur des thématiques encore peu présentes dans son programme, comme la protection de la biodiversité, la lutte contre la pollution atmosphérique, ou l’adaptation au changement climatique. Des sujets qui font partie intégrante de cette écologie que veut incarner Emmanuel Macron à l’échelle nationale mais aussi mondiale. « Au niveau international, la France a une responsabilité et il est toujours plus facile de peser diplomatiquement sur certaines causes quand on est exemplaire dans ce domaine », évoque Armelle Lecomte, responsable de plaidoyer climat chez Oxfam. La crédibilité d’un leadership français sur les questions écologiques passe aussi par là.

Valentin Ehkirch dans l’Express

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