« Nous, ministre et anciennes ministres des droits des femmes, l’affirmons : Marine Le Pen n’est pas féministe »
L’actuelle ministre, Elisabeth Moreno, et ses prédécesseures, Nicole Ameline, Laurence Rossignol et Najat Vallaud-Belkacem, expliquent, dans une tribune, que la mue de la candidate du RN « n’est qu’un leurre », ajoutant que l’extrême droite ne fait qu’instrumentaliser le combat féministe.
Si elle prend des formes différentes selon les contextes nationaux, l’« internationale de l’extrême droite » a un point commun universel : partout dans le monde et de tout temps, elle constitue une menace pour les femmes. Une menace pour leurs droits, pourtant conquis de haute lutte. Historiquement viriliste et patriarcale, elle enferme les femmes dans une vision essentialiste de la société, emprisonnant les genres dans des fonctions à la fois hiérarchisées et différenciées.
Résultat : les femmes sont cantonnées dans un rôle de « gardiennes du foyer », assujetties uniquement à l’impératif de la transmission du patrimoine biologique, et reléguées à la reproduction et à l’éducation. Cette vision sépia et réactionnaire, partagée par tous les leaders d’extrême droite à travers le monde, glorifiant la famille – forcément hétérosexuelle – comme cellule de base de la société, s’accompagne en outre systématiquement d’attaques envers le combat féministe.
Une menace sans précédent
L’actualité nous le rappelle en effet comme un bégaiement : au Brésil, en Pologne ou en Hongrie, le droit des femmes à disposer librement de leurs corps est remis en cause. En Allemagne et en Espagne, les féministes sont dans le viseur des partis extrémistes AfD et Vox. Aux Etats-Unis, les Etats du Texas et de l’Oklahoma aspirent à restreindre les possibilités de recours à l’avortement. Au-delà des actes, il y a aussi les mots. On ne compte plus les insultes de Donald Trump, de Jair Bolsonaro, de Matteo Salvini ou de Viktor Orban à l’encontre des féministes et des femmes en général, signes de leur misogynie crasse et du patriarcat qu’ils souhaitent réhabiliter.
La France n’échappe pas à cette régression. L’extrême droite est, plus que jamais, aux portes du pouvoir. Il s’agit d’une menace sans précédent pour les droits des femmes. Si Marine Le Pen ose citer régulièrement Simone de Beauvoir, si elle affirme – non sans quelques ambiguïtés – être attachée à la loi Veil [légalisation de l’interruption volontaire de grossesse en 1975], que son père et son parti voulaient abroger, si elle prétend qu’une femme à l’Elysée serait mécaniquement la plus à même de défendre les femmes, force est de constater que la mue n’est qu’un leurre. Le « ripolinage » du discours n’est là que pour capter un électorat, qui hier lui tournait le dos. Disons-le tout net : le Rassemblement national (RN) reste le Front national (FN). La candidate, adepte du « féminisme washing » et de la dédiabolisation, s’inscrit dans l’héritage antiféministe du FN et instrumentalise le combat pour les droits des femmes à des fins politiciennes.
Car, en filigrane, si les visages et les mots ont changé, la structure de pensée demeure intacte. Opposée à la parité, en entreprise comme en politique, qu’elle qualifie d’« idéologie différentialiste et multiculturelle », Marine Le Pen se targue d’être l’alliée de Viktor Orban en Hongrie et de Mateusz Morawiecki en Pologne. Des dirigeants parmi les plus conservateurs en Europe, qu’elle s’échine à défendre contre vents et marées. Dis-moi qui sont tes amis, je te dirai qui tu es.
La députée RN n’a, par ailleurs, voté aucun texte du quinquennat en faveur des femmes, se prononçant systématiquement contre ou brillant par son absence, qu’il s’agisse des lois pour lutter contre les violences ou de celles en faveur de l’égalité économique et professionnelle. Rappelons que, en 2021, elle s’est opposée à l’ouverture de la procréation médicalement assistée à toutes les femmes et à l’allongement de l’accès à l’interruption volontaire de grossesse de douze à quatorze semaines.
Eurodéputée entre 2004 et 2017, elle s’est opposée, avec son groupe parlementaire, à tous les textes progressistes en faveur des femmes adoptés par le Parlement européen. Point d’orgue de cette attitude antiféministe sans équivoque, en 2016, elle a voté contre l’adhésion de l’Union européenne à la convention d’Istanbul contre les violences faites aux femmes. Dis-moi ce que tu votes, je te dirai ce que tu penses.
Pire, depuis quelques années, l’extrême droite a pris en otage le combat féministe, en le déplaçant sur la question migratoire et identitaire. Le patriarcat, et son cortège de violences sexistes et sexuelles, ne serait le fruit que de personnes issues des dernières vagues d’immigration. Un discours stigmatisant et raciste, servant non pas les femmes, mais uniquement la xénophobie et le nationalisme, que l’extrême droite promeut à l’envi.
Enfin, dans un entretien accordé en mars à l’hebdomadaire Femme actuelle, Marine Le Pen déclarait que, si les Français lui accordaient la majorité de leurs suffrages le 24 avril, elle ne conserverait pas de ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes. Or, parce que nous avons occupé ces fonctions ministérielles chacune à notre tour dans des majorités différentes, nous savons combien ce ministère est indispensable pour porter les combats des droits des femmes ; qu’il s’agisse de l’émancipation économique de celles-ci, de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, contre l’invisibilisation des femmes et pour leur santé.
Au pays d’Olympe de Gouges, Flora Tristan, Gisèle Halimi et Joséphine Baker, le combat féministe ne saurait être instrumentalisé ou anéanti. Les progrès accomplis ces dernières décennies ne sauraient être rayés d’un trait de plume. Au-delà des paroles, pour enrayer la plus répandue des inégalités, pour venir à bout de ce fléau universel qui – depuis toujours – a fait d’une majorité une minorité, seuls les actes comptent. Car les droits des femmes demeurent fragiles, suspendus aux humeurs du temps.
Nous, ministre et anciennes ministres des droits des femmes, l’affirmons sans ambages : non, Marine Le Pen n’est pas féministe. Son accession à la présidence de la République serait une régression pour toutes les femmes de notre pays.
Nicole Ameline, ministre de la parité et de l’égalité professionnelle (2002-2005) ; Elisabeth Moreno, ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la diversité et de l’égalité des chances (depuis 2020) ; Laurence Rossignol, ministre des droits des femmes (2016-2017) ; Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes (2012-2014).