Drôme : les habitants ont fait renaître la vallée

Ce paysage idyllique n’a pas toujours été aussi éclatant. Il y a plus de quarante ans, c’était quasiment une décharge à ciel ouvert. Alors les habitants ont pris les choses à bras-le-corps : chacun a fait sa part pour nettoyer, assainir et recréer une exploitation écologique et rentable. En seulement cinq ans, la rivière s’est repeuplée, puis les villages ont opté pour le développement durable. Grâce à la mobilisation de citoyens actifs. Chapeau !
Le SAGE de La Rivière Drôme et de ses affluents , En 1992 : la Loi sur l’Eau créé les Schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE), pour une gestion intégrée de l’eau par bassin versant. Le bassin de la Drôme, dont les acteurs sont déjà mobilisés, est choisi comme site expérimental pour la mise en place du premier SAGE en France. Un périmètre est arrêté en 1993. (NDLR)
Leur rivière, c’est la Drôme, dont la couleur opaline raconte vingt ans de combat. Aujourd’hui, quand Henri Gras accompagne ses petits-enfants au bord de l’eau, il doit se frayer un chemin entre les nattes de paille. Autrefois, il interdisait à ses fils de venir se baigner ici. Trop sale. Trop pollué. Trop dangereux. Sur les galets fleurissaient les canettes rouillées et les sacs en plastique abandonnés. Maintenant, il regarde Lisa, 11 ans, et Roméo, 6 ans, jouer à détourner le courant avec leur moulin à roue, et Héloïse, 2 ans et demi, prendre ses premiers bains. Avec Antoine, l’aîné, Henri pêche l’ablette. Et quand le soleil se couche derrière les falaises de calcaire du Vercors, ils admirent le ballet des hérons en dévorant un sandwich au saucisson.
Facteur retraité et pêcheur passionné, Henri n’a jamais quitté sa Drôme. Enfant, il pouvait rester des heures au bord de la rivière, accroupi, une branche de noisetier en guise de canne à pêche. Parfois, il désobéissait et entrait dans l’eau pour pêcher le barbeau à la main, sous les rochers. « Mais après, ça démangeait de partout ! A l’époque, pour se séparer de quelque chose, on disait : “Va le foutre à la Drôme.” L’odeur était horrible. Quand la crue arrivait, on poussait les détritus dans l’eau. Sans parler des rats, il y en avait autant que des lapins… Avec mes copains, on les chassait au bâton. Un après-midi, on en a tué 104 ! » De ce temps où la vallée tournait le dos à la rivière, il s’en souvient comme d’un cauchemar. Alors, à 15 ans, il s’est engagé. Ses armes : des gants, des bottes et des sacs-poubelle. C’était le début. Puis il a participé à l’extraction des vélos, frigos et autres voitures : « Jusqu’à 110 pièces sorties de l’eau en deux jours ! »
Le sauvetage s’est organisé avec la SAGE et Jean Serret comme chef de file. Jean est né en Algérie. Et le bassin versant l’a adopté. Il se sent redevable au havre des montagnes, jadis terre d’accueil pour les républicains espagnols puis refuge du maquis durant la Seconde Guerre mondiale. « C’était un crève-cœur d’interdire aux enfants de se baigner. Surtout pour moi, qui ai grandi avec la mer… Ici, je découvrais les mètres cubes de poissons morts, les égouts et l’absence de station d’épuration. » Elu maire de la commune de Eurre, il s’associe avec Didier Jouve, des Verts, pour nettoyer 100 kilomètres de berges. Le plan d’attaque est défini en 1987, dans le petit cinéma de Saillans transformé en salle de crise. Deux contrats d’assainissement de la rivière sont signés. Plus de 200 actions engagées. Les tournées d’Henri le facteur se transforment en plaidoyer : « A l’époque, je remettais les lettres en main propre… c’était facile de faire passer les messages. » Jean Serret rachète même le barrage de Saillans pour le détruire quelques jours plus tard car, trop élevé, il empêchait les poissons de remonter la rivière. Cette bataille aura coûté 35 millions d’euros et pris des années. En 1992, la Drôme devient le territoire expérimental de la nouvelle loi sur l’eau, et treize ans plus tard, en 2005, le pari est gagné : la rivière fait parler d’elle à l’autre bout du monde. Les collectivités locales reçoivent le Riverprize, prix international doté de 93 000 euros !
Le Rapport Brundtland est le nom communément donné à une publication, officiellement intitulée Notre avenir à tous (Our Common Future), rédigée en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’Organisation des Nations unies, présidée par la Norvégienne Gro Harlem Brundtland. Utilisé comme base au Sommet de la Terre de 1992, ce rapport utilise pour la première fois l’expression de « sustainable development », traduit en français par « développement durable », et il lui donne une définition :« Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. »NDLR
La vallée s’oriente vers le développement durable
Le combat aurait pu s’arrêter là. Mais les habitants de la Drôme ont pris goût à la beauté et à l’harmonie. Avec un temps d’avance sur le reste de l’Hexagone, la vallée s’oriente vers le développement durable. Des villages haut perchés deviennent des laboratoires verts. Elevage, recyclage, transports partagés, pistes cyclables, production de cosmétiques… tous les domaines sont concernés. Un modèle à part qui a bientôt sa marque déposée, Biovallée, sorte de Silicon Valley française verte. Certes, il y a les réfractaires : « La Biovallée, dit l’un d’eux, c’est un concept politique pour décrocher les subventions. La chose existait avant le nom. » Jean Serret n’est pas d’accord : « Il n’y a rien de politique dans Biovallée. Nous avons fait le constat que nous étions plus forts rassemblés, il n’y a pas d’autres objectifs que celui-là. »
Rodolphe Balz est lui aussi un pionnier. Au début des années 1970, lorsqu’il débarque de ses montagnes suisses et annonce qu’il va se lancer dans la cosmétique avec des herbes, on le regarde avec stupéfaction : « J’étais le farfelu qui allait se planter. D’ailleurs, aucun agriculteur n’a voulu me vendre sa production. » Des années après, ils viennent frapper à sa porte. Ce géographe, druide des temps modernes, vit dans une maison perdue au milieu des roses et des champs de lavande de la vallée de la Gervanne. Sa mère l’a autrefois guéri avec les plantes. Il soigne les habitants avec la sauge, l’hysope et le thym… On repart de chez lui avec sa potion magique, sublimée par un exceptionnel brassage de climats océanique, continental et méditerranéen. Rodolphe Balz a vu la vallée se métamorphoser.
350 plantes aromatiques bio fournies par 40 producteurs locaux
En 2005, Tijlbert Vink reprend L’Herbier du Diois, entreprise fondée par ses parents – des écolos néerlandais débarqués sans rien – à la fin des années 1970. « Beaucoup d’étrangers sont venus s’installer sur cette terre. Ici, chacun a le droit d’essayer », explique-t-il. Aujourd’hui, son herbier commercialise plus de 350 variétés de plantes aromatiques bio, fournies par notamment 40 producteurs locaux. La toiture est couverte de 2 000 mètres carrés de panneaux photovoltaïques et les salariés arrivent à vélo ou en footing, avec le patron. Cent euros de prime par mois pour ceux qui choisissent un mode de transport doux. Les moins sportifs ont droit au vélo électrique ! « On se trompe si l’on pense que le bio se résume au bien-manger. On néglige la vraie philosophie, qui consiste à savourer l’instant et à rechercher l’épanouissement personnel », explique Tijlbert Vink. Ce patron impose la semaine de quatre jours, construit des hangars en caissons de paille, fait passer la vie privée avant le travail et se félicite quand ses salariés arrêtent de fumer !
Plus bas dans la vallée, on mise sur les insectes. A l’usine Bioline AgroSciences, des milliards de coccinelles sont nourries avec des œufs du papillon Ephestia. Equipés de combinaisons et de masques pour ne pas respirer la poudre des ailes, toxique à haute dose, les chercheurs s’activent pour trouver le moyen de remplacer les pesticides. La mini-punaise et la coccinelle luttent contre les ravageurs (parasites, rongeurs) et le trichogramme protège les buis de la pyrale, ce papillon qui, arrivé accidentellement d’Asie, est en train de détruire les jardins à la française. Les insectes sont destinés à être introduits dans les champs par des diffuseurs ou lâchés par des drones.
Nous sommes en harmonie avec l’essentiel
Sur le marché de Die, Jeanne et Jérôme vendent la récolte de leur potager. Ils se sont rencontrés sur les bancs des Beaux-Arts. Lui a grandi dans une banlieue lyonnaise difficile, la terre l’a apaisé. « Le travail est dur. Quand il fait 40 °C et qu’il faut aller planter ses salades, accroupi sous le soleil, se lever à 4 heures tous les jours… » Et pourtant, il ne changerait pour rien au monde, « car nous sommes en harmonie avec l’essentiel ». Après avoir bâti sa maison avec vue sur les montagnes, Jérôme a aidé David – son voisin au marché – à construire sa ferme, pour un élevage bio de bovins. Lui a quitté la Belgique pour cette terre « où le bio était encore plus bio ». « On ressent une fierté collective de faire des choses bien, affirme David. Cela se transmet comme la joie de vivre. » Isabelle et Philippe Jouenne, eux, sont venus de Lyon pour ouvrir leur maison d’hôtes Le Dérot Moulinage à Montclar-sur-Gervanne. « Nous avons redécouvert la vie… On prend le temps, on crée, on n’a pas besoin de grand-chose pour être heureux », explique Isabelle. Ingénieur de formation, Philippe a racheté la centrale hydraulique qui peut alimenter 200 foyers. Elle chauffe leur maison, où les ampoules sont à basse tension. Le potager nourrit la famille. L’eau de pluie est récupérée. La voiture est partagée..
La plupart sont des lecteurs de Pierre Rabhi, le penseur paysan qui, à longueur de livres, n’en finit pas de s’interroger : « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? » L’écrivain qui prône « l’insurrection des consciences » parle aux adeptes du bio. Depuis l’Ardèche, où il vit, Pierre Rabhi se rend régulièrement dans la vallée où il a créé en 2004, avec l’entrepreneur Michel Valentin et sa compagne Isabelle Peloux, le centre agroécologique des Amanins. Cinquante-cinq hectares regroupant une ferme, un centre d’accueil et une école primaire dont Isabelle est l’institutrice. Les élèves, qui sont tirés au sort, apprennent à leur rythme et dans le partage, selon des principes inspirés des méthodes Freinet et Montessori. Ils courent pieds nus et pratiquent la sociocratie (mode de gouvernance auto-organisée), ce qui ne les empêche pas, à la récréation, de filer faire le pain ou arroser les courgettes ; d’ailleurs, à la cantine, personne ne se plaint quand on en mange toute la semaine. C’est que la récolte a été abondante ! « A cet âge-là, on est écolo par nature… Ils veulent ramasser tout ce qui traîne et ne comprennent pas comment l’homme a pu détruire sa planète », explique Isabelle.
Les petits écoliers pratiquent la « philosophie du colibri », chère à Pierre Rabhi, qui a d’ailleurs donné son nom à l’école. Elle est inspirée d’un conte amérindien : alors que la forêt brûle, un petit oiseau multiplie les allers-retours à la rivière pour ramasser avec son bec quelques gouttes d’eau qu’il va jeter sur le brasier. « Tu crois que c’est ainsi que tu vas éteindre le feu ? » se moquent les animaux. « Je fais ma part ! » répond-il fièrement. Dans cette vallée de la Drôme, chacun fait la sienne.
Drôme : Didier Jouve, un des fondateurs de Biovallée, est décédé
Homme apprécié pour sa discrétion et sa fidélité, Didier Jouve, actuel conseiller municipal d’opposition à Die, s’en est allé dans sa 64e année, cette nuit, victime d’une crise cardiaque. Infatigable militant écologiste, celui qui fut l’un des élus les plus expérimentés du groupe Europe Écologie-Les Verts avant de claquer la porte du mouvement en 2015. Il avait été conseiller régional de 92-98 et de 2004-2008 délégué à l’Aménagement du territoire et au développement durable. On lui doit aussi le projet Biovallée dont il était président l’association. Un projet qu’il a pensé et fondé avec d’autres élus, associations et entreprises. Parmi les réalisations importantes qu’il a conduites dans la Vallée de la Drôme, les deux contrats de rivière qui ont permis de restaurer la Drôme de la dépolluer ou encore la mise en place des premières déchèteries en Drôme et de la première collecte sélective des déchets ménagers. « On perd un opposant constructif, un homme de dossier qui savait travailler pour l’intérêt de la Vallée,» a réagi ému Gilbert Tremolet, le maire de Die. NDLR