Meghan Murphy : « L’activisme trans est une idéologie régressive et sexiste »
Question trans, liberté d’expression, tribalisme… Blacklistée sur Twitter, Meghan Murphy étrille les incohérences du féminisme moderne qui a oublié « la vraie vie des femmes ».
Au commencement était un tweet : « Les hommes ne sont pas des femmes ». Puis un e-mail : bannie à vie de la plateforme pour propos haineux. Nous sommes en 2018, Meghan Murphy fait déjà parler d’elle depuis deux ans au Canada pour ses positions sur l’activisme trans, qu’elle préfère qualifier d' »idéologie de l’identité de genre ». Dans un pays qui vient d’ajouter l’identité et l’expression de genre à la liste des motifs de discrimination interdits par la loi sur les droits de la personne, son discours ne passe pas inaperçu. Son nom, devenu indissociable du qualificatif de « Terf » pour « féministe radicale excluant les personnes trans », est blacklisté des milieux féministes et des médias canadiens, où elle a pourtant fait ses armes en tant que journaliste.
Son combat n’en souffre pas. La féministe continue d’alimenter son site « Feminist current », où elle délivre une analyse critique du féminisme moderne. Pour L’Express, Meghan Murphy brosse le portrait d’une époque où les concepts idéologiques sur le genre et la sexualité en font oublier la réalité, et « la vraie vie des femmes ». Et revendique le droit de penser indépendamment des étiquettes qui lui collent à la peau. Ainsi ne s’empêche-t-elle pas d’étriller les « faiblesses » de la gauche – dont elle se revendique -, de reconnaître au sulfureux et peu féministe Jordan Peterson des qualités, ou encore de tancer le dévoiement de la quête d’égalité des femmes, désormais fondée sur l’idée que « les hommes et les femmes sont les mêmes ». Avec pour seul curseur, la défense des droits des femmes. Entretien.
Féministe radicale, « Terf », féministe conservatrice… Vous dites rejeter les étiquettes. Comment doit-on vous qualifier ?
Meghan Murphy : Je suis une féministe, je me bats pour les droits des femmes. Mais je ne m’identifie pas comme une « féministe radicale ». Si je rejette les étiquettes, c’est parce que je trouve qu’elles restreignent ma capacité à penser indépendamment. Je ne veux pas adhérer à une idéologie mais penser de manière critique les situations, les lois, les politiques, pour trouver les meilleures solutions possibles, indépendamment de l’endroit où cela pourrait me positionner sur une échelle politique. En Amérique du Nord, les débats sont très polarisés entre la gauche et la droite. Mais dans la vie réelle, les choses ne sont pas aussi binaires ! Je ne pense pas que la plupart des gens se demandent si la meilleure solution à un problème est de gauche ou de droite…
Le féminisme aussi a tendance à approcher les situations par ce prisme binaire : nous sommes censées refuser par principe de nous engager avec des personnes ou des médias de droite. Or, ces derniers temps, la gauche n’a pas été meilleure que la droite sur les droits des femmes ou l’égalité des sexes. L’administration de Joe Biden est par exemple responsable de l’autorisation de transférer des hommes dans des prisons pour femmes, et de permettre aux hommes se présentant comme des femmes de concurrencer les femmes dans le sport, ce qui devrait être l’antithèse du féminisme…
Quelle est votre définition du féminisme ?
Je pense qu’il est important de s’en tenir à une définition essentielle : le féminisme consiste à défendre les droits des femmes. C’est-à-dire libérer les femmes et leur permettre de vivre de manière autonome en leur offrant le plus grand nombre d’options et de choix possibles pour vivre pleinement la vie qu’elles souhaitent mener. Nous avons aujourd’hui tendance à compliquer à l’excès la définition du féminisme avec des questions annexes qui font perdre de vue ce qui doit être combattu en priorité. Cette complication de la notion a commencé avec le féminisme de la troisième vague dans les années 90 (notion apparue aux États-Unis dans les années 1990 pour désigner une nouvelle génération de féministes revendiquant plus de diversité, NDLR). Par exemple, la jeune génération et les féministes de la troisième vague considèrent que si une femme choisit de vendre des services sexuels ou de faire du porno, c’est potentiellement un choix féministe. Or, la question de l’objectification de soi est plus complexe. C’est donc ce que je veux dire quand je parle de s’en tenir à « l’essentiel ».
Vous êtes très critique à l’égard du féminisme de la troisième vague…
Oui, les féministes de la troisième vague se sont vraiment positionnées en réaction à la vague précédente, estimant que cette dernière était un peu démodée, pas très amusante ni très sexy. Je pense que cela tient au fait que les jeunes femmes et les féministes de la troisième vague bénéficient de nombreux droits et privilèges pour lesquels les femmes des générations précédentes se sont vraiment battues – ce qui est formidable ! – et qu’elles tiennent parfois pour acquis. Les féministes de la première et de la deuxième vague ont accompli beaucoup de choses en termes de droits, de lutte contre le harcèlement sexuel sur le lieu de travail ou d’accès à l’éducation. Mais ces droits peuvent rapidement disparaître !
C’est ce qui se passe avec le droit à l’avortement dans le monde entier. Aujourd’hui, on apprend à l’université à se concentrer sur le postmodernisme et les concepts idéologiques sur le genre et la sexualité. Nous en oublions la réalité, et le fait que la théorie ne s’applique pas ainsi dans la vraie vie des femmes. Certaines se battent encore pour des choses vraiment fondamentales, sont encore victimes de la traite des êtres humains, ou n’ont toujours pas accès à l’éducation. D’une certaine manière, cela nous rappelle que nous devons continuer à prêter attention à ces droits et à nous battre pour ces derniers.
En 2017, vous vous êtes prononcée contre la législation canadienne sur l’identité de genre. Pourquoi, en tant que féministe, vous élevez-vous contre l’activisme trans en particulier ?
Je trouve cette idéologie régressive, sexiste, et rigide. Les transactivistes disent combattre la binarité du genre alors qu’ils la renforcent en poussant les gens – surtout les jeunes – à revenir à ces catégories de masculin et de féminin. Quand j’étais enfant dans les années 90, je détestais le rose et je ne voulais pas porter de robes. Je voulais être un garçon manqué, jouer avec les garçons, être dure. Aujourd’hui, l’idéologie de l’identité de genre considère qu’une fille qui agirait comme un « garçon » est forcément mal dans son corps, comme si elle n’était pas simplement elle-même. Le fait de nier la réalité matérielle sans la moindre base scientifique en fait une idéologie basée sur la foi.
De plus, je crains que cette idéologie ne soit néfaste pour les droits des femmes. Si nous ne pouvons plus définir ce qu’est une femme, comment pourrions-nous défendre leurs droits ? Comment nommer les « droits des femmes » dans ces conditions… Des droits humains ? Mais il y a des droits et des protections spécifiques dont les femmes ont besoin en raison de leur vulnérabilité intrinsèque, comme dans les refuges, les prisons, les vestiaires et les toilettes. A présent que des hommes sont transférés dans des prisons pour femmes, des femmes sont harcelées ou agressées sexuellement. C’est très dangereux et incroyablement irrespectueux ! Les femmes qui finissent en prison sont souvent pauvres et luttent contre des problèmes de santé mentale, des traumatismes, des dépendances. Elles n’ont déjà plus de voix ni de droits parce qu’elles sont en prison et se retrouvent obligées de partager des espaces avec des hommes.
N’est-il pas paradoxal de voir dans ce que vous qualifiez d' »idéologie d’une minorité de personnes » une menace pour l’ensemble des femmes ?
Cela me serait égal si on ne parlait pas de politique et de législation. Dans leur vie personnelle, les gens peuvent s’identifier à ce qu’ils souhaitent, mais forcer la population entière à dire qu’un homme est une femme, c’est inacceptable. Les femmes sont déjà socialisées pour être polies, ne pas créer de conflit ou offenser. Or aujourd’hui, nous apprenons aux filles qui s’opposent à cette idéologie qu’elles sont « bigotes » ou haineuses et, dans une moindre mesure, simplement impolies si elles n’acceptent pas un garçon ou un homme dans leur vestiaire. Cela les rend encore plus vulnérables qu’elles ne le sont déjà. Et cela atteint particulièrement les jeunes femmes qui ont travaillé très dur pendant une grande partie de leur vie pour participer à des compétitions sportives, obtenir des bourses, et qui sont maintenant exclues parce qu’elles sont obligées de concourir contre des hommes qui seront intrinsèquement plus forts et plus rapides qu’elles. Nous l’avons vu avec la victoire en mars de la nageuse transgenre Lia Thomas aux États-Unis.
Comment expliquez-vous, dans ce cas, que l’activisme trans soit soutenu par une large frange du féminisme ?
C’est probablement le fruit d’une faiblesse de la gauche et donc, d’une certaine manière, du féminisme qui consiste à défendre et inclure tout groupe identifié comme une « minorité ». Le féminisme a toujours considéré les femmes comme une classe opprimée ayant besoin de droits et de protection afin de s’assurer qu’elles ne soient pas marginalisées dans la société. Les militants transactivistes ont donc adopté cette position à l’égard des personnes trans. Je pense qu’il en est de même pour de nombreux autres groupes qui revendiquent des droits particuliers. Et que l’on ne peut contester pour ces raisons.
C’est ainsi que nous, les féministes, nous nous sommes retrouvées dans une position vulnérable en ce qui concerne les droits des personnes trans. Je pense aussi que le monde universitaire a beaucoup à voir avec cela. Tous les départements d’études des femmes sont devenus des départements d’études de genre. Au cours des trente dernières années, ils ont cessé de se concentrer sur les droits des femmes et l’histoire des femmes. Quand j’étais à l’école – j’ai fait un Master en études des femmes (women’s studies) – le département d’études des femmes est devenu le département d’études des femmes sur la sexualité et le genre. Et on ne nous enseignait vraiment rien sur l’histoire des femmes et l’histoire du mouvement féministe.
Selon vous, le dévoiement de la quête d’égalité a fait du tort aux femmes…
Ce que les féministes entendaient initialement par égalité, c’était l’égalité des droits, vivre de manière autonome sans être dépendante d’un tuteur masculin, d’un mari, d’un père ou autre. Désormais, l’égalité a été en quelque sorte déformée en l’idée que les hommes et les femmes sont les mêmes. Mais ça n’est pas vrai ! Je pense que les féministes se sont fait du mal en allant trop loin avec cet argument selon lequel ce qu’un homme peut faire, une femme peut le faire. Nous devrions avoir un accès égal aux opportunités d’emploi, à l’éducation ou à la participation à la politique. Mais nous ne sommes pas physiquement les mêmes. Nos systèmes reproductifs sont totalement différents, les femmes peuvent avoir des enfants, ce qui nous rend particulièrement vulnérables. Une femme très forte peut être capable de rivaliser avec un homme très faible, mais en général, les corps masculins sont plus grands, plus forts et capables de choses différentes. Nous sommes également vulnérables vis-à-vis de différentes maladies parce que nos corps sont différents. Donc, oui, je pense que l’égalité a été déformée d’une manière qui est en réalité préjudiciable aux femmes.
Vous êtes une des seules voix à critiquer l’activisme trans au Canada. Comment l’expliquez-vous ?
D’abord, il y a une question de culture inhérente au Canada. Nous n’avons pas une culture qui consiste à faire des vagues, nous n’aimons pas les débats, les conflits. La population est petite et répartie dans un grand pays. Il est donc plus difficile pour les femmes de s’organiser et de faire de l’activisme. De plus, notre paysage médiatique est minuscule. Nous avons quelques plateformes grand public, des sources d’information. Mais la plupart d’entre elles, notamment la CBC, qui est notre principale source d’information, refuse de publier quoi que ce soit qui critique l’idéologie de l’identité de genre et l’activisme trans. « L’identité et l’expression de genre » ont été ajoutées par le parti libéral à la Loi canadienne sur les droits de la personne (qui interdit notamment la discrimination fondée sur la « race » et l’âge, NDLR) et au Code criminel en 2017.
Les Canadiens ont peur d’être exclus de la société ou de perdre leur emploi s’ils s’expriment. Personnellement, je suis désormais totalement indépendante. Je n’ai donc pas d’emploi à perdre, pour ainsi dire. Mais je suis menacée de toutes sortes de façons. Je suis financièrement vulnérable du fait de mon indépendance : si je suis exclue des réseaux sociaux ou des plateformes de paiement comme PayPal, je n’ai aucun moyen de survivre. Mais j’ai la peau épaisse ! Et j’ai l’impression que si quelque chose n’est pas « bien », je dois le dénoncer.
Une autre personne célèbre s’est prononcée contre la loi C-16 qui a inscrit l’identité et l’expression de genre dans le droit canadien…. Que pensez-vous de Jordan Peterson, qui est par ailleurs très hostile aux féministes ?
Je pense que Jordan Peterson a beaucoup de choses vraiment intéressantes et perspicaces à dire sur nos sociétés, mais son hostilité envers le féminisme est exagérée. Il s’attribue tout le mérite d’être l’une des seules personnes au Canada à s’être exprimée et ignore le fait que des femmes ont également tenté de s’élever contre la loi C-16. Je pense qu’il y a un certain sexisme en jeu ici. Mais ça n’est pas comme si j’allais rejeter quelqu’un parce qu’il critique le féminisme. Au contraire, je suis intéressée par les critiques à l’égard du féminisme – qui est loin d’être parfait, je veux les entendre. Tout est critiquable. Mais je pense qu’il n’accorde pas un temps équitable aux femmes et aux féministes.
Vous avez été exclue à vie de Twitter en 2018. Le rachat de Twitter par Elon Musk pourrait-il marquer votre retour ?
Je reviendrai sans aucun doute sur Twitter si Elon Musk en reprend les rênes. Il s’est engagé en faveur de la liberté d’expression, et je pense que c’est formidable. Si tout se passe comme prévu concernant le rachat de la plateforme, ce sera une bonne chose en termes de liberté d’expression et de responsabilité des processus et des décisions. Mon compte avait été verrouillé pour une supposée conduite haineuse. Le tweet qui était visé disait que les hommes ne sont pas des femmes.
Pourtant, je n’avais enfreint aucune règle de Twitter en vigueur à l’époque, mais ils n’ont jamais eu à en rendre compte. Je pense que j’ai été spécifiquement ciblée parce que je suis une féministe qui s’élevait contre l’idéologie de l’identité de genre. J’ai déposé un certain nombre d’appels depuis que j’ai été bannie. Lorsque le rachat de la plateforme par Elon Musk a été annoncé, j’ai déposé deux autres appels pour rouvrir mon compte. Je n’ai pas encore eu de réponse. Je suppose qu’ils attendent de voir comment va évoluer la situation.
Lors des dernières élections américaines, vous avez déclaré qu’une femme n’a pas à voter pour Joe Biden pour être féministe, ce qui a vivement fait réagir sur les réseaux. Peut-on voter pour Donald Trump quand on est féministe ?
Je ne pense pas que Donald Trump soit un féministe. Je considère que c’est une sorte de bouffon un peu misogyne. Nous l’avons vu dans certains de ses comportements révélés lors de sa première élection, dans la façon dont il a traité Megyn Kelly (animatrice de télévision américaine, NDLR) et Hillary Clinton. Mais pour moi, rejeter les démocrates ne signifie pas soutenir Donald Trump. Il s’agit de choisir la meilleure option même si elle est imparfaite. Je ne dis pas cela parce que je trouve que Donald Trump est un homme extraordinaire. Mais je pense que nous aurions probablement eu de meilleures chances de protéger les droits des femmes si nous avions soutenu le parti républicain de Donald Trump.
En 2017, vous avez témoigné au Sénat contre la loi C-16 canadienne sur l’identité de genre, à l’invitation d’un sénateur conservateur. Comment vous situez-vous politiquement ?
J’ai été de gauche toute ma vie. J’étais partisane du NPD – le parti de la gauche canadienne – et du mouvement ouvrier. J’ai travaillé pour un site d’information de gauche au Canada en tant qu’éditrice puis comme journaliste. Malheureusement, les démocrates et la gauche sont ceux qui ont soutenu l’idéologie de l’identité de genre. Et je ne pense pas qu’aucun de ces partis soit un parti féministe. Joe Biden a soutenu l’idéologie de l’identité de genre. C’est la même chose au Canada. Le parti libéral, le NPD, a soutenu des politiques à travers le Canada au détriment des femmes. Je ne dis pas qu’il faut voter pour la droite, mais nous avons des options limitées.
Lors de la dernière élection, j’ai voté pour le Parti populaire du Canada, un parti minoritaire qui n’allait jamais vraiment prendre le pouvoir mais qui, au moins, défendait les droits des femmes, s’opposait à l’idéologie de l’identité sexuelle et défendait les droits constitutionnels canadiens et la liberté d’expression. Il y a beaucoup de personnes de droite avec lesquelles je suis en profond désaccord, mais je suis d’accord avec elles dans certains domaines. Et l’un d’eux concerne les droits des femmes. Je ne vais donc pas voter pour un parti qui prétend ne pas savoir ce qu’est une femme, et qui ne va pas défendre les droits des femmes fondés sur le sexe.
Vous avez déclaré dans un entretien que « tout se base désormais sur l’identité ». Diriez-vous que la société s’identitarise ?
Oui, je pense que nous assistons à une version moderne du tribalisme. Ça n’est pas complètement irrationnel : les gens sont intrinsèquement désireux de faire partie d’une communauté. Mais de nos jours, ils traitent l’identité et la politique comme une sorte de religion. En s’attachant à la gauche, au féminisme ou à une identité non binaire ou trans, les personnes en deviennent un peu aveuglées voire incapables d’avoir un regard critique sur cette identité. Ils se contentent de suivre la « tribu ».
J’aimerais que les gens soient plus ouverts à la discussion avec des personnes qui ont des expériences et des visions du monde différentes. Qu’ils s’exposent à des idées qui remettent en question les leurs. Je crois que c’est utile à un niveau individuel, pour en apprendre davantage sur les gens dans le monde, mais aussi à un niveau politique et social pour mettre fin à cette sorte de division haineuse où nous traitons les gens qui sont différents de nous comme nos ennemis mortels.
Alix L’hospital ( Envoyé par Meghan Murphy )