Sélectionner une page

La supériorité artistique de la littérature sur le cinéma

Tout est bloqué, tout est inhibé, quand je vois projeter un film, de mes mécanismes d’admission et d’assimilation, d’autorégulation mentale et affective : une passivité de consommateur atteint à son maximum. Ni du détail infime de la plus fugitive image il ne me sera fait grâce, ni d’un quelconque raccourci, fût-il de quelques secondes, dans le rythme selon lequel le film m’est administré. Pour mesurer le total refus de collaboration qui m’est signifié quand j’entre dans une salle obscure, il faudrait imaginer en musique (et la musique est de loin l’art où la passivité requise de l’auditeur atteint son comble) une œuvre qu’on ne pourrait entendre que dans un enregistrement unique. Cette liberté, si essentielle pour vivre la relation de l’amateur d’oeuvre d’art : la liberté de choisir, puis de faire varier à volonté l’angle d’attaque d’une œuvre par une sensibilité, le septième art, le dernier venu, n’en laisse plus rien survivre. Tous les appareils délicatement actifs et réglables, par lesquels j’ai coutume d’appréhender le monde extérieur, le film, d’autorité, les met au point fixe, immobilisant mon œil comme le pavillon de mon oreille, me bloquant dans mon fauteuil : le spectateur des salles obscures est un homme amputé de tous ses mécanismes physiques et mentaux d’accommodation. Il y a dans dans l’intimidation que le cinéma adresse à ses adeptes : Fixez l’écran, nous nous chargeons du reste, un excès de prévenance, méprisante et aliénante, qui fait les quatre cinquièmes du chemin au-devant de l’usager.

Le film est, de toutes les œuvres d’art, celle qui laisse le moins de carrière au talent de ses consommateurs (la principale différence qu’il tolère entre eux est la facilité de lecture plus ou moins grande apportée à son écriture elliptique – facilité purement mécanique qui naît de l’habitude, comme la lecture de la sténographie).

Un grand roman, un grand poème, comme un col alpestre dans une course cycliste, égrène pour commencer le peloton de son public (mais un jour viendra où les attardés rejoindront) ; un film rassemble plutôt le sien d’emblée (mais seulement pour le laisser maigrir peu à peu). Le phénomène, classique en littérature, de l’accès progressif, ménagé par le temps, du public à un chef-d’oeuvre, ne joue guère pour le cinéma : pour lui ni Livre de Poche, ni Classiques Garnier : les années qui passent n’apportent pas de nouveaux points de vue sur lui, n’amènent pas au jour des virtualités inaperçues ; elles le démodent ; ce à quoi une cinémathèque ressemble le plus, c’est certes par un côté à une bibliothèque, mais par un autre aussi à un musée de l’automobile. Dans un tel musée, on admire ça et là de merveilleux modèles, dont les formes et les trouvailles techniques semblent même parfois enjamber les années et pressentir l’avenir, mais l’admiration qu’on leur accorde reste serve de la chronologie : ce qui est venu ensuite , même moins réussi, les déclasse formellement ; s’installer à leur volant ne peut relever que du travestissement et de la parodie : tout en eux ressuscite autour d’eux agressivement leur époque en tant qu’elle est différente de la nôtre et à jamais datée, alors que le lecteur d’un roman de qualité gomme automatiquement par sa lecture de tels anachronismes. On peut certes admirer en 1977 (et j’admire, ô combien!) Le cuirassé Potemkine, Nosferatu ou La rue sans joie – nul ne peut nier que le charme – puissant – qu’ils dispensent a quelque chose de celui d’un petit monde d’autrefois et des ses robes surannées. Nul ne peut se vanter d’avoir à eux aujourd’hui le même accès de plain-pied qui nous est accordé chaque fois que nous rouvrons un des grands romans du siècle dernier. Et qu’on retrouve même dans un musée de peintures en face d’un primitif.

Julien Gracq

Extrait de « en lisant en écrivant », 1980, éditions José Corti, pp.216-217

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *