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Législatives 2022 : dans la Drôme, une écologiste mandatée en zone radioactive

 

« C’est pas gagné, mais c’est gagnable », sourit une militante de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale *(Nupes). En cette matinée du samedi 28 mai, une douzaine de militants de la Nupes tractent sur le marché de Crest, au cœur de la Drôme. Et la distribution de prospectus vient à peine de commencer que deux scènes, coup sur coup, illustrent la formule. Côté « pas gagné », un sexagénaire, en short et casquette, interpelle la candidate écologiste (Nupes) Marie Pochon, et son équipe.

– » Je suis chasseur et je fais savoir autour de moi que la Nupes veut interdire la chasse ! »

— « Mais non, c’est faux, on veut la réglementer. »

Échange poli mais bref, le retraité ne se laissera pas convaincre. Côté « gagnable », le ­premier maraîcher à recevoir un tract, ce matin, assure la nouvelle union de la gauche de son soutien. « Je suis de ce côté-là, même si Mélenchon est un personnage haut en couleur qui devrait peut-être parler un peu moins parfois », dit Jean Perrier – « comme la boisson » – 44 ans et la peau déjà bien bronzée en cette fin de printemps. Lui cultive des légumes depuis dix ans, à quelques kilomètres de Crest. Voilà trois présidentielles que ce Drômois de naissance vote Mélenchon au premier tour, « et même au second : je garde toujours un bulletin pris lors du premier ».

Une circonscription acquise à Mélenchon

La 3e circonscription de la Drôme est comme ça : une terre de contrastes, parfois de clivages, souvent rebelle. Des paysages magnifiques plantés sur un vaste territoire rural, repré­sentant les deux tiers du département en superficie, du massif du Vercors, au nord, à celui des baronnies provençales, au sud. Deux cent trente-huit communes, aucune de plus de 9 000 habitants, où se côtoient, plus qu’ailleurs, traditions et innovations citoyennes. Et une centrale nucléaire, celle du Tricastin, à la frontière avec le Vaucluse, qui emploie plus de 10 000 personnes, sous-traitants inclus, sur les 134 000 qui vivent ici, et suscite des débats entre candidats.

Au premier tour de la présidentielle, la première « circo » de la Drôme, celle de Valence, a privilégié Emmanuel Macron. La 2e et la 4e, des zones périurbaines, ont opté pour Marine Le Pen. La 3e, elle, a placé en tête Jean-Luc Mélenchon (26,18 %). Le candidat « insoumis », déjà premier en 2017, a cette fois-ci récolté 8 points de plus. « Loin du discours sur la ruralité qui serait conservatrice, on est dans des territoires de gauche et d’écologie », assure Marie Pochon.

« Il y a une autre voix de la ruralité à raconter, pas uniquement à travers le prisme de la droite, un peu passéiste. » Marie Pochon, candidate Nupes dans la Drôme

L’affirmation peut paraître osée : à Crest, troisième ville la plus peuplée de la circonscription (8 629 habitants), le maire, élu depuis 1995, est de droite et ­s’appelle Hervé Mariton. Mais l’ex-éphémère ministre des outre-mer (de mars à mai 2007), député (RPR, UMP puis LR) pendant dix-neuf ans, n’a assuré sa réélection aux municipales de 2020 qu’avec une marge de 137 voix. Et, à Crest, Mélenchon a obtenu 39,15 %, largement devant les autres candidats (Macron deuxième avec 19,99 %).

A quelques kilomètres de là, le Diois est aussi connu pour la clairette, son vin effervescent que pour son fort vote à gauche. Alors Marie Pochon persiste : « Il y a une autre voix de la ruralité à raconter, pas uniquement à travers le prisme de la droite, un peu passéiste. » Elle loue « le bouillonnement associatif qui vient pallier le désengagement de l’Etat ». Et si la circonscription, remportée par La République en marche en 2017 face à la droite, basculait à gauche ? Ce serait une première depuis vingt ans.

Une pétition qui a fait pschitt

Fille d’une vigneronne bio et d’un proviseur, Marie Pochon a grandi à Chavannes (Drôme ), un village drômois de 700 habitants, dont son père est le maire depuis 2001. A 32 ans, la jeune candidate a déjà vu bien du pays et s’est éloignée un temps du département. Elle est partie étudier les sciences politiques à Lyon, a vécu à Istanbul puis à Paris, avant de participer, avec l’association Notre affaire à tous, dont elle est la secrétaire générale, à l’action en justice contre la France pour « inaction climatique », et de devenir collaboratrice parlementaire de la députée européenne écologiste Marie Toussaint.

D’abord annoncée en Loire-Atlantique – elle s’est rapidement retirée –, l’officialisation de sa candidature dans la Drôme au printemps a fait tousser quelques écologistes locaux. Mais la pétition dénonçant un « parachutage » n’a pas recueilli plus de 350 signatures et les tensions sont depuis retombées. Marie Pochon veut faire de son parcours un symbole de ces jeunes qui doivent s’éloigner pour poursuivre leurs études. « On a une part de la population qui manque ici dans la Drôme, ce sont les 18-30 ans. Il y a un vrai sujet autour de la jeunesse rurale et de ce qu’on leur offre comme perspectives. »

Si la polémique du parachutage s’est envolée, restent de nombreux sujets de préoccupation : la désertification médicale, la présence du loup, qui hérisse de nombreux éleveurs, la disparition de certains services publics et les sécheresses de plus en plus précoces dans l’année. Le Covid-19 aussi, qui s’est accompagné d’un mouvement antivax et ­antipasse sanitaire assez fort, soutenu par la candidature de l’ex-maire socialiste de Valence Alain Maurice, avocat reconverti dans la médecine chinoise.

Front pronucléaire

Et puis, surtout, la question de la centrale du Tricastin. Sur ce terrain, Marie Pochon doit faire face à un front de candidats pronucléaires. La députée LRM sortante qui se représente, Célia de Lavergne, ingénieure de formation, raille « l’écologie du plaidoyer » et se dit pour « l’écologie du réel » : « Le nucléaire est l’une des raisons pour ­lesquelles la France est l’un des pays les plus décarbonés. »

Le candidat « de la droite et du centre » Paul Bérard – ce fidèle de Laurent Wauquiez a bien fait attention à ne pas mettre le logo des Républicains sur ses tracts – reconnaît que le nucléaire est un « marqueur différenciant » avec la Nupes. Lui est pour développer ce ­secteur, « seul moyen pour une énergie ­décarbonée, à bas coût et pour assurer notre souveraineté énergétique ». Il est un adepte des slogans simples sur ses affiches : dans certains villages, ses panneaux promettent juste « Plus de médecins, moins de loups ».

A Saint-Paul-Trois-Châteaux, ville voisine de la centrale, il annonce : « Le nucléaire avec Paul Bérard », sans plus de précision. Philippe dos Reis, le candidat du Rassemblement national, ingénieur dans le nucléaire, est peut-être le plus offensif sur la question. Il répète son envie de protéger cette « source d’emploi fabuleuse », ce « savoir-faire à la française ».

Fils d’un Portugais et d’une Française, adepte du discours anti-immigration, Philippe dos Reis reconnaît que le thème de l’étranger n’est pas très porteur localement et préfère concentrer ses munitions contre la candidate écologiste, coupable selon lui d’avoir marqué « un splendide but contre son camp », en faisant condamner la France pour inaction climatique.

« Dans le nord de la circonscription, les conversations portent plus sur les déserts médicaux, la ruralité et les restrictions d’eau, mais dans le sud, près du Tricastin, le nucléaire est un vrai sujet », observe le candidat d’extrême droite. A Saint-Paul-Trois-Châteaux et ses environs, le vote écologiste et « insoumis » est d’ailleurs plus faible qu’ailleurs.

Fantôme communiste

Marie Pochon, elle, rappelle que la France est en retard sur le développement des énergies renouvelables. Elle répète que, si « la sortie progressive du nucléaire » reste un objectif, il faudra « accompagner » les salariés de ce secteur. « La transition écologique doit commencer maintenant, mais on ne va pas fermer la centrale du Tricastin demain, cela prendra des années. » Prudence, donc. Le sujet est sensible et source de désaccords nationaux au sein de la Nupes, les communistes étant favorables à un mix énergétique où le nucléaire occuperait une bonne place.

Le PCF présentera une postulante dans la 3e circonscription, Elise Blanchard. Mais il ne faut pas y voir un acte de dissidence sur la question de l’atome : il s’agit juste d’une « candidature fantôme », sans ­profession de foi ni bulletin de vote, dont la seule utilité est de permettre au parti d’afficher un nombre ­suffisant de candidats au niveau national pour obtenir le maximum de temps d’antenne médiatique. Même si elle ne s’accorde pas sur le nucléaire, la gauche part donc unie ici, et ce n’est pas le moindre des facteurs pour rendre cette circonscription « gagnable ».

Yann Bouchez pour le Monde

*Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) :  englobent les points de convergence entre LFI (Melenchon), EELV (Jadot, Bayou ) , le PS (Faure, Matheron ), génération’S (Hamon ), Nouvelle Donne (Larouturou ), Génération Écologie (Batho )  et le PCF (Roussel ).

Marie Pochon, « fruit de la génération climat »

Investie par EELV dans la Drôme, Marie Pochon est l’archétype de cette génération climat qui, pour ces élections législatives, a décidé de se lancer dans le grand bain politique. « Je suis le fruit de cette génération », témoigne-t-elle. Depuis qu’elle a terminé ses études, en sciences politiques à l’Université de Lyon II, cette drômoise de naissance multiplie les engagements militants divers. Un temps, au début de la guerre en Syrie, elle s’implique dans l’accueil des réfugiés à Istanbul, où elle réside. Puis, après « l’affreux deal entre l’Union européenne et Erdogan pour renforcer le contrôle de la frontière turque avec l’Europe », elle décide de rentrer en France.

Marie Pochon

Marie Pochon
Marie Pochon, candidate de la Nupes dans la 3e circonscription de la Drôme.

Les expériences militantes s’enchaînent. Elle milite au sein de l’association Notre affaire à tous aux côtés de Marie Toussaint, actuelle députée européenne. Leur premier combat a été l’accompagnement d’un lavandiculteur drômois qui attaque l’Europe pour « inaction climatique ». Puis vient, fin 2018, l’Affaire du siècle. Avec Notre affaire à tous et d’autres ONG climatiques comme Greenpeace ou Oxfam, elles décident d’attaquer l’État français pour inaction climatique. La pétition devient la plus signée en France, collectant vite plus de deux millions de signatures. En parallèle, la jeune femme participe aux nombreuses marches pour le climat. « J’étais vraiment au cœur du réacteur », souligne-t-elle.

Contrairement à d’autres militants écologistes, Marie Pochon a alors déjà une jambe dans le monde politique. « Activisme et engagement politique, j’ai toujours associé les deux », explique-t-elle. Jusqu’en 2017, elle est porte-parole des jeunes verts européens. Après les élections européennes, où Marie Toussaint est élue députée, elle la rejoint à Bruxelles en tant que collaboratrice. Elle revient en France pour être directrice de campagne de Fabienne Grébert, candidate EELV aux élections régionales face à Laurent Wauquiez dans la région Rhône-Alpes. « On n’a pas gagné, mais on a réussi à constituer le plus grand groupe d’opposition écologiste de France dans une région », se félicite-t-elle. Durant la présidentielle, elle participe à la campagne d’EELV pour « renforcer le lien de la campagne avec la société civile mobilisée ».

Ainsi, plus qu’un saut dans le vide, Marie Pochon voit cette candidature aux législatives comme une suite logique de son double engagement. « C’est la première fois que je me présente à une élection. Il m’a fallu du temps pour me dire que moi, Marie Pochon, j’étais légitime à porter les combats qui m’habitent. Là, je me suis sentie prête. Je sais pourquoi je fais de la politique. Aujourd’hui, il faut une nouvelle génération à l’Assemblée nationale. Des voix radicales qui n’ont pas peur d’aller au combat. »

La thématique qui lui est chère : « Les engagements climatiques internationaux ne sont pas à la hauteur. Il faut une action climatique plus ambitieuse avec la réduction de 65 % des gaz à effet de serre d’ici 2030. Ça doit passer par l’alignement des multinationales et des acteurs privés qui sont aujourd’hui les plus gros pollueurs, de très loin. Malgré cela, ils restent dans l’impunité la plus totale. On les a attaqués à plusieurs reprises, mais il y a trop peu de règlementations en matières environnementale et climatique. Donc je me mobiliserais pour renforcer le droit pénal de l’environnement. Il faut travailler là-dessus pour aller vers la reconnaissance au niveau international d’un crime d’écocide. Il faut que la France se positionne et légifère à l’échelle française pour construire ce crime-là. »

La projection de Basta! dans la 3e circonscription de la Drôme : possible. Avec près de 35 %, le potentiel gauche est la première force politique de la circonscription, devançant d’un point le centre-droit. Deux autres candidatures marginales sous les étiquettes divers gauche et Parti communiste s’y présentent.

BastaMag

 

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