Législatives 2022 : dans la Drôme, une écologiste mandatée en zone radioactive
Candidate de la Nupes dans la vaste 3ᵉ circonscription drômoise, qui comprend la centrale nucléaire du Tricastin, Marie Pochon, 32 ans, tente de porter un discours rajeuni sur la ruralité. Face à trois partisans de l’atome.

La candidate de la Nupes dans la 3e circonscription de la Drôme, Marie Pochon (à gauche), sur le marché de Crest, le 28 mai 2022.
« C’est pas gagné, mais c’est gagnable », sourit une militante de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale *(Nupes). En cette matinée du samedi 28 mai, une douzaine de militants de la Nupes tractent sur le marché de Crest, au cœur de la Drôme. Et la distribution de prospectus vient à peine de commencer que deux scènes, coup sur coup, illustrent la formule. Côté « pas gagné », un sexagénaire, en short et casquette, interpelle la candidate écologiste (Nupes) Marie Pochon, et son équipe.
– » Je suis chasseur et je fais savoir autour de moi que la Nupes veut interdire la chasse ! »
— « Mais non, c’est faux, on veut la réglementer. »
Échange poli mais bref, le retraité ne se laissera pas convaincre. Côté « gagnable », le premier maraîcher à recevoir un tract, ce matin, assure la nouvelle union de la gauche de son soutien. « Je suis de ce côté-là, même si Mélenchon est un personnage haut en couleur qui devrait peut-être parler un peu moins parfois », dit Jean Perrier – « comme la boisson » – 44 ans et la peau déjà bien bronzée en cette fin de printemps. Lui cultive des légumes depuis dix ans, à quelques kilomètres de Crest. Voilà trois présidentielles que ce Drômois de naissance vote Mélenchon au premier tour, « et même au second : je garde toujours un bulletin pris lors du premier ».
Une circonscription acquise à Mélenchon
La 3e circonscription de la Drôme est comme ça : une terre de contrastes, parfois de clivages, souvent rebelle. Des paysages magnifiques plantés sur un vaste territoire rural, représentant les deux tiers du département en superficie, du massif du Vercors, au nord, à celui des baronnies provençales, au sud. Deux cent trente-huit communes, aucune de plus de 9 000 habitants, où se côtoient, plus qu’ailleurs, traditions et innovations citoyennes. Et une centrale nucléaire, celle du Tricastin, à la frontière avec le Vaucluse, qui emploie plus de 10 000 personnes, sous-traitants inclus, sur les 134 000 qui vivent ici, et suscite des débats entre candidats.

Au premier tour de la présidentielle, la première « circo » de la Drôme, celle de Valence, a privilégié Emmanuel Macron. La 2e et la 4e, des zones périurbaines, ont opté pour Marine Le Pen. La 3e, elle, a placé en tête Jean-Luc Mélenchon (26,18 %). Le candidat « insoumis », déjà premier en 2017, a cette fois-ci récolté 8 points de plus. « Loin du discours sur la ruralité qui serait conservatrice, on est dans des territoires de gauche et d’écologie », assure Marie Pochon.
« Il y a une autre voix de la ruralité à raconter, pas uniquement à travers le prisme de la droite, un peu passéiste. » Marie Pochon, candidate Nupes dans la Drôme
L’affirmation peut paraître osée : à Crest, troisième ville la plus peuplée de la circonscription (8 629 habitants), le maire, élu depuis 1995, est de droite et s’appelle Hervé Mariton. Mais l’ex-éphémère ministre des outre-mer (de mars à mai 2007), député (RPR, UMP puis LR) pendant dix-neuf ans, n’a assuré sa réélection aux municipales de 2020 qu’avec une marge de 137 voix. Et, à Crest, Mélenchon a obtenu 39,15 %, largement devant les autres candidats (Macron deuxième avec 19,99 %).
A quelques kilomètres de là, le Diois est aussi connu pour la clairette, son vin effervescent que pour son fort vote à gauche. Alors Marie Pochon persiste : « Il y a une autre voix de la ruralité à raconter, pas uniquement à travers le prisme de la droite, un peu passéiste. » Elle loue « le bouillonnement associatif qui vient pallier le désengagement de l’Etat ». Et si la circonscription, remportée par La République en marche en 2017 face à la droite, basculait à gauche ? Ce serait une première depuis vingt ans.
Une pétition qui a fait pschitt
Fille d’une vigneronne bio et d’un proviseur, Marie Pochon a grandi à Chavannes (Drôme ), un village drômois de 700 habitants, dont son père est le maire depuis 2001. A 32 ans, la jeune candidate a déjà vu bien du pays et s’est éloignée un temps du département. Elle est partie étudier les sciences politiques à Lyon, a vécu à Istanbul puis à Paris, avant de participer, avec l’association Notre affaire à tous, dont elle est la secrétaire générale, à l’action en justice contre la France pour « inaction climatique », et de devenir collaboratrice parlementaire de la députée européenne écologiste Marie Toussaint.
D’abord annoncée en Loire-Atlantique – elle s’est rapidement retirée –, l’officialisation de sa candidature dans la Drôme au printemps a fait tousser quelques écologistes locaux. Mais la pétition dénonçant un « parachutage » n’a pas recueilli plus de 350 signatures et les tensions sont depuis retombées. Marie Pochon veut faire de son parcours un symbole de ces jeunes qui doivent s’éloigner pour poursuivre leurs études. « On a une part de la population qui manque ici dans la Drôme, ce sont les 18-30 ans. Il y a un vrai sujet autour de la jeunesse rurale et de ce qu’on leur offre comme perspectives. »

Si la polémique du parachutage s’est envolée, restent de nombreux sujets de préoccupation : la désertification médicale, la présence du loup, qui hérisse de nombreux éleveurs, la disparition de certains services publics et les sécheresses de plus en plus précoces dans l’année. Le Covid-19 aussi, qui s’est accompagné d’un mouvement antivax et antipasse sanitaire assez fort, soutenu par la candidature de l’ex-maire socialiste de Valence Alain Maurice, avocat reconverti dans la médecine chinoise.
Front pronucléaire
Et puis, surtout, la question de la centrale du Tricastin. Sur ce terrain, Marie Pochon doit faire face à un front de candidats pronucléaires. La députée LRM sortante qui se représente, Célia de Lavergne, ingénieure de formation, raille « l’écologie du plaidoyer » et se dit pour « l’écologie du réel » : « Le nucléaire est l’une des raisons pour lesquelles la France est l’un des pays les plus décarbonés. »
Le candidat « de la droite et du centre » Paul Bérard – ce fidèle de Laurent Wauquiez a bien fait attention à ne pas mettre le logo des Républicains sur ses tracts – reconnaît que le nucléaire est un « marqueur différenciant » avec la Nupes. Lui est pour développer ce secteur, « seul moyen pour une énergie décarbonée, à bas coût et pour assurer notre souveraineté énergétique ». Il est un adepte des slogans simples sur ses affiches : dans certains villages, ses panneaux promettent juste « Plus de médecins, moins de loups ».

A Saint-Paul-Trois-Châteaux, ville voisine de la centrale, il annonce : « Le nucléaire avec Paul Bérard », sans plus de précision. Philippe dos Reis, le candidat du Rassemblement national, ingénieur dans le nucléaire, est peut-être le plus offensif sur la question. Il répète son envie de protéger cette « source d’emploi fabuleuse », ce « savoir-faire à la française ».
Fils d’un Portugais et d’une Française, adepte du discours anti-immigration, Philippe dos Reis reconnaît que le thème de l’étranger n’est pas très porteur localement et préfère concentrer ses munitions contre la candidate écologiste, coupable selon lui d’avoir marqué « un splendide but contre son camp », en faisant condamner la France pour inaction climatique.
« Dans le nord de la circonscription, les conversations portent plus sur les déserts médicaux, la ruralité et les restrictions d’eau, mais dans le sud, près du Tricastin, le nucléaire est un vrai sujet », observe le candidat d’extrême droite. A Saint-Paul-Trois-Châteaux et ses environs, le vote écologiste et « insoumis » est d’ailleurs plus faible qu’ailleurs.
Fantôme communiste
Marie Pochon, elle, rappelle que la France est en retard sur le développement des énergies renouvelables. Elle répète que, si « la sortie progressive du nucléaire » reste un objectif, il faudra « accompagner » les salariés de ce secteur. « La transition écologique doit commencer maintenant, mais on ne va pas fermer la centrale du Tricastin demain, cela prendra des années. » Prudence, donc. Le sujet est sensible et source de désaccords nationaux au sein de la Nupes, les communistes étant favorables à un mix énergétique où le nucléaire occuperait une bonne place.
Le PCF présentera une postulante dans la 3e circonscription, Elise Blanchard. Mais il ne faut pas y voir un acte de dissidence sur la question de l’atome : il s’agit juste d’une « candidature fantôme », sans profession de foi ni bulletin de vote, dont la seule utilité est de permettre au parti d’afficher un nombre suffisant de candidats au niveau national pour obtenir le maximum de temps d’antenne médiatique. Même si elle ne s’accorde pas sur le nucléaire, la gauche part donc unie ici, et ce n’est pas le moindre des facteurs pour rendre cette circonscription « gagnable ».