
Au cœur des Pyrénées, sur la piste du coq de la forêt d’Issaux
Reportage« Les hérauts des forêts ». Dans la vallée d’Aspe, des forestiers tentent de protéger l’habitat du plus gros oiseau terrestre d’Europe, le mystérieux « coq de bruyère ».

Aux aurores en ce matin de mai, une lumière dorée perce la canopée des grands hêtres. Face à ce spectacle de la nature, René Grégoire a le sourire : « C’est le moment de l’année où j’ai toujours très envie de grignoter quelques-unes de leurs feuilles. Elles sont si appétissantes et tendres », confie le sexagénaire. Il s’exécute, et se régale. Ce technicien de l’Office national des forêts (ONF) nous entraîne dans la forêt d’Issaux, l’un des plus beaux écrins de verdure de la vallée d’Aspe, au cœur des Pyrénées-Atlantiques, non loin de la frontière espagnole. Enclavé, ce massif très ancien a été préservé et peu perturbé par l’homme. Un trésor naturel de plus de 2 000 hectares, dont trois communes du Haut-Béarn (Lées-Athas, Osse-en-Aspe et Lourdios-Ichère) se partagent la propriété.
René Grégoire inspecte les sapins centenaires environnants. « Certains montrent des signes de mauvaise santé depuis déjà plusieurs années », lance-t-il d’un ton préoccupé en désignant, le long du chemin, des conifères au tronc hérissé de branches mortes. En cause, la sécheresse qui s’accentue, à Issaux comme ailleurs, avec le dérèglement climatique.
Mais le forestier ne projette pas pour autant de faire enlever ces sapins mal en point. Au contraire. « Un arbre mort est important pour la biodiversité d’une forêt. Il va être colonisé par les insectes, les oiseaux et les champignons. C’est un HLM rempli de vie, et la preuve qu’un arbre ne meurt jamais vraiment », raconte celui qui a vu, au fil des suppressions de postes au sein de l’ONF, grandir la superficie forestière dont il a la charge. Membre du syndicat majoritaire Snupfen-Solidaires, le fonctionnaire s’inquiète pour l’avenir de l’établissement public alors que « les forêts françaises seront, elles, indispensables dans la lutte contre le changement climatique ».
René Grégoire chérit d’autant plus sa forêt ancienne. « Issaux est un lieu d’histoire. Les chemins d’ici racontent une époque révolue, celle de l’exploitation de la forêt pour la mâture des navires de la Marine royale au XVIIIe siècle », explique-t-il en remontant le chemin de la Grande-Coumasse, où l’on trouve encore des vestiges du pavage datant de cette époque. De 1760 à 1775, les sapins vigoureux de la forêt d’Issaux étaient ainsi coupés puis acheminés par le gave d’Aspe (un cours d’eau) jusqu’au port de Bayonne, et enfin envoyés à Brest. Une exploitation « quasi-minière » de la forêt, qui laissera les arbres d’Issaux épuisés.
Arrivé sur les hauteurs, René Grégoire sort les jumelles pour admirer le lapiaz (roche calcaire), au loin, sur les Arres d’Anie. Il repère dans le ciel un gypaète barbu, un rapace rare à petite barbiche. Mais l’orage menace, il faut vite redescendre. D’autant que, dans quelques heures, un affût nocturne figure au programme déjà bien chargé du forestier.

Vue sur la foret d Issau, 08 mai
« Chasser un tétras, c’était gagner un trophée. Comme certains accrochent dans leur salon les têtes de sanglier ou de chevreuil, on faisait empailler l’oiseau tué » – Lilian Camou, naturaliste
De la mi-avril à la fin mai, René Grégoire peut enchaîner jusqu’à une douzaine de nuits d’affûts : il s’agit d’observer le comportement du grand tétras, cet oiseau forestier mythique aussi appelé « coq de bruyère ». Avec ses yeux maquillés de rouge, son plumage épais et sombre et son bec jaunâtre crochu, le plus gros oiseau terrestre d’Europe fascine. Si l’espèce est en déclin en France, le tétras est encore présent dans les Pyrénées, avec une sous-espèce endémique (aquitanicus) : autour de 1 975 coqs en 2021, selon l’Observatoire des galliformes de montagne. La période de reproduction printanière reste le moment idéal pour décompter les oiseaux qui viennent parader en forêt sur ce que l’on appelle les « places de chant ».
2 h 30. Après quelques heures de sommeil, le technicien forestier se tient prêt, bientôt rejoint par Ramuntcho Tellechea, garde forestier à l’ONF et Lilian Camou, naturaliste, eux aussi défenseurs du tétras. Au début de la piste forestière, sous une pluie d’étoiles, les trois hommes allument leurs lampes frontales. L’excitation monte doucement à mesure qu’ils avancent. Fils de chasseur, Lilian Camou sait que l’animal a toujours été un mythe : « Chasser un tétras, c’était gagner un trophée, constate le quinquagénaire. Comme certains accrochent dans leur salon les têtes de sanglier ou de chevreuil, on faisait empailler l’oiseau tué. » Début juin, le Conseil d’Etat a prononcé un moratoire de cinq ans sur la chasse de l’oiseau forestier.
Dans l’obscurité, une brume s’accroche aux sapins d’Issaux, rendant le paysage envoûtant… et inquiétant. Le long du chemin, on distingue à peine les restes pierreux des cayolars, d’anciennes cabanes de bergers. Pendant la marche soutenue – il faut grimper à 1 500 mètres –, René Grégoire raconte à mi-voix l’un de ses « pires » affûts :
« Je n’avais vu aucun tétras ce matin-là, mais, plus tôt dans la nuit, j’avais entendu un bruit sourd, étrange, et, au loin, j’avais vu détaler une harde de sangliers. Le lendemain, j’ai trouvé une trace de patte d’ours. J’avais certainement dû déranger l’ours Néré à la recherche de son dîner… »
Le vieux plantigrade vit toujours dans les Pyrénées.
L’équipée arrive enfin à l’endroit visé, tenu secret afin de préserver le tétras des braconniers. Rien ne le distingue du reste de la hêtraie-sapinière de la forêt d’Issaux. Mais des indices démontrent qu’il s’agit bien d’une zone à tétras : des excréments, au sol, trahissent la présence régulière de l’animal, de même que des myrtilliers en nombre et des aiguilles de pins à crochets cisaillées, deux ressources alimentaires précieuses pour les coqs. Dans la nuit épaisse, René Grégoire murmure : « Les tétras sont déjà là, perchés dans les arbres. » Il faut planter les affûts, des tentes couleur camouflage, le plus discrètement possible.

Rene Gregoire explique que dans la foret quand un arbre est mort il apporte toujours la vie en servant d abri au pic noir par exemple, le 07 mai, foret d ‘issaux
Dès lors, chacun dans son abri somnole légèrement tout en restant à l’écoute des sons de la forêt. Des branches tombent, des gouttes d’eau perlent. L’aube approche et les chants des différents oiseaux s’entremêlent. Dans ce brouhaha, comment reconnaître celui du tétras ?
Vers 6 heures, le son des coqs mâles commence à émerger : de petits claquements suivis d’un « pop » caractéristique, exactement comme un bouchon de bouteille qui saute, puis, en toute fin, une sorte de cisaillement. « Pendant son chant, l’oiseau devient sourd et aveugle pendant quelques secondes, ce qui le rend vulnérable pour le braconnage », expliquera par la suite René Grégoire.
Emerveillés, on observe la parade nuptiale des coqs à la queue déployée en éventail. La puissance physique des mâles est frappante, et leurs petits sauts se font dans un bruyant fracas d’ailes. Mais, au moindre son ou mouvement suspect, les oiseaux, craintifs, risquent de s’échapper. On ose à peine respirer.
A 8 h 30, les forestiers décident de mettre fin à leur affût. Ce matin-là, ils ont dénombré quatre mâles et deux femelles. Dans la descente, les trois hommes s’arrêtent pour un petit casse-croûte ; l’animal occupe encore leurs conversations. Tous membres du groupe transdisciplinaire Tétras 64, qui regroupe administrations, associations environnementalistes et chasseurs, ils évoquent les aménagements récents effectués dans la forêt, afin de « rendre l’habitat forestier le plus favorable possible au développement du grand tétras ».
Ainsi, sur le site de Barlagne, au cœur de la forêt d’Issaux, prisé des skieurs de randonnée et des raquettistes, des panneaux explicatifs et des fanions jaunes balisent désormais les chemins autorisés. « L’hiver est une période où l’oiseau ne se nourrit que d’aiguilles de conifères. Il est faible, il faut donc le protéger du stress généré par la fréquentation touristique », souligne René Grégoire, démontrant que la gestion forestière prend de plus en plus en considération la protection du lieu, et des espèces animales qui y vivent.
En atteignant la lisière de la forêt, on pense à la sieste nécessaire après cette nuit d’affût, et au rêve qui nous bercera sans doute. Celui d’un étrange oiseau qui a su garder son mystère.
Anne-Lise Carlo (Forêt d’Issaux (Pyrénées-Atlantiques), envoyée spéciale)