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Griet Vandermassen : « Les différences entre les hommes et les femmes existeront toujours »

La philosophe explique pourquoi l’hostilité à l’égard du darwinisme, dans les sciences sociales, est répandue et « tend à s’aggraver ».

La philosophe Griet Vandermassen.

La philosophe Griet Vandermassen.

Elle est l’une des voix discordantes du débat féministe flamand. Dans son ouvrage Who’s Afraid of Charles Darwin ? : Debating Feminism and Evolutionary Theory publié en 2005, Griet Vandermassen, philosophe spécialiste de la psychologie évolutionnaire, décrivait la profonde fracture qui oppose le féminisme aux sciences biologiques – et en particulier la psychologie évolutionnaire, qui considère que les différences de comportements entre hommes et femmes sont explicables par l’évolution de l’espèce et ne sont pas réductibles à des constructions sociales.

La philosophe également chroniqueuse régulière du très sérieux De Standaard flamand a accepté de se replonger dans cet ouvrage, toujours d’actualité, alors que deux cours ancrés dans la théorie de l’évolution de Charles Darwin ont récemment été annulés au sein de la prestigieuse école Sciences Po. Pour L’Express, Griet Vandermassen revient sur les fondements de cette guerre intellectuelle, entre manque de connaissances et résistance idéologique guidée par la crainte de voir ressurgir un modèle de société sapant les acquis du féminisme.

En filigrane, la philosophe pose la question suivante : « comment les féministes peuvent-elles défendre les femmes si elles ne savent pas ce qui les rend profondément différentes des hommes ? » Et prévient : « En niant les différences biologiques entre les sexes, et même en niant la réalité du sexe biologique, nous nous dirigeons vers une société qui ne se comprend pas elle-même ». Entretien.

Qu’est-ce que le darwinisme ?

Griet Vandermassen : Aborder la nature humaine sous l’angle du darwinisme revient à considérer les hommes et les femmes comme des mammifères évolués. Nous sommes les produits de millions d’années d’évolution : nos corps et nos cerveaux ont été soumis à des processus de sélection qui fonctionnent depuis des millions d’années. La plupart des sociologues, en revanche, considèrent que les êtres humains sont avant tout les produits d’une culture. En tant que philosophe spécialiste de psychologie évolutionnaire, je considère que s’appuyer sur la biologie évolutionnaire pour penser la nature humaine est une approche beaucoup plus riche : en nous reliant au reste du monde vivant, elle nous permet de comprendre beaucoup plus profondément la psychologie et les comportements humains. Ainsi, nous ne sommes pas seulement les produits de forces de socialisation, mais aussi de ce que les darwinistes appellent la « nature véritable ».

Lorsqu’il est appliqué aux sciences sociales, le darwinisme ne semble pas faire consensus. Pourquoi cela ?

Oui, l’hostilité à l’égard du darwinisme est très répandue, et tend à s’aggraver. D’abord, en raison d’un manque de connaissances. À l’université, les étudiants des départements de psychologie ou de sociologie ne sont pas formés à la biologie ou à la psychologie évolutionnaire. Dans les manuels d’introduction à la psychologie, la biologie est le plus souvent mentionnée en termes péjoratifs – si elle est mentionnée. C’est une honte ! Faute d’en avoir connaissance, les étudiants n’ont pas toutes les clés pour comprendre et expliquer le comportement humain.

Deuxièmement, il existe une résistance idéologique considérable de la part des psychologues, des sociologues et des spécialistes des études de genre, qui craignent que la vision évolutionnaire, qui reconnaît les différences inhérentes entre les sexes, ne fasse obstacle au monde idéalisé auquel ils aspirent – ou ne soit récupérée à des fins politiques. À certains égards, cette préoccupation n’est pas irrationnelle. Si l’on adopte une vision évolutionnaire, on comprend qu’un monde où les hommes et les femmes se comportent de la même manière et font les mêmes choix dans la vie est une illusion, car les différences entre ces deux sexes sont réelles et existeront toujours.

Les détracteurs de cette discipline semblent penser qu’en n’abordant pas de front ces faits scientifiques, les différences entre les sexes disparaîtront, ce qui n’est évidemment pas vrai. Au contraire, en ne traitant pas ces questions, ils laissent la place à toutes sortes d’interprétations fallacieuses à des fins de justification politique des rôles traditionnels entre les sexes. Si la gauche abandonne ce champ de réflexion, elle accepte de laisser la place à la droite pour utiliser ces arguments. Et les conséquences sont déjà visibles. Je pense que les contre-offensives réactionnaires ont beaucoup à voir avec la perte de crédibilité des penseurs de gauche, dans un déni total des différences biologiques entre les hommes et les femmes.

Les darwinistes sont souvent accusés de dissimuler un agenda politique conservateur, voire d’être les idiots utiles de la droite réactionnaire… Le darwinisme est-il devenu intrinsèquement politique ?

Le public a effectivement tendance à penser que tous les scientifiques évolutionnaires ont une sympathie pour les idées de droite. Des recherches ont été menées sur des élèves qui étudient cette discipline. Il s’est avéré qu’ils étaient tout aussi à gauche que les autres étudiants en sciences sociales et humaines… (rires) L’amalgame provient du fait que de nombreuses observations faites par les scientifiques évolutionnaires corroborent les stéréotypes des femmes et des hommes, comme le fait que les hommes sont en moyenne plus agressifs (physiquement) et les femmes plus empathiques. Dois-je rappeler que ce n’est pas parce que vous expliquez un comportement ou un fait que vous êtes en train de le justifier…

« De nombreuses féministes ont fondé leur réflexion sur un modèle masculin »

D’ailleurs, si la théorie de l’évolution a été utilisée par le passé pour servir des idées de droite, il en a été de même pour la gauche ! De nombreuses féministes victoriennes l’ont utilisée pour défendre la libération des femmes. Des anarchistes l’ont également utilisée pour soutenir que les hommes sont très collaboratifs. La théorie de l’évolution ne donne aucune orientation politique. Mais comme toutes les théories, elle est ouverte aux interprétations.

Dans votre livre, vous expliquez que l’utilisation du darwinisme par des intellectuels comme Herbert Spencer a pu nuire à la crédibilité de cette discipline… Expliquez-nous.

Oui, Herbert Spencer était un philosophe et sociologue anglais du XIXème siècle qui a inspiré le « darwinisme social ». Partant du constat scientifique que seuls les plus aptes sont capables de survivre dans la nature, Spencer a considéré que l’inégalité sociale entre les sexes et les classes était juste, puisqu’elle serait naturelle. Avec cette thèse, ce philosophe défendait un modèle social de compétition impitoyable, laissant de côté les femmes, considérées comme étant uniquement destinées à procréer.

Il s’agissait d’une pensée très réactionnaire, avec laquelle Darwin lui-même – très humaniste – était en désaccord. Le « darwinisme social » a été influent jusqu’au début du XXe siècle. Ainsi, de nombreuses personnes confondent aujourd’hui « darwinisme » et « darwinisme social ». Mais Darwin n’est pas responsable des interprétations incorrectes de son oeuvre. Il n’est pas non plus responsable de l’utilisation de ses travaux à des fins eugénistes. Une lecture sobre de l’oeuvre de Darwin montre qu’il faut faire un énorme saut d’imagination pour lui attribuer la responsabilité des maux du fascisme et de la psychopathie d’Adolf Hitler.

La psychologie évolutionnaire, également appelée « evopsy », est souvent critiquée comme étant une « pseudo-science ». Qu’en pensez-vous ?

C’est une critique récurrente, notamment fondée sur l’idée qu’il est difficile d’étudier des processus évolutifs dont nous n’avons pas été témoins. En d’autres termes : nous ne pourrions pas faire de comparaisons précises entre les hommes ou les femmes des temps ancestraux et ceux d’aujourd’hui. Mais dans ce cas, nous ne pourrions pas expliquer pourquoi les oiseaux ont des ailes, car nous ne pourrions pas non plus remonter dans le temps. La psychologie évolutionnaire est très rigoureuse sur le plan scientifique. Elle utilise les mêmes méthodes que la psychologie ou la sociologie – telles que les expériences sociales, les enquêtes, la formulation d’hypothèses. Mais elle dispose en outre des outils et des connaissances de la biologie évolutive et s’appuie sur les connaissances de disciplines disparates telles que la paléontologie, l’anthropologie et la primatologie. Il s’agit d’une science très interdisciplinaire.

Selon vous, les différences biologiques entre les hommes et les femmes ne sont pas suffisamment prises en compte. Pourquoi cela ?

Des études interculturelles montrent que dans les sociétés les plus démocratiques et émancipées, de nombreuses différences entre les sexes s’accentuent au lieu de diminuer. Ces résultats contredisent la vision constructiviste de nombreux sociologues, qui affirment que les différences entre les sexes sont la conséquence des rôles de genre hérités des générations précédentes et de la manière dont les hommes et les femmes sont socialement conditionnés. Si cela était vrai, les recherches auraient montré que les hommes et les femmes se ressemblent davantage lorsque les sociétés laissent leurs populations libres d’agir comme elles le souhaitent.

Prenons le choix des études à l’école. Une étude à grande échelle a montré que les différences entre les sexes sont, par exemple, plus importantes dans les pays scandinaves qu’au Bangladesh : les filles ont plus d’affinités pour les études sociales et les garçons pour les études techniques dans les pays plus égalitaires à l’égard des sexes. Les causes de ce phénomène sont encore débattues, bien que l’hypothèse la plus probable soit que puisque nos démocraties nous donnent la liberté de choix, nous suivons notre nature profonde. Dans les pays moins développés et plus pauvres, les filles choisissent les filières techniques, car ces filières sont celles qui ont le plus de chances d’être pourvoyeuses d’emploi.

Quelles que soient les causes, les résultats sont clairs : les femmes et les hommes ne sont pas, en moyenne, intéressés par les mêmes choses. Et si nous n’étudions pas ces différences, comment pouvons-nous créer des politiques équitables ? Je suis convaincue que si nous créons des politiques qui vont à l’encontre de ce qui rend les hommes et les femmes heureux, parce que nous ne comprenons pas les besoins et les priorités de vie des uns et des autres, nos sociétés ne seront jamais justes.

Ne craignez-vous pas que d’inscrire dans le marbre ces différences entre les sexes ne fasse le jeu de stéréotypes rétrogrades, susceptibles d’enfermer les femmes et les hommes dans des rôles qu’ils n’ont pas choisis ?

Je comprends cette crainte, mais elle ne justifie pas de nier ces résultats, au motif qu’ils peuvent être utilisés à des fins de domination… C’est un fait scientifique, par exemple, que biologiquement, les hommes sont plus violents que les femmes. Mais cela ne signifie pas que tous les hommes sont des « agresseurs » ! Comme pour toutes les études, il s’agit de moyennes. Beaucoup de filles et de garçons ne correspondent pas à ces stéréotypes – et c’est heureux. Ils devraient avoir les mêmes possibilités et la même liberté de faire ce qu’ils veulent que les autres. Mais pour servir les intérêts de chacun, aussi singulier soit-il, nous devons être capables de nommer ce qui différencie le plus souvent un homme d’une femme.

Pourquoi le darwinisme est-il particulièrement tabou dans le féminisme, et depuis quand ?

L’Histoire regorge d’épisodes où les femmes ont souffert de préjugés fondés sur leur sexe, voire pire. Dès l’Antiquité, Aristote et d’autres philosophes ont développé des théories selon lesquelles les femmes sont ontologiquement, c’est-à-dire par nature, inférieures aux hommes. Cette idée a persisté pendant des siècles. Jusque dans les années 1950, l’approche biologique des femmes, très essentialiste, a été utilisée pour justifier le rôle social subalterne qui leur était attribué. Certaines personnes, comme les universitaires spécialistes des études de genre, sont terrifiées à l’idée que l’approche évolutionnaire ne provoque un retour en arrière, allant à l’encontre des acquis du féminisme. Je pense qu’ils se tirent une balle dans le pied en ignorant les différences biologiques : comment les féministes peuvent-elles défendre les femmes si elles ne savent pas ce qui les rend profondément différentes des hommes ?

« De nombreuses personnes n’élèvent plus la voix par peur d’être traitées de sexistes, de réactionnaires ou de transphobes »

En réalité, de nombreuses féministes ont fondé leur réflexion sur un modèle masculin. Lorsqu’une femme souhaite ne pas travailler pour s’occuper de ses enfants, elles ne peuvent accepter qu’il s’agisse d’un choix éclairé. À leurs yeux, une femme qui réussit doit suivre le modèle d’un homme qui réussit, donc travailler à temps plein. Ce fossé entre la théorie féministe et les connaissances biologiques ne fait que se creuser, car les spécialistes des études de genre mènent leurs recherches dans une tour d’ivoire, à l’abri de toute contradiction.

Plutôt que d’entretenir cette inimitié, vous expliquez dans votre livre que le féminisme et les « sciences biologiques » – et en particulier la psychologie évolutionnaire – ont besoin les uns des autres et peuvent devenir de puissants alliés. Que pourrait-on gagner à une réconciliation ?

Premièrement, les sciences de l’évolution ont besoin de scientifiques féministes pour rester vigilantes face aux préjugés masculins. Deuxièmement, les féministes doivent s’ouvrir à notre connaissance de l’évolution et de la biologie. Le constructivisme social prôné par le féminisme donne une vision déformée de la nature humaine, ce qui conduit à des décisions qui ne sont pas forcément dans l’intérêt des femmes. Si nous voulons lutter pour les droits des femmes, nous devons d’abord savoir ce que veulent les femmes ! Les féministes doivent s’efforcer de créer un monde dans lequel les choix des femmes – qu’il s’agisse d’être femme au foyer ou une femme d’affaires – sont valorisés autant que les choix des hommes. Voilà le féminisme que je défends. Un féminisme qui reconnaît – et valorise ! – le fait que les femmes ont souvent des intérêts différents de ceux des hommes. De nombreuses études montrent par exemple que les femmes, plus que les hommes, souhaitent un équilibre entre leur famille et leur carrière, alors que les hommes sont beaucoup plus nombreux à se dire principalement orientés vers leur carrière. La question à poser est la suivante : Comment pouvons-nous avancer avec ces données ?

Les femmes qui ont un emploi à temps partiel pour élever leurs enfants sont plus exposées au risque de pauvreté, par exemple si leur mari les quitte ou lorsqu’elles prennent leur retraite. Le travail qu’elles effectuent à la maison, a fortiori lorsqu’elles sont femmes au foyer à plein temps, est en réalité d’une importance majeure pour notre économie. Pourtant, ce travail n’est ni rémunéré ni valorisé. Certains économistes ont même calculé que la contribution à l’économie mondiale du travail non rémunéré que les femmes effectuent au sein de leur domicile, s’élève à 10 800 milliards de dollars. Certains économistes soutiennent l’idée que nous devrions payer les femmes pour ce travail. Nous devons nous appuyer sur ces résultats pour faire évoluer nos modèles sociétaux, au lieu de forcer les femmes à entrer dans le « moule » des hommes au nom de l’égalité.

Quelles sont les conséquences du fait d’ignorer les différences entre les sexes ?

En les niant, et même en niant la réalité du sexe biologique, nous nous dirigeons vers une société qui ne se comprend pas elle-même. Les critiques deviennent de plus en plus hostiles, créant une ultra-polarisation et une culture de l’annulation. De nombreuses personnes, y compris dans le milieu universitaire, n’élèvent plus la voix par peur d’être traitées de sexistes, de réactionnaires ou de transphobes.

Les hommes qui tentent d’expliquer que la masculinité n’a pas que des défauts sont accusés de vouloir conserver leurs privilèges patriarcaux. Que répondre à ce genre de dogmatisme… Mais peut-être que les choses doivent empirer avant de s’améliorer. Peut-être est-ce nécessaire pour que la raison reprenne le dessus !

Alix L’hospital

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