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« La stratégie climatique de l’Union européenne s’apprête à accroître la déforestation à l’échelle mondiale »

Dans une tribune, trois scientifiques, Denis Couvet, Wolfgang Cramer et Timothy Searchinger, alertent sur la politique climatique de l’UE, qui entend consacrer 20 % des terres cultivées à la bioénergie, et à multiplier les importations de bois.

Pour éviter un changement climatique catastrophique ainsi que la perte de biodiversité, la science du climat nous avertit que l’humanité doit cesser de transformer les forêts en terres agricoles, car ce processus libère du dioxyde de carbone et détruit les habitats. Pourtant, à mesure que la population mondiale, les revenus et la consommation de viande augmentent, les terres agricoles s’étendent à un rythme toujours plus effréné. L’Europe a contribué à cette déforestation en externalisant son approvisionnement en denrées alimentaires et autres produits agricoles.

Malheureusement, la stratégie climatique « Fit for 55 » [paquet législatif visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55 %] de l’Union européenne s’apprête à étendre l’empreinte de l’Europe et à accroître la déforestation à l’échelle mondiale. C’est pourquoi un groupe de scientifiques de toute l’Europe appelle le Parlement européen à modifier le plan par des amendements raisonnables (certains sont déjà adoptés par un de ses comités).

Vastes quantités de terres productives

Le plan vise à consacrer un cinquième des terres cultivées d’Europe à la bioénergie d’ici à 2050. Les importations de bois à brûler pour produire de l’énergie seront en outre multipliées par quatre, soit un volume annuel équivalant à peu près à 40 % de l’ensemble de la récolte annuelle de bois au Canada, deuxième plus grand exportateur de bois au monde.

Récolter et brûler davantage d’arbres augmente la quantité de carbone dans l’atmosphère pendant des décennies, voire des siècles. Cela est vrai même si on laisse les arbres repousser et même si le bois remplace le charbon (le combustible le plus sale utilisé pour l’énergie).

La combustion de la biomasse libère davantage de carbone que la combustion de combustibles fossiles, mais ces émissions sont ignorées

Le problème central est imputable à une erreur systémique de pensée en silo : le plan ignore les effets de la production de bioénergie pour le climat et la nature. La combustion de la biomasse libère davantage de carbone que la combustion de combustibles fossiles, mais ces émissions sont ignorées. La théorie veut que ce carbone soit éliminé de l’air lorsque les plantes poussent, de sorte que la combustion des plantes n’ajoute pas de carbone « net » dans l’air.

Mais c’est une erreur, car la culture de plantes pour la bioénergie prend non seulement du temps, mais nécessite également de vastes quantités de terres productives, aux dépens de la nourriture et de l’habitat, nécessitant plus de terres cultivées et moins de forêts ailleurs dans le monde, pour maintenir la production alimentaire.

En Europe, produire suffisamment de nourriture « chez soi » pourrait mettre fin à la vaste externalisation de la totalité des terres que nous utilisons, essentiellement dans les pays du Sud – des conversions de terres qui contribuent à la perte mondiale de forêts tropicales et de leur carbone. Comme la population de l’Europe ne devrait pas augmenter, cet objectif est réalisable.

Contradiction entre les politiques européennes

Moyennant des efforts raisonnables pour améliorer le rendement des cultures, réduire le gaspillage alimentaire et même améliorer modérément nos régimes alimentaires pour inclure plus de produits à base de plantes, l’Europe pourrait atteindre deux objectifs à la fois : mettre fin à l’externalisation de son utilisation des terres et restaurer des millions d’hectares de forêts naturelles et d’autres habitats sur les terres agricoles européennes. Cela permettrait d’aider à enrayer le changement climatique en stockant davantage de carbone, et de reconstituer une partie de la faune et de la flore européennes menacées.

Un problème majeur est la contradiction entre les politiques européennes. D’un côté, des nouvelles politiques d’utilisation des sols permettront de contrecarrer les effets indésirables, en encourageant les Etats membres à préserver le carbone dans leurs propres forêts.

De l’autre, des politiques de bioénergie encouragent les grands consommateurs d’énergie (centrales électriques, usines, compagnies aériennes…) à utiliser la bioénergie sans tenir compte des effets sur l’utilisation des terres et des conséquences, réelles, sur le climat. Une incitation puissante, si de nouvelles règles restreignent les récoltes de bois nationales, à accroître les importations de bois. Couper des arbres en dehors de l’Europe et libérer leur carbone dans l’atmosphère ne contribue pas à résoudre le problème du changement climatique sur le continent européen.

Fort heureusement, l’Europe a une chance de rectifier le tir. La commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire du Parlement européen a récemment voté l’adoption de plusieurs amendements à « Fit for 55 », qui pourraient faire pencher la balance. Le premier d’entre eux empêche la « biomasse ligneuse primaire » de compter comme « neutre en carbone ».

Réduire la production d’éthanol

Cela signifie que les consommateurs d’énergie ne pourraient plus prétendre réduire leurs émissions simplement en coupant des arbres et en les brûlant. Les véritables déchets issus de la production de bois et de l’utilisation postconsommation pourraient toujours être pris en compte.

La commission a aussi approuvé un amendement visant à réduire de moitié les plafonds des biocarburants par rapport aux niveaux de 2020. La crise alimentaire mondiale souligne l’importance de cet amendement. Alors même que les pénuries de céréales et d’huile végétale font monter en flèche les prix des denrées alimentaires, l’Europe pourrait faire plus que remplacer les exportations perdues d’huile végétale ukrainienne en réduisant sa propre consommation de biodiesel. L’Europe et les Etats-Unis pourraient également remplacer 100 % des exportations ukrainiennes de céréales en réduisant de 50 % la production d’éthanol à base de céréales.

Le Parlement européen devrait étendre ce plafond aux cultures dites « énergétiques », comme les graminées non comestibles. Le détournement de terres cultivables limitées pour produire ce type de bioénergie aura les mêmes conséquences : une plus grande externalisation de la production alimentaire et une augmentation de la déforestation mondiale.

En l’absence de ces amendements, le plan « Fit for 55 » aggraverait le préjudice au niveau mondial. Si chaque pays consacrait 20 % de ses terres cultivées à la bioénergie, comme le prévoit la Commission européenne, le monde devrait défricher une superficie additionnelle de forêts et d’autres habitats équivalant à celle de l’Inde.

Denis Couvet, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité et membre de l’Académie d’agriculture de France  

Wolfgang Cramer, directeur de recherche CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (Aix-Marseille Université) et membre de l’Académie d’agriculture de France 

Timothy Searchinger, chercheur à l’université de Princeton (New Jersey).

 

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