L’Ohio refuse l’avortement à une fillette de 10 ans : le texte puissant de Marylin Maeso
La philosophe Marylin Maeso réagit à l’interdiction faite à une petite fille de 10 ans de se faire avorter après un viol, dans l’Ohio.
A quoi ressemblait votre vie, quand vous aviez 10 ans ? J’étais en CM1. J’aimais le français plus que les mathématiques, et bavarder en classe plus que tout. J’avais deux lapins, et je voulais devenir vétérinaire. Je rêvais souvent que je survolais la ville comme un oiseau. Et les mauvaises nuits, j’imaginais mon ventre enfler sans que je puisse l’arrêter. Cette année-là, un vieil homme m’a violée. Ma mamie m’avait déjà expliqué comment les bébés sont fabriqués, et le gros ventre des femmes enceintes est devenu mon épée de Damoclès. Le mien, trop étroit, allait-il éclater comme un ballon ? Comment devient-on mère quand on a soi-même encore tant besoin de sa maman ?
Fort heureusement, mes règles n’étaient pas encore là, et le cauchemar ne s’est pas réalisé. Savoir, cependant, qu’il existe depuis 1975 une loi nommée « Veil » qui, si c’était arrivé, m’aurait donné les moyens de mettre fin au cauchemar en toute sécurité est, sinon un remède, du moins une consolation et une victoire. Je vis dans un pays où, 23 ans avant qu’un violeur ne piétine mon humanité et dérobe mon enfance, les femmes étaient officiellement redevenues des êtres humains à part entière en gagnant le droit d’avorter. Le droit de ne pas avoir à risquer leur vie pour se libérer d’un rôle qu’elles ne veulent pas ou ne peuvent endosser. Le droit de ne pas voir leur corps subitement métamorphosé en un corps étranger, une couveuse que l’Etat s’approprie des mois durant en faisant fi du traumatisme ainsi infligé à celle qui doit céder son ventre pour qu’un être dont elle ne veut pas puisse s’y développer.
Ce droit fondamental, la Cour suprême des Etats-Unis l’a vendu pour complaire à l’obscurantisme religieux. Et l’Ohio vient de le dénier à une petite fille de 10 ans enceinte des suites d’un viol. « Oui (…) C’est dommage que cela se produise, mais il y a une opportunité pour cette femme, peu importe son âge, de décider de ce qu’elle va faire pour aider cette vie à être un être humain productif », déclarait en avril dernier Jean Schmidt, représentante de l’Ohio, quand on lui demandait hypothétiquement si une victime de viol âgée de 13 ans devait être contrainte à subir cette grossesse. Pourquoi appeler « femme » une enfant de 10 ans ou une adolescente de 13 ans à l’instant où elle est fécondée ? Pour lui signifier que son corps est désormais la propriété de la société. Qu’elle est une citoyenne de seconde zone, puisqu’on lui refuse le droit à l’autodétermination dont jouissent inviolablement ses congénères masculins. Et que son existence est d’une valeur inférieure à la leur, puisqu’on peut la sacrifier au bénéfice d’un foetus en gestation.
« Prétendue croisade pour la vie »
« Toute vie est sacrée » psalmodient, pour justifier l’interdiction de l’avortement, des gens qui, pour nombre d’entre eux, sont partisans de la peine de mort et de la détention d’armes en dépit des fusillades qui tuent aux Etats-Unis plusieurs milliers de personnes chaque année. L’hypocrisie est flagrante, mais ce qui en révèle la véritable nature, c’est le projet, annoncé par le juge à la Cour suprême Clarence Thomas, de revenir également sur le droit à la contraception. Cette prétendue croisade pour « la vie », qui se lave les mains du sang de celles qui mourront d’un avortement clandestin, d’un suicide ou sous les coups d’un conjoint voulant empêcher la grossesse, est le cache-sexe d’une lutte acharnée et millénaire pour le contrôle du corps des femmes. L’essence de la femme, et par-là même son ultime raison d’être, est ainsi définie par la maternité. Son devoir est de produire les enfants nécessaires à la perpétuation de l’espèce et au bon fonctionnement de la société. En cela, l’idéologie pro-vie et la mentalité du prédateur ont en commun une même vision de la femme comme objet appropriable à des fins sexuelles ou reproductives. Dans une société où l’avortement est un crime, être une femme, c’est être à disposition. Dans un pays qui élève la liberté au rang de droit humain le plus sacré, l’abolition de ce droit est donc la négation de l’humanité des femmes, puisque leur liberté de choisir l’existence qu’elles veulent mener est toujours révocable.
Pour cette raison, garantir l’accès à l’avortement n’est pas seulement une nécessité vitale, c’est aussi un devoir politique dans un contexte où la domination phallocratique manipule si aisément des leviers démocratiques. Pour que la reconnaissance de l’humanité des femmes ne soit pas partielle, leurs droits de citoyennes ne doivent plus être conditionnels. Pas de liberté, ni d’égalité, sans droit à l’IVG.
Marylin Maeso
Je suis une femme…

Chrystelle Henry
