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« Notre corps, nous-mêmes » : une nouvelle version du best-seller féministe

Histoire d’un livre. Avec cette nouvelle version française de « Our Bodies, Ourselves », c’est tout un pan de l’histoire du féminisme qui resurgit. L’aventure débute à Boston, en 1969…

Manifestation du MLF, le 1er mai 1971.

« Notre corps, nous-mêmes », du collectif NCNM, Hors d’atteinte, « Faits & idées », 384 p., 24,50 €.

C’est l’histoire d’un texte qui s’écrit à la première personne du pluriel. Un texte qui dit « nous les femmes », révélateur de l’actuel renouveau du féminisme autour de la question du corps. Ce « nous » du manuel de santé féministe Notre corps, nous-mêmes remonte pourtant à un demi-siècle, même si tout, dans cette édition française, est entièrement inédit, irrigué de centaines de témoignages de Françaises collectés par un collectif de neuf auteures. Ce tour de force, qui inscrit la recherche contemporaine dans les pas des pionnières, est le fait d’une jeune maison indépendante, les éditions Hors d’atteinte, créées à Marseille en 2018 sous l’impulsion d’un comité éditorial formé en partie aux éditions Agone.

Tout commence aux Etats-Unis, à Boston, au printemps 1969, en plein Women’s Lib, le mouvement de libération des femmes. « L’intime est politique ! », scande-t-on alors dans les rues. Un groupe de femmes se forme dans une université au cours d’un atelier de « conscientisation » non mixte. Elles parlent de leur sexualité, évoquent leurs avortements (encore illégaux), racontent leurs accouchements. L’expérience est si forte qu’elles décident de se réunir régulièrement pour collecter elles-mêmes des témoignages de femmes et des informations liées à leur corps, qu’elles complètent avec des sources scientifiques.

Tous les sujets encore tabous

Masturbation, contraception, avortement, maladies sexuellement transmissibles, tous les sujets encore tabous liés la sexualité féminine sont abordés. Révolutionnaire, leur projet d’un manuel écrit « par des femmes pour les femmes » s’inscrit dans l’esprit du Women’s Health Movement et du principe du self-help (« auto-assistance »), caractérisés par une contestation radicale du pouvoir médical et par l’appropriation d’une contre-expertise citoyenne.

Un an après leur première rencontre, une petite maison d’édition indépendante, New England Free Press, les aide à publier le résultat de leur travail sous la forme d’un livret intitulé Women and Their Bodies (« Les femmes et leurs corps »). Vendu 75 cents, il s’écoule en quelques mois à plus de 250 000 exemplaires. En 1973, une version élargie, Our Bodies, Ourselves (« Notre corps, nous-mêmes »), est publiée chez l’éditeur Simon & Schuster. Le livre va dès lors connaître une trajectoire exceptionnelle.

Ce projet d’un manuel de santé féministe est caractérisé par une contestation radicale du pouvoir médical et par l’appropriation d’une contre-expertise citoyenne

Aux Etats-Unis, OBOS, comme le désignent les initiées, devient un phénomène. Surnommé « la bible de la santé des femmes », il a fait l’objet de neuf rééditions majeures – la dernière date de 2011 – et a influencé plusieurs générations d’Américaines. Son succès dépasse néanmoins très largement les frontières nationales. De l’Europe au Japon en passant par la Russie, l’Inde, l’Afrique du Sud et l’Amérique latine, Our Bodies, Ourselves a été adapté dans une trentaine de langues et s’est vendu à plus de 4 millions d’exemplaires dans le monde.

Chaque fois, il s’agit, plus que de traductions, d’adaptations qui intègrent les enjeux propres à chaque pays et époque, quitte à tout réécrire, comme dans la nouvelle version française, mais en suivant la méthode créée par le collectif de Boston : collecte de témoignages, écriture collective et approche pédagogique. En France, ce sont les éditions Albin Michel qui publient, en 1977, la première adaptation du livre, sur la proposition de proches du MLF (Mouvement de libération des femmes). Là encore, le livre rencontre un franc succès et sera réédité à six reprises – mais jamais réactualisé. Souvent en bonne place sur les étagères des permanences du Planning familial, il circulera pendant deux ou trois décennies dans les milieux féministes.

Quand Marie Hermann, cofondatrice des éditions Hors d’atteinte, a l’idée en 2016 de reprendre le principe de Notre corps, nous-mêmes, la version française est épuisée depuis de nombreuses années et presque tombée dans l’oubli. « En relisant ce livre, que ma mère m’avait prêté quand j’étais adolescente, je l’ai trouvé vieilli : très axé sur la reproduction ou évoquant par exemple trop peu l’homosexualité », raconte-t-elle au « Monde des livres ». Si son contenu est daté, son esprit, lui, résonne avec l’air du temps : la montée des revendications sur les violences obstétricales et sexuelles, et, à partir de 2017, le mouvement #metoo.

Quatre cents témoignages

Après avoir obtenu de Simon & Schuster la possibilité de réutiliser gratuitement le titre original du livre, les éditions Hors d’atteinte regroupent autour du projet un collectif d’auteures, parmi lesquelles des journalistes, une anthropologue, deux blogueuses afroféministes ou encore une sage-femme à la retraite. « Le plus important, pour nous, c’était que le livre s’adresse à toutes les femmes sans distinction sociale, d’âge, de race ou d’orientation sexuelle », explique Mathilde Blézat, l’une d’entre elles.

Pendant trois ans, elles ont recueilli plus de quatre cents témoignages de femmes dans toute la France, à travers des groupes de parole non mixtes, dans des associations de femmes, des centres LGBT +, ou à travers des entretiens individuels. Un travail fidèle à la méthode du collectif de Boston, qui aboutit aujourd’hui à un Notre corps, nous-mêmes entièrement réinventé – de nouvelles problématiques sont abordées, telles que le cyberharcèlement ou les questions de transidentité. Mais la portée politique du livre, outil d’émancipation collective et individuelle, reste intacte.

Le corps féminin, concrètement

Notre corps, nous-mêmes, dans cette version entièrement renouvelée, regroupe une somme phénoménale de témoignages, conseils pratiques, informations scientifiques et ressources en tout genre sur le corps des femmes, de l’enfance à la vieillesse. Puberté, règles, plaisir, maladies sexuellement transmissibles, contraception, grossesse, avortement, accouchement, ménopause, rien n’échappe à ce manuel à visée encyclopédique, dans lequel toutes les informations médicales ont été validées par des médecins. « Parce que 84 % des filles de 13 ans ne savent pas représenter leur sexe », le livre contient également un cahier anatomique dans lequel le sexe féminin est décrit de manière non normative, faisant état par exemple des dernières recherches d’Odile Fillod sur la modélisation du clitoris.

Mais c’est aussi la dimension plus politique et sociale du corps féminin qui est traité dans cette nouvelle édition, avec des chapitres sur les stéréotypes de genre, le corps au travail ou encore la culture du viol. Si les questions de violence sexuelle sont très présentes tout au long des pages, le livre propose aussi des outils concrets pour permettre aux lectrices de se défendre individuellement ou collectivement face à ces violences. Rédigé dans une langue très accessible, il s’adresse à toutes les femmes à partir de l’adolescence. Il est signé Mathilde Blézat, Naïké Desquesnes, Mounia El Kotni, Nina Faure, Nathy Fofana, Hélène de Gunzbourg, Marie Hermann, Nana Kinski et Yéléna Perret.

Extrait

« Il y a mille façons de faire l’amour, et le corps entier peut être une zone érogène. La bouche, le cou, le creux du coude, derrière les genoux, les pieds, les mains, les oreilles, le dos, certaines zones poilues… Faire l’amour, c’est aussi se toucher, se caresser, aller à la rencontre du corps de l’autre, parcourir sa peau. On peut embrasser, pincer, lécher, sucer, mordiller, mordre, empoigner, réchauffer en soufflant, refroidir avec un glaçon, varier l’intensité et la pression… Parfois, comme sur les seins, la sensation peut changer à quelques centimètres près. Même sur une zone très érogène, une stimulation trop brutale ou mal effectuée peut ne provoquer aucun plaisir, car ce sont aussi des zones sensibles. »
Notre corps, nous-mêmes, page 113

Signalons, sur le même thème, la parution en poche de « Sexual Politics. La politique du mâle », de Kate Millett, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elisabeth Gille, Des femmes-Antoinette Fouque, « Grands classiques du féminisme américain », 684 p., 10 €.

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