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Conflit en Ukraine : « La première victime de la guerre a toujours été la vérité »

Spécialiste de la postvérité, le penseur italien Maurizio Ferraris estime que « les anti-vaccins d’hier sont les pro-Poutine d’aujourd’hui ».

Portrait de Maurizio Ferraris par Giliola CHISTE - 2010

Portrait de Maurizio Ferraris

Vu du Kremlin, l’invasion de l’Ukraine est une « dénazification », et la guerre un « front de libération ». Au mépris du réel, la propagande russe parvient même jusque dans nos démocraties occidentales. Pour L’Express, le philosophe italien Maurizio Ferraris, professeur à l’université de Turin et auteur de Postvérité et autres énigmes (PUF, 2019), dresse le portrait d’une époque dans laquelle l’exactitude et la vérité se frayent difficilement un chemin entre les réseaux sociaux et les plateaux de télévision. 

Avant Vladimir Poutine, les Etats-Unis avaient aussi travesti la vérité pour justifier la seconde guerre en Irak. Une guerre ne peut-elle se faire qu’en tordant la réalité ?

Maurizio Ferraris Je pense que oui. La mondialisation, l’éducation et l’interconnexion croissante entre les peuples ont fait que les arguments pour justifier la guerre n’incluent plus l’idée que les ennemis sont des barbares. Même s’ils s’en rapprochent souvent, mais avec des connotations idéologiques – « communistes » dans le passé, « nazis » dans le cas ukrainien. Il faut donc un casus belli, comme une fiole « prouvant » l’existence d’armes de destruction massive ou la persécution de minorités russes aujourd’hui…

Cette guerre est-elle symptomatique de notre ancrage dans l’ère de la post-vérité, c’est-à-dire une période où l’opinion personnelle, l’idéologie, l’émotion, la croyance l’emportent sur la réalité des faits ?

La première victime de la guerre a toujours été la vérité. Le conflit en Ukraine ne fait pas exception : quand Hitler a envahi la Pologne, c’était selon lui pour réagir à une provocation polonaise. Quant à l’utilisation de l’émotion pour justifier la guerre, elle n’est pas nouvelle, puisque la guerre mobilise la partie la plus ancienne et la plus émotionnelle de notre cerveau. Pensez au célèbre discours de Goebbels au Palais des sports de Berlin en février 1943, après la bataille de Stalingrad. Goebbels a demandé à la foule : « Voulez-vous une guerre totale ? Une guerre plus terrible que toutes les autres ? », et la foule enthousiaste a crié « Oui ! Oui ! » Le soir, Goebbels a noté dans son journal qu’il s’agissait d’un pur délire de la part de la foule, et que s’il avait demandé aux spectateurs de sauter d’un gratte-ciel, ils l’auraient fait.

Néanmoins, l’effet post-vérité se ressent particulièrement dans cette guerre à cause d’un surplus de complotisme, comme lors de la pandémie de Covid. Les anti-vaccins d’hier sont les pro-Poutine d’aujourd’hui. C’est l’effet paradoxal, et négatif, d’un processus d’autonomisation progressive de l’humanité, qui est en soi très positif. Il fut un temps où une humanité beaucoup moins éduquée et critique qu’aujourd’hui aurait obéi à l’autorité médicale et politique en disant « ils savent, je ne sais pas ». Maintenant, chacun est convaincu de mieux savoir, mieux que les autres, et surtout mieux que les autorités, qui ont de toute façon tout intérêt à cacher la vérité…

« Un intellectuel va essayer de faire des distinctions et sera immédiatement classé comme ‘pour’ ou ‘contre' »

Choisir un camp serait-il devenu plus important que l’exactitude ?

Dans la guerre, comme dans tout conflit – une querelle, un divorce -, la prise de position est la seule chose qui compte ; la compréhension viendra plus tard, si jamais elle vient, dans la reconstruction historique. C’est pourquoi je ne pense pas que ce soit une bonne idée pour un intellectuel de passer à la télévision : il va essayer de faire des distinctions et sera immédiatement classé comme « pour » ou « contre ». Après tout, la position de Bertrand Russell – pacifiste pendant la Première Guerre mondiale qui avait été emprisonné – était beaucoup plus confortable. Il l’a accepté et a passé quelques mois à étudier et à écrire en paix. Il a pu exprimer ses idées pacifistes, et sa conviction personnelle, sans que personne ne puisse lui reprocher de chercher une exposition médiatique.

De nombreux experts ont émis des réserves sur la santé mentale de Vladimir Poutine – comme pour Ben Laden ou Kadhafi – pour tenter d’expliquer ses décisions. En « psychiatrisant » Vladimir Poutine, ne participons-nous pas à analyser son projet sous l’angle de l’émotion et non de la raison ?

Sartre disait « l’enfer, c’est les autres ». Je dirais « le fou, c’est l’autre ». C’est toujours l’autre : celui que l’on ne comprend pas. Je n’ai aucune idée des intentions et des motivations de Poutine, et je pense que je suis de bonne foi. Bien sûr, avant les réseaux sociaux, les bars étaient pleins de gens prêts à dire qu’Hitler, Churchill, ou Staline étaient fous, mais ça ne sortait pas des bars et le lendemain, tout le monde l’avait oublié. Aujourd’hui, cependant, ces discussions font le tour des réseaux sociaux et finissent à la télévision aux heures de grande écoute.

Côté pile, les réseaux sociaux regorgent de « vérités alternatives » sur ce conflit. Or, les fausses informations circulent plus vite sur le Web que la vérité selon des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology. Mais côté face, les hackers comme les Anonymous piratent la télévision russe et diffusent les images de la guerre en Ukraine pour rétablir la « vérité ». Diriez-vous que les réseaux sociaux sont un outil ou un ennemi de la vérité en temps de guerre ?

Cela m’étonne que les scientifiques aient besoin de faire des recherches pour découvrir que les mensonges sont plus populaires que la vérité. Je leur suggère également de faire des recherches pour savoir s’il est préférable d’être heureux ou malheureux. Les réseaux sociaux sont neutres, dans le sens où ils amplifient les rumeurs, les bruits, les faussetés qui sont présents dans chaque guerre. Les cyberarmes dans cette guerre, et leur nouveauté, c’est autre chose. Le fait que les soldats utilisent souvent des téléphones portables, s’exposant ainsi plus facilement aux tirs ennemis ; le fait que d’autres soldats prennent les téléphones portables des civils pour appeler chez eux… Lorsqu’il sera possible d’analyser le big data issu de la géolocalisation des combattants durant la guerre en Ukraine, nous aurons pour la première fois une description véridique de ce qui s’est passé sur le champ de bataille – ce que nous n’avions pas à Waterloo ou au Koweït où il fallait se fier à ce qui nous était rapporté. Mais il faut garder à l’esprit que cela représente des milliers d’informations à chaque instant. Cela sera sans doute utile pour un historien futur, mais pas pour le témoin ou le journaliste d’aujourd’hui pour lequel cela complique grandement les choses.

Est-ce à dire que la vérité ne peut émerger qu’a posteriori, par le travail d’historiens par exemple ? Serions-nous condamnés à toujours avoir un temps de retard dans notre appréciation de la guerre…

Tout à fait. Quand Pierre Bézoukhov, le héros de Guerre et Paix [NDLR : roman de Léon Tolstoï] se retrouve au coeur de la bataille de Borodino, il ne comprend rien à ce qui est réellement en train de se passer. Ça n’a rien d’étonnant : il se trouve depuis un lieu d’observation délimité, avec des conditions d’observations qui ne sont pas optimales puisqu’il s’agit d’un champ de bataille. De plus, sur l’instant, on est plus intéressé par l’idée de sauver sa vie que de connaître la vérité. Croire que l’on est mieux placé pour connaître la vérité par le simple fait de sa présence sur place est illusoire. C’est d’ailleurs cette illusion qui donne l’impression qu’une guerre télévisée en direct est mieux connue qu’une guerre décrite au XIXe siècle.

Pour éviter la prolifération des fausses informations et la propagande russe, la Commission européenne a décidé d’interdire certains médias, dont Russia Today et Sputnik. Est-ce, selon vous, la bonne façon de faire pour lutter contre les fake news et la post-vérité ?

Il serait probablement mieux de laisser l’information complètement libre, justement pour ôter les arguments aux complotistes. Les conspirationnistes, quant à eux, continueront de se plaindre de l’imposition d’une pensée unique et à se définir comme des parias, alors que leur présence à la télévision montre qu’il n’y a pas de pensée unique du tout. Et probablement pas même une pensée.

Cette interdiction est-elle le signe que nos démocraties n’ont plus les moyens de lutter contre la post-vérité avec des arguments ?

Une guerre n’est pas le domaine des arguments, et cela est également vrai pour les démocraties. Mais en temps de guerre, il est vrai que la démocratie est structurellement plus faible que les autocraties – puisque la démocratie doit se mesurer avec l’opinion publique, les élections, et les protestations quand des soldats meurent.

En revanche, même les autocraties ne sont plus ce qu’elles étaient : le régime de Vladimir Poutine connaît aussi des difficultés que Staline n’a jamais connues. Lui, pouvait perdre des milliers d’hommes dans une bataille sans qu’aucune opinion publique ne le lui reproche. Là où les pertes russes sont déjà un problème pour Poutine, exactement comme les pertes américaines l’avaient été au Vietnam.

Alix L’hospital

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