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Inna Shevchenko : « Les viols de femmes ukrainiennes sont des tentatives d’effacement de la nation »

Pour l’activiste ukrainienne, le corps des femmes est un « champ de bataille, encore plus pendant une guerre ». Elle dénonce le régime de Poutine, « pure manifestation du machisme ».

L'activiste ukrainienne Inna Shevchenko.

L’activiste ukrainienne Inna Shevchenko.

Elle est l’un des visages du féminisme en Europe, et se fait désormais le porte-voix de la cause ukrainienne. Pour L’Express, l’activiste ukrainienne et cofondatrice du mouvement Femen Inna Shevchenko a accepté d’interroger la place des femmes en temps de guerre. Mais pas seulement. Poutine, féminisme, prostitution… La trentenaire explique ce que l’actualité russo-ukrainienne dit de notre conception de la femme, dont le corps est un « champ de bataille, encore plus pendant une guerre ». Entretien.

Les témoignages atroces sur des viols commis par les soldats russes se multiplient. Comment expliquez-vous que la femme soit systématiquement la cible de violences sexuelles en temps de guerre ?

Inna Shevchenko : Le viol est une arme de guerre, une arme de guerre interdite ! Commettre des crimes sexuels contre les femmes pendant une guerre reflète une motivation sexiste en temps de guerre, à savoir l’affirmation par les hommes de leur pouvoir. Mais ces crimes ont moins à voir avec la satisfaction de la pulsion sexuelle masculine qu’avec des tentatives de briser la société. Les humiliations et viols de femmes ukrainiennes par les soldats russes sont des tentatives d’effacement de la nation ukrainienne. La violence sexuelle est déployée comme arme de guerre car pour son auteur, elle est bon marché, facile et extrêmement efficace pour atteindre l’objectif de briser l’ennemi. Et ce, non seulement pendant la durée du conflit mais aussi pendant une longue période après la fin de la guerre. Les femmes et leur corps sont des champs de bataille, encore plus pendant une guerre.

Les femmes sont-elles vouées à être victimes de la guerre ?

La guerre n’a pas le visage des femmes. Mais dans cette guerre, la résistance et la souffrance ont toutes deux un visage féminin. Les femmes ukrainiennes sont au front avec des fusils, elles aident, elles sauvent des vies, elles donnent la vie dans les abris anti-bombes… Aujourd’hui, nous sommes vraiment témoins de toutes les souffrances et forces des femmes ukrainiennes, qui sont historiquement inséparables. En fonction des résultats de cette guerre, les femmes ukrainiennes pourront soit s’élever dans leur force et leurs droits, soit être poussées dans l’humiliation et la misère qu’elles n’ont jamais connues auparavant.

« La guerre actuelle est une attaque contre la nation entière – c’est-à-dire contre chaque Ukrainien et Ukrainienne pour ce qu’ils sont. »

De 2008 à 2018, le nombre de femmes militaires dans les forces armées ukrainiennes a été multiplié par 15. Et dans cette guerre, beaucoup de femmes ont choisi de s’engager militairement aux côtés de l’Ukraine, bien que rien ne les y oblige. Comment l’expliquez-vous ?

Lorsque la Russie a envahi le Donbass en 2014 et annexé la Crimée, l’Ukraine ne disposait pas vraiment d’une véritable armée. Si aujourd’hui il existe une armée ukrainienne, où hommes et femmes se battent héroïquement sur le front, c’est parce que la guerre actuelle est une attaque contre la nation entière – c’est-à-dire contre chaque Ukrainien et chaque Ukrainienne pour ce qu’ils sont. De plus, la femme ukrainienne est traitée de manière spécifiquement hostile dans la perception stéréotypée russe – elle est considérée comme une « belle salope sale » et une femme « de moindre valeur ». Les femmes ukrainiennes savent tout cela et n’ont donc pas hésité à prendre les armes.

Que dit de leur place dans la société ukrainienne ce mouvement de femmes « qui prennent les armes » ?

Les femmes ukrainiennes ont toujours porté des épreuves. Elles ont toujours travaillé plus dur et plus que les hommes, en étant en même temps les leaders de leurs foyers. Si les femmes ukrainiennes portent un fardeau toujours plus lourd sur elles, c’est précisément parce que la société les a poussées – malgré leur robustesse, leur travail et leur éducation – à des positions secondaires. Elles ont particulièrement subi la double peine après l’effondrement de l’URSS, et alors que l’Ukraine était dans un profond désespoir économique et politique. Endossant les rôles traditionnels de gardiennes du foyer et de la famille, tout en effectuant les travaux les plus sales et les moins bien payés – y compris l’exploitation sexuelle. L’ampleur de la menace et le manque de combattants ont obligé la société ukrainienne à renoncer à ces stéréotypes sexistes, pour laisser les femmes devenir des soldats aux côtés des hommes. Je ne suis pas surprise que de nombreuses femmes ukrainiennes se soient enrôlées dans l’armée et se battent aujourd’hui avec succès sur le front. C’est plutôt l’évolution soudaine de la société ukrainienne en la matière – tout à l’honneur des femmes ukrainiennes et de la société dans son ensemble – qui doit surprendre davantage.

Mais ne s’agit-il pas d’une évolution en trompe-l’oeil ? Beaucoup de femmes s’étaient engagées dans la révolution de Maïdan en 2014. Mais la répartition des rôles était tout de même très stéréotypée : davantage dans le médical, dans les cuisines, alors que le système sécuritaire était plutôt réservé aux hommes…

La société ukrainienne, comme d’autres en Europe de l’Est, est encore très traditionnelle. La naissance du mouvement Femen et notre révolte en Ukraine ont été une réponse directe à cela. Néanmoins, depuis la révolution de Maïdan, la société a rapidement évolué. Les aspirations démocratiques et européennes ont réellement transformé la mentalité ukrainienne. L’attaque de la Russie contre l’Ukraine ainsi que le désir consécutif des Ukrainiens de s’éloigner de la Russie n’ont fait qu’encourager l’acceptation des idées d’égalité des sexes et d’autonomisation des femmes en Ukraine.

L’essentiel des plus de 4 millions de réfugiés ukrainiens sont des femmes et des enfants. Contre moins de 35 000 femmes – dont 5 000 officiers – dans l’armée ukrainienne. La mise en avant de ces femmes au combat n’est-elle pas aussi un exercice de communication ?

La guerre de la communication est aussi une vraie guerre, et mettre en avant les différences entre Ukrainiens et Russes est essentiel dans cette guerre. Même si elle est exagérée à des fins de communication, la contribution des femmes ukrainiennes à la résistance est remarquable. Contrairement à la contribution des femmes russes à la résistance antiguerre, qui est à peine existante. Il n’y a qu’à voir les appels téléphoniques interceptés entre des soldats russes et leurs épouses ou mères qui restent soit silencieuses, soit les encouragent à assassiner des Ukrainiens considérés comme de véritables ennemis.

« Fuir sa maison avec ses enfants, sous les balles des soldats russes, est aussi un acte de courage et un combat »

Pourquoi les femmes n’ont-elles pas été mobilisées par l’Etat au même titre que les hommes, selon vous ?

La question de la mobilisation des femmes a été soulevée. Mais l’idée a finalement été abandonnée. Certains facteurs – au-delà des stéréotypes sexistes – comme le physique, expliquent probablement pourquoi les hommes sont les premiers combattants. Et puis certainement pour permettre aux femmes de s’occuper du bien-être de leurs enfants et familles. Ce gender role n’est pas seulement imposé aux femmes en Ukraine, soyons justes. Même en France, où les progrès en matière d’égalité des sexes sont sans doute plus importants qu’en Ukraine, les femmes restent encore largement les principales responsables des familles. Mais fuir sa maison avec ses enfants, sous les balles des soldats russes, est aussi un acte de courage et un combat. Des familles entières – des femmes avec leurs enfants que je connais – ont été abattues alors qu’elles tentaient de fuir ma région natale de Kherson. Minimiser les risques, le courage et la souffrance de ceux qui fuient pour sauver leurs enfants serait injuste.

Le 25 mars, le syndicat du travail sexuel (Strass) en France a publié le tweet suivant à destination des femmes ukrainiennes arrivant en France : « Si vous connaissez quelqu’un qui a besoin de soutien, d’informations sur comment exercer le travail du sexe légalement, nous pouvons vous aider. » Des voix se sont élevées contre cette publication, parlant d’incitation à la prostitution voire de proxénétisme. Etes-vous de cet avis ?

La position du Strass est scandaleuse et franchement dégoûtante, car ils ont décidé de profiter de la misère et du désespoir des femmes et des enfants ukrainiens, qui fuient la guerre et n’ont aucun avenir devant eux, pour les encourager à l’exploitation sexuelle. C’est ainsi que fonctionne l’industrie du sexe. Le Strass ne fait qu’utiliser la même tactique que les proxénètes. Ceux qui appellent la prostitution « travail sexuel » n’admettront jamais qu’il s’agit de l’un des « travaux » les plus dangereux, humiliants et dégradants pour les femmes. Au lieu de cela, ils la dépeignent comme une « autonomisation » et, bien sûr, « un choix ».

Mais il n’est pas question de choix lorsque vous choisissez entre gagner de l’argent par l’exploitation sexuelle ou ne pas avoir de revenu du tout. Il n’est pas question d’autonomisation non plus, lorsque vous êtes obligée de vous vendre pour survivre et subvenir aux besoins de vos enfants. La prostitution expose les femmes à des risques de viol et de violence chaque fois qu’elles se rendent au « travail ». L’Europe doit sortir de son point de vue romantique qui considère la prostitution comme un choix.

Il faut également souligner que le Strass n’a pas adressé de tels messages aux femmes réfugiées d’autres pays, mais aux Ukrainiennes. Ceci est certainement dû au fait que l’industrie du sexe ainsi que le tourisme sexuel occidental sont fortement développés en Ukraine. Ce qui détruit le destin de nombreuses femmes ukrainiennes depuis des décennies et renforce les stéréotypes occidentaux sur la femme ukrainienne.

« Poutine l’agresseur, force l’Ukraine comme une femme, qu’il viole, sans son consentement »

Alors qu’elle se serait terrée en Suisse dès le début du conflit ukrainien, une pétition lancée sur Change.org réclame le départ d’Alina Kabaeva, la compagne présumée de Vladimir Poutine, de la Confédération helvétique. En tant que féministe, condamnez-vous cette réaction ou la comprenez-vous ? Autrement dit, existe-t-il une solidarité féministe qui dépasse les frontières et les conflits ou l’appartenance nationale prime sur le sexe ?

Je ne choisis pas mes alliés ou mes adversaires en fonction de leur sexe, mais plutôt en fonction de leur positionnement moral et politique. Alina Kabaeva est mon adversaire. Dans le contexte actuel, je pourrais même utiliser le mot « ennemi », car elle est directement liée aux criminels de guerre qui mènent la guerre contre les Ukrainiens, contre mon peuple, ma famille. Le fait qu’elle ne reste pas en Russie en dit certainement long sur elle, et sur d’autres élites russes. La décision doit être prise par les citoyens suisses et le gouvernement suisse.

Comment interprétez-vous le culte de la virilité de Vladimir Poutine ?

Le régime de Poutine est une pure manifestation du machisme et du patriarcat. C’est conscient et délibéré. Le pouvoir masculin, la force de frappe et la domination masculine sont le message clef de la communication du Kremlin. En langage féministe, il est certainement possible de faire le parallèle entre l’attaque contre l’Ukraine, et un viol ou une agression sexuelle. Poutine l’agresseur, force l’Ukraine comme une femme, qu’il viole, sans son consentement, il la force à la soumission et à la domination. Au cours de l’une des conférences qu’il a données avant la guerre, il a déclaré à propos de l’Ukraine : « Que cela te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter ». Il s’agit en fait d’une citation d’une chanson sur le viol et la nécrophilie. Pas besoin de m’écouter, écoutez Poutine lui-même pour comprendre ses intentions et la nature de son régime.

Diriez-vous que les femmes russes ont pâti de la présidence de Vladimir Poutine ?

Certainement. Les droits des femmes, ainsi que les droits des LGBT ne sont pas seulement inexistants en Russie sous Poutine. Ils sont également souvent instrumentalisés par le Kremlin. La Russie a criminalisé la « propagande gay » pour persécuter publiquement et sélectivement les personnes LGBT, comme une défense de « l’identité russe » et de l’opposition aux valeurs occidentales. Il en va de même pour le féminisme. La violence domestique a également été décriminalisée, rendant impossible pour les femmes de porter plainte et d’obtenir une protection contre des partenaires violents. Ces questions sont soit taboues, soit déformées ou utilisées pour mener une propagande idéologique contre l’Occident qui, selon le Kremlin, « tente de pénétrer la société russe avec ses idées et de détruire les familles ». Les femmes en Russie ont beaucoup souffert sous Poutine, mais elles ont aussi trop souvent et trop longtemps gardé le silence. Il y a des personnalités publiques, y compris des femmes, qui justifient cette guerre. Il y a des blogueuses qui affirment que les soldats russes qui violent les femmes en Ukraine ne commettent pas un crime, parce qu’à partir de 17 ans, le sexe est « consenti ».

Comment expliquez-vous que Poutine bénéficie encore d’un important soutien de la part des Russes – y compris des femmes ?

Malgré la réticence de l’Occident à y croire : oui la société russe, y compris les femmes, est largement derrière Poutine pour approuver les valeurs traditionnelles, les rôles de genre, et même la violence en Ukraine. Les Russes considèrent que tout ceci constitue l’identité de la Russie, et lient même cela à la spécificité de la Russie en tant que grande nation. Bien sûr, les racines de ce soutien sont historiques et liées à la propagande de l’ère de Poutine.

Je ne tenterai pas d’expliquer les raisons de ce soutien avec mes mots, je n’en ai pas trouvé. Je vais citer Soljenitsyne : « Ils nous mentent, nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, mais ils continuent à nous mentir, et nous continuons à faire semblant de les croire. » Je pense que le Kremlin a besoin de mentir pour cacher ses crimes, et que les Russes ont besoin de croire aux mensonges du Kremlin pour cacher leur complicité et leur lâcheté à défier le régime.

Côté russe, peu de femmes s’illustrent dans cette guerre. Pourtant, il y a un siècle, l’Union soviétique était selon certains spécialistes à l’avant-garde de la reconnaissance du droit des femmes.

J’oserai remettre sérieusement en question ces affirmations. La vérité est que les femmes avaient de meilleures possibilités professionnelles en Union soviétique. Le pouvoir considérait tout le monde, femmes et hommes, comme un « tovarish rabotnik », un camarade travailleur. Si l’on peut parler d’égalité des sexes en Union soviétique, c’est uniquement sur le marché du travail. Pour le reste, les femmes étaient toujours les principales responsables du foyer et de la famille. La stigmatisation des femmes, leur sexualisation (même si elle était cachée dans les discours publics) était aussi réelle qu’aujourd’hui. Ainsi, alors que la Russie s’appauvrit et que Poutine détruit économiquement le pays, les femmes en Russie ont également perdu les opportunités économiques et de travail dont elles bénéficiaient en Union soviétique.

En Russie, le manifeste du mouvement contestataire Feminist Resistance Against War proclame que « le féminisme en tant que force politique ne peut pas être du côté d’une guerre d’agression et d’occupation militaire ». Le féminisme peut-il peser comme force politique dans cette guerre, selon vous ?

S’il existe un mouvement féministe antiguerre, c’est en Ukraine. C’est là que les femmes se battent pour mettre fin à la guerre. Bien sûr, il y a eu des déclarations et des protestations en Russie, mais pas assez importantes pour avoir un impact quelconque. Alors qu’en Ukraine, avec les révolutions prodémocratiques, en 2004 et en 2014, et aussi avec le phénomène Femen, un mouvement féministe plus significatif s’est lentement formé. Le courage des femmes ukrainiennes qui racontent au monde les crimes de viol qu’elles subissent de la part des soldats russes est immense. Dénoncer les « violences sexuelles » étant déjà extrêmement stigmatisé dans le pays pendant les périodes de paix. Le fait d’en parler au monde constitue une tentative de demander justice non seulement pour les victimes mais aussi pour la nation entière. Avec cette guerre qui inclut des femmes se battant au front ou qui contribuent courageusement de nombreuses autres manières, une nouvelle forme de féminisme, unique en Ukraine, a une chance d’émerger.

Alix L’hospital

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