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Peter Pomerantsev : « La Russie est devenue un régime fasciste, mais sans idéologie cohérente »

Spécialiste de la propagande russe, le chercheur décrypte le régime « postmoderne » de Poutine, et célèbre l’Ukraine comme représentant « le pays européen ultime ».

"La propagande qui s'est développée dans la Russie de Poutine a pu prospérer sur le fait que rien n'avait plus de sens, et qu'il n'y a plus de grands projets restants", explique dans un grand entretien accordé à l'Express, Peter Pomerantsev.

« La propagande qui s’est développée dans la Russie de Poutine a pu prospérer sur le fait que rien n’avait plus de sens, et qu’il n’y a plus de grands projets restants », explique Peter Pomerantsev.

Peter Pomerantsev est né à Kiev dans une famille juive russophone. A la suite de l’arrestation par le KGB de son père, poète dissident, sa famille doit quitter l’Union soviétique à la fin des années 1970, s’installant à Londres. Après avoir travaillé dans les années 2000 comme producteur de télévision à Moscou, Peter Pomerantsev s’est imposé comme l’une des plumes les plus brillantes de la presse anglo-saxonne (The Atlantic, The New York Times…). Auteur de deux essais de référence sur la propagande russe et la désinformation (Nothing is true and everything is possible : the surreal heart of the new Russia et This is not propaganda : adventures in the war against reality ), il est aujourd’hui chercheur à l’université Johns-Hopkins de Baltimore.

Dans un grand entretien accordé à l’Express, Peter Pomerantsev analyse l’évolution du régime russe, qu’il qualifie  » d’Etat totalitaire postmoderne », explique les enjeux de la guerre de l’information entre Moscou et Kiev, et célèbre l’Ukraine comme représentant « le pays européen ultime » par son mélange de cosmopolitisme et de nationalisme.

Vous êtes né à Kiev, mais avez passé votre jeunesse principalement à Londres. Vous considérez-vous néanmoins comme Ukrainien ? 

Peter Pomerantsev (il rit) Voilà une très bonne question. Je suis Britannique. Mais mes parents ont toujours été conscients de l’importance d’une Ukraine indépendante. Nous parlions le russe à la maison, mon père travaillait pour le service russe de la BBC et, à mon école, on me surnommait « le Russe ». Mais je suis né à Kiev et toute ma famille vient d’Ukraine. Depuis 2014, j’insiste sur mes origines car c’est devenu une revendication politique.

Mais j’ai aussi réalisé que ce que je considérais être des habitudes privées de mes grands-parents ou parents, que ce soit en matière de culture comme de gastronomie, étaient en réalité influencées par les lieux ukrainiens dans lesquels ils ont grandi. Quand je suis allé à Kharkiv, j’ai par exemple compris à quel point cette ville avait formé ma grand-mère. Il y a donc beaucoup de Kharkiv, de Kiev, d’Odessa en moi.

Vous décrivez à quel point une ville comme Odessa est fracturée ethniquement. Qu’est-ce qui peut réunir ces différentes communautés ? 

Odessa est un très bon exemple. C’est une ville fière de son cosmopolitisme, qui a été peuplée par des Juifs, des Grecs, des Russes, des Roumains, des Ukrainiens ou des Bulgares. Elle se considère comme un port franc, à l’image de Hambourg ou de Marseille. En 2014, les Russes ont tenté de provoquer une guerre civile, mais la plupart des personnes à Odessa ne veulent pas d’un conflit ethnique. Pour être une ville cosmopolite, il faut aussi un Etat libéral. C’est le paradoxe des villes mondialisées comme New York ou d’autres. Le cosmopolitisme n’est viable que dans le cadre d’un Etat-nation fort et démocratique. Singapour est peut-être la seule exception à cela. J’aime l’histoire d’Odessa, le fait qu’elle ait jadis accueilli la plus importante communauté juive d’URSS. Mais ce n’est possible que dans un Etat démocratique. Pour qu’Odessa soit Odessa, il faut ainsi qu’elle fasse partie de l’Ukraine. On le voit bien aujourd’hui. Odessa ne serait plus la même dans une dictature.

Vous parlez de « colonialisme » pour évoquer les relations entre la Russie et ses voisins comme l’Ukraine, qui faisaient partie de l’Empire russe et soviétique. C’est un terme que nous réservons généralement aux pays occidentaux…

C’est évidemment du colonialisme ! Pourquoi ne pas utiliser ce mot ? Les élites russes aiment à rappeler qu’elles représentent le dernier empire et ne comprennent d’ailleurs pas comment les Anglais ont pu renoncer à leurs colonies. Les Russes sont fiers d’être à la tête du dernier grand empire européen. Eux-mêmes le revendiquent!

En revanche, ils présentent cela comme un empire doux, qui bénéficie à tous. Il y a une méconnaissance de l’histoire de ce colonialisme russe. Un Russe qui vit à Sotchi n’a par exemple aucune idée de ce que fut le génocide de la population circassienne. Il y a donc en Russie le mythe d’un empire bienveillant et généreux qui aurait promu un Géorgien, en la personne de Joseph Staline, et qui aurait intégré ses minorités…

« Vous ne pouvez pas survivre en Russie en ayant des opinions fortes »

Dans votre premier livre, vous décriviez la propagande à l’oeuvre dans la Russie des années 2000, notamment via la télévision…

C’était encore la période préfasciste. Aujourd’hui, on peut qualifier la Russie d’Etat postmoderne totalitaire. Mais à l’époque, c’était différent. Le régime était alors un pastiche de démocratie. A la télévision, vous pouviez ainsi avoir des débats politiques très vifs entre un libéral, un communiste ou un représentant de la droite dure. Mais en réalité, les partis étaient sous le contrôle du Kremlin. C’était donc une démocratie Potemkine, un simulacre. Cela s’est achevé en 2012-2014. En 2012, les Russes ont voulu plus de libertés et une vraie démocratie. La réponse a été de supprimer tous les faux-semblants démocratiques. Aujourd’hui, en Russie, il n’y a plus aucun vrai désaccord, même apparent. Le pays est ainsi devenu un régime fasciste, mais ironique et postmoderne, sans idéologie cohérente. Le régime envoie une série de messages parfois contradictoires, plutôt que d’avoir une série de croyances fixes.

Mais que pensent vraiment les Russes face à cette propagande ? Croient-ils les mensonges officiels ou sont-ils réalistes mais craignent la répression ?

Quand vous vivez longtemps en Russie, vous réalisez que la question « A quoi croient réellement les Russes? » est hors sujet. C’est une formulation très occidentale. Dans les pays anglo-saxons, on vous demande très jeune « Que pensez-vous? ». L’objectif de notre système est de développer des opinions fortes et individuelles qu’on doit pouvoir exprimer dans la sphère publique. En Russie, il n’y a aucun espace pour vous en tant qu’individu. Vous pouvez avoir des opinions dans la sphère privée. Mais dans le domaine public, vous apprenez à vous adapter aux changements idéologiques. C’est un pays dans lequel les élites ont été tour à tour communistes, démocrates, libérales et maintenant chrétiennes orthodoxes. L’important, c’est de montrer qu’on est sans cesse capable de se transformer. Vous ne pouvez pas survivre dans ce pays en ayant des opinions fortes. Nous sommes toujours interloqués par ces Russes qui scolarisent leurs enfants dans des écoles occidentales tout en déclarant à quel point ils détestent l’Occident. Mais ce n’est pas une contradiction à leurs yeux. Vous pouvez faire les deux. C’est comme ça qu’on vit en Russie. Il m’a fallu y vivre neuf ans pour comprendre cela.

Vous qualifiez la Russie de « dictature postmoderne ». Or le postmodernisme est souvent associé à la pensée occidentale, à l’image de philosophes comme Jean-François Lyotard ou Jacques Derrida…

Les plus grands romans postmodernes ont été écrits en Europe de l’Est ! Mon favori est La maison du quai d’Iouri Trifonov. En art, vous avez Ilia Kabakov, qui a poussé très loin le postmodernisme avec les « conceptualistes de Moscou ». Les fondements de ce postmodernisme sont les mêmes qu’en Occident, à savoir la fin de l’idéologie et le scepticisme par rapport aux grands récits. Mais en Russie, la dimension est toute autre. L’Occident continue à croire en la modernité. L’Union européenne est un projet optimiste. Mais dans l’Union soviétique, il n’y a aucun projet moderniste qui soit resté débout. Il ne reste littéralement rien. Personne ne croit plus en rien. Il n’y a plus de futur. Toutes les idéologies sont mortes. Il n’y a donc plus que le pouvoir, qui communique à travers des symboles.

Le postmodernisme russe me semble ainsi bien plus profond et radical. La propagande qui s’est développée dans la Russie de Poutine a pu prospérer sur le fait que rien n’avait plus de sens, et qu’il n’y a plus de grands projets restants. Comment faire de la propagande quand on sait que tout langage est sans signification, qu’il n’y a plus de tradition humaniste? Comment faire de la propagande quand les gens pensent qu’ils ne vont nulle part? La propagande qui en résulte rejette l’avenir et toute forme d’idéalisme. Elle ne consiste plus dans le matraquage d’une idéologie mais se trouve réduite à de la pure agression psychologique. Quand vous enlevez tout le fatras idéologique du communisme ou du totalitarisme, vous vous retrouvez avec cette matière brute avec laquelle vous pouvez travailler : les pulsions humaines. Parce que les hommes restent des hommes : ils ont des besoins, des colères, des peurs, des haines.

Comme je l’explique dans mon deuxième livre, les propagandistes russes ont découvert ce que les Européens appellent le populisme de la post-vérité dès les années 1990. Précisément en 1993, l’année où l’expérience démocratique s’est effondrée en Russie (NDLR la crise constitutionnelle de 1993 a abouti à octroyer un pouvoir accru au président) et où des gens comme Jirinovski ont émergé (NDLR l’homme politique d’extrême-droite a été élu à la Douma pour la première fois à cette date). Poutine n’a fait qu’institutionnaliser, rationaliser et systématiser ce type de populisme. Quand les Occidentaux ont vécu le Brexit puis Trump, les Russes ont tout simplement constaté que nous les rattrapions : « Vous pensiez encore qu’il était possible de croire à quelque chose, vous êtes allé en Irak, vous avez traversé la crise financière, vous avez continué à croire dans ma mondialisation et l’avenir, nous nous savions depuis 1993 qu’il n’y avait plus rien en quoi croire. Puis progressivement, vous avez compris ce que nous avions compris depuis longtemps. Nous sommes les vrais postmodernes! Votre postmodernisme était fake! Mais vous finirez comme nous. » J’espère qu’ils se trompent.

« Le système russe est tout entier basé sur l’humiliation »

Comment expliquez-vous que dans nos pays occidentaux, bien des conservateurs de droite défendent le régime russe, qu’ils présentent comme étant moins « décadent » que l’Europe…

Que signifie « conservateur » en Russie? Est-ce le communisme, avec son supposé féminisme radical? Est-ce l’orthodoxie russe, alors que les fréquentations des églises sont faibles, qu’il y a un taux élevé de divorces et une importante population musulmane? La Russie a très peu de traditions stables – elle est passée de révolution en révolution.

Le régime utilise d’ailleurs des messages différents en fonction des audiences qu’il cible. Il se montre anti-impérialiste pour la gauche européenne, pseudo-conservateur pour la nouvelle droite, raciste blanc pour les racistes, ami des pays sudistes quand il s’adresse aux Etats africains. La Russie peut revêtir n’importe quel masque, parce que précisément c’est un vrai Etat postmoderne!

Selon vous, la Russie et Poutine ont aussi été les pionniers de ce qui s’est vu aux Etats-Unis avec Donald Trump comme dans la Chine de Xi Jinping. Ces régimes ont instrumentalisé la nostalgie de la grandeur passée, promettant de la restaurer contre des ennemis étrangers qui tentent de les « humilier ».

Le système russe est tout entier basé sur l’humiliation. C’était déjà présent dans le système totalitaire soviétique, mais c’est bien plus fort aujourd’hui, à tous les niveaux. Cela prend même une dimension divertissante : la propagande actuelle, par exemple, prétend que « Nous allons éprouver du plaisir à survivre aux sanctions ».

Quand on demande aux Russes quels personnages historiques ils apprécient, ils citent Staline ou Ivan le Terrible, des oppresseurs autocrates qui ont martyrisé leur peuple. Ils apprécient aussi le dernier tsar, Nicolas II, à l’inverse tué par son peuple. Il existe un culte de la figure paternelle autoritaire qui humilie – ou qui se retrouve humiliée. Cela s’accompagne d’un culte de la figure maternelle symbolisée par Kiev, considérée comme la mère des villes russes, mais aussi comme une prostituée ou une femme à violer. Cette dynamique malsaine d’humiliation se retrouve dans les familles mêmes, la violence domestique ayant été légalisée en 2017 – à rebours de l’évolution des moeurs dans les autres pays. L’humiliation est aussi présente au quotidien, au travail, à l’armée, partout. Au plan historique, évidemment, tout un système d’oppression, dont le goulag était le centre, jouait ce rôle, et jusqu’à aujourd’hui il n’a jamais vraiment été interrogé et remis en cause dans cette perspective.

Puisque vous êtes humilié, vous humiliez les autres. Vous irez donc humilier les Ukrainiens. C’est addictif : personne ne cherche à sortir de ce cercle infernal sadomasochiste. A croire que les Russes veulent que l’Ukraine reste dans leur donjon de traumas non résolus. La répétition du passé est constante. L’invasion de l’Ukraine en est une, avec des citations du passé réutilisées aujourd’hui, sur la nourriture utilisée comme arme ou sur la déportation de masse. Par cette répétition, on reprend ses habitudes et l’on revêt le costume du passé.

Dans This is not propaganda, vous expliquez qu’avant les actions militaires russes en Crimée ou dans le Donbass en 2014, des campagnes d’information ont été orchestrées qui présentaient par exemple Maïdan comme un événement manipulé par la CIA. Comment cela s’est-il produit ?

La campagne de désinformation a été le prélude à l’action militaire. Des années de propagande ont présenté les nationalistes ukrainiens comme étant prêts à venir massacrer les Russes ethniques en Crimée ou dans l’Ukraine orientale. A Sébastopol, capitale de la Crimée, des groupes séparatistes et des prêtres orthodoxes, tous financés par le Kremlin, ont mené des manifestations suppliant Poutine de venir les sauver.

La campagne d’information impitoyable qui a accompagné l’invasion de la Crimée suggère une préparation de long terme. C’était extrêmement bien planifié : la campagne sur les réseaux sociaux, les médias d’Etat et les « petits hommes verts » – ces soldats masqués de la Fédération de Russie vêtus d’uniformes militaires verts non marqués -, tout convergeait. Cette coordination a permis une invasion sans heurt, ralentissant la réaction occidentale à cause de la confusion. Mais en 2022, c’est très différent, les choses sont parties dans tous les sens…

Vous décrivez le travail des « usines à trolls » russes pour déstabiliser nos démocraties occidentales. Mais le soutien à l’Ukraine et l’opposition à Poutine sont aujourd’hui encore assez forts dans les pays européens ou aux Etats-Unis, malgré les conséquences économiques et la hausse des prix du gaz…

Cette fois-ci, la machine de propagande – « fermes à trolls », mais aussi diplomatie ou télévision russes – n’était pas bien préparée, parce que personne n’était au courant de cette invasion de l’Ukraine. Tous furent pris par surprise! C’était le chaos total, sur le plan militaire comme médiatique. Le secret entourant cette invasion de 2022 et le chaos qui a suivi ont fait de cette intervention en Ukraine un désastre. L’un des plus grands désastres militaires de l’histoire. J’espère qu’ils en paieront le prix. Dans tout autre régime, ce serait le cas. Mais dans celui-ci…

Après quelque mois, un rattrapage a déjà eu lieu : on constate que la coalition européenne est plus fragile, avec une Hongrie prorusse et une Italie en passe de choisir un gouvernement prorusse. Et on peut remarquer que la propagande russe fonctionne très bien dans les pays du Sud, elle est hégémonique en Afrique et en Amérique latine et dans la plus grande part de l’Asie.

« Il y a une limite au nombre de discours que peut faire Zelensky »

Comment évaluez-vous la réponse de Volodymyr Zelensky dans cette guerre de l’information ?

Il a fait un excellent travail en matière de communication vis-à-vis de l’élite ukrainienne comme occidentale, et auprès des démocraties asiatiques. Mais pas au-delà. Seuls quelques pays étaient ainsi présents lorsqu’il s’est adressé à l’Union africaine. Que faire maintenant ? Zelensky a construit ses relations avec les autres pays sur l’empathie et ce n’est pas suffisant : il faut des intérêts communs et une stratégie commune sécuritaire et culturelle. Il doit aussi se demander comment les Occidentaux peuvent aider les Ukrainiens : par exemple, comment ils peuvent les aider à trouver des alliés dans d’autres parties du monde. Même en Europe centrale, comment faire pression sur la Hongrie?

Les Ukrainiens ont réussi à obtenir des armes : c’est difficile car cela demande beaucoup de confiance mais cela a fini par fonctionner. Il faut désormais faire la même chose pour l’information. Les Ukrainiens ne réussiront en tout cas pas seuls. Il y a une limite au nombre de discours que peut faire Zelensky. Les Russes bénéficient d’une énorme machine d’influence, bâtie sur plusieurs années, et d’un levier énergétique colossal. Tout le monde doit les écouter car tout le monde dépend d’eux. L’Ukraine n’a pas cela.

A quoi l’avenir de l’Ukraine va-t-il ressembler selon vous ?

Cela dépend de nous. Le scénario optimiste est que la guerre se passe si mal pour la Russie et que son économie se trouve si touchée qu’elle décide de faire une pause, et que dans cette pause l’Ukraine réussisse à obtenir de réelles garanties de sécurité – par exemple des troupes occidentales postées à la frontière de 2014. Il est possible qu’on se dirige vers une partition du type de celle de l’Allemagne après 1945. Il faut que l’Ukraine devienne aussi sûre que l’Estonie ou la Pologne, que ce soit ou non en rejoignant l’Otan, là n’est pas l’important. Sinon dans plusieurs années, la Russie – si elle est toujours la même – se ressaisira et attaquera à nouveau.

Dans votre dernier livre, vous racontez comment votre père est retourné dans sa ville natale, Tchernivtsi, à la quête du riche passé de cette petite ville qu’il méconnaissait du temps de l’Union soviétique. Pourquoi cette mémoire est-elle importante pour la compréhension par l’Ukraine d’elle-même ?

Prenez Lviv : d’un côté elle est considérée comme le coeur de la nation, de son langage et de sa tradition, d’un autre côté son histoire est multilingue, l’ukrainien n’étant qu’une des langues à côté de l’allemand, du yiddish et du polonais. J’aime ces paradoxes et je ne les trouve pas dérangeants. Le nationalisme ukrainien trouve son ancrage dans une ville fortement cosmopolite qui s’accorde bien avec l’idée d’Union européenne. L’Ukraine, par bien des façons, est le pays européen ultime. L’UE vise à trouver un équilibre entre nations et cosmopolitisme. L’Ukraine en est l’incarnation vivante. De même, Tchernivtsi a une histoire incroyablement cosmopolite, ce territoire étant un Etat ukrainien depuis peu. Oujhorod, à la frontière avec la Slovaquie, est un autre exemple de cette pluralité.

Ces villes nous rappellent les raisons du projet européen. Souvenez-vous : les Ukrainiens ont brandi le drapeau européen à Maïdan, et cela avait une signification plus large que le seul objectif géopolitique. Mais le projet européen ayant perdu le lien avec sa propre signification, l’UE a établi une relation ambiguë avec l’Ukraine : la première réaction, au début du conflit, était le déni. Car qui veut faire face à la vérité, et surtout à la vérité sur soi-même? Pourtant, je pense que ce conflit en Ukraine peut aussi aider l’Union européenne à retrouver son inspiration première.

Thomas Mahler et Laetitia Strauch-Bonart

Cet article est issu du numéro spécial « Nous, les Ukrainiens », en kiosque le 24 août

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