Delphine Horvilleur, Rabbin féministe
A 41 ans, elle est l’une des très rares femmes rabbins de France. Philosophe et ex-journaliste, elle publie chez Grasset un brillant essai sur la sexualité, l’identité et la transmission dans le judaïsme. Iconoclaste? Pas tout à fait…
Ce jour-là, le rabbin porte un pull bleu à paillettes, un jeans légèrement évasé et des bottines à talons. Cette phrase suffirait à redonner foi en l’humanité. Mais le rabbin ne se contente pas d’être une femme: la question «éminemment subversive» du féminin est au cœur même de son travail d’enseignant et d’écrivain, comme le sont la déconstruction des poncifs sur le judaïsme et l’interprétation «culottée et créative» des textes bibliques.
Dans ce bar d’hôtel impersonnel du quinzième arrondissement de Paris «à deux pas de (s) a synagogue», comme dans son dernier livre Comment les rabbins font les enfants. Sexe, transmission, identité dans le judaïsme, Delphine Horvilleur interroge la norme, plaide pour un «judaïsme matriciel» et rappelle que, pour rester vivante, une identité se doit d’être poreuse, mouvante et sans cesse renouvelée. «Il s’agit de faire preuve de créativité et même d’un certain culot par rapport au sens littéral du texte écrit. Ce qui compte ce n’est pas tant ce que dit le livre sacré, que la façon dont on le lit de génération en génération.» Et elle ajoute, «Le texte ne dit jamais une chose, ou plutôt il ne la dit jamais une fois pour toutes: au lecteur, à nous, d’en faire trembler les bases. Il existe un risque inhérent à tout héritage qui ne serait qu’une réplication.»
Sous sa plume érudite, subversive et pleine d’humour, on apprend ainsi qu’une mauvaise traduction de la Genèse fait naître Eve de la «côte» d’Adam, alors qu’en réalité Eve aurait été créée «à côté» (du mot «Tzela» en hébreux biblique) d’Adam. «La différence de traduction peut sembler anodine mais elle a de lourdes répercussions. Dans un cas, la femme «côte» est un objet. Dans un autre, la femme «à côté» est un sujet […] au même titre que l’homme.»
Delphine Horvilleur souligne aussi que dans le judaïsme – «une tradition qui a la réputation d’être obsédée par l’appartenance au groupe» – la séparation est cœur même de l’identité. «Se couper pour advenir. […] Les rites et les récits juifs font constamment écho à ce devoir de coupure. Abraham rompt avec les siens tout comme Moïse.» Et le rabbin d’ajouter dans l’un des derniers chapitres intitulé non sans malice «Le Kâmasûtra juif», que la littérature kabbalistique décrit la sexualité comme une condition primordiale de l’épanouissement de l’homme et de la femme.
Iconoclaste, Delphine Horvilleur? «Souvent les gens imaginent que ma démarche est rebelle. La remise en question est au cœur de la pensée juive: en cela je m’inscris de façon très traditionnelle dans ma tradition.» La Française a pourtant dû s’exiler à New York pour poursuivre ses études. La jeune femme a commencé par suivre un cursus médical, puis devient journaliste, notamment sur France 2, avant de se tourner vers les études rabbiniques. «Je voulais approfondir les textes. Or, en France, on ne permet pas aux femmes de le faire. Je suis donc partie aux Etats-Unis, où la mouvance libérale est majoritaire.» Si elle est aujourd’hui l’une des trois femmes rabbins de France (aucune d’elles n’est toutefois reconnue par la mouvance traditionnelle représentée par le Consistoire français), la pionnière a été Pauline Bebe dans les années 90. En Europe, rares sont les femmes rabbins. En Suisse, il n’en existe pas.
Quand on l’interroge sur le doute, le rabbin plante ses yeux verts dans les nôtres et lance, sans hésitation. «Il est omniprésent. La définition de la spiritualité, c’est cette capacité à accepter qu’il y a du vide en soi, qu’il y a, en chacun de nous, une faille identitaire, du brisé, du manquant, du vide… Ma religiosité n’est pas compatible avec la certitude. J’ai l’impression de vivre en permanence avec des déchirures qui peuvent se traduire par les caractères protéiformes de mon identité: je suis juive certes, mais je suis aussi femme, mère, française, consommatrice de sushis…» Ses affiliations sont innombrables, dévoile-t-elle. «Les récits de ma vie n’ont pas besoin d’être réconciliés. La spiritualité dont on a le plus besoin aujourd’hui, c’est la spiritualité de cette ubiquité-là. Il peut y avoir des prismes multiples. Et le récit de l’autre n’invalide pas pour autant ma vérité et ma légitimité. Dans cette période de crispation identitaire, de repli communautaire, je crois qu’il est bon de s’en souvenir.»
L’air grave mais le sourire en coin, elle plaide pour une union des infidèles. «Il est troublant que tous les fondamentalismes ont en commun de faire appel à la fidélité. Les infidèles devraient s’unir, créons un club! C’est le propre des systèmes dogmatiques que de se maintenir parce qu’ils ne font pas de place à l’autre. En réalité, l’enjeu de toutes nos traditions est qu’elles nous invitent à être en permanence dans un voyage. Le questionnement permanent – cette impossible sédentarité intellectuelle – est commun avec nombre de traditions religieuses. Le poète et philosophe musulman Abdelwahab Meddeb ne dit pas autre chose lorsqu’il explique être tiraillé entre fidélité et infidélité.»
Et de conclure, parce qu’il le faut, sur le conflit israélo-palestinien: «L’altérité est au cœur du conflit. Et les mots sont importants. Il faut questionner les termes, revenir à la complexité. Suis-je prêt à accepter l’autre dans sa différence, en percevant à quel point il me ressemble? Aujourd’hui, on ne cesse de nous demander de dire si l’on est pro-palestinien ou pro-israélien. Et pourquoi ne pourrions-nous pas être les deux? Moi je suis les deux. Il faut bien sûr qu’il y ait un état palestinien viable, mais cela n’invalide pas mon sionisme.»