Poutine : le choix du jusqu’au-boutisme
Avec son discours du 30 septembre, le président russe a changé de récit, faisant du conflit qu’il a lui-même déclenché en envahissant l’Ukraine une guerre de civilisations contre un Occident désigné en « ennemi ». Il ferme ainsi toutes les portes du dialogue et de la diplomatie.

Depuis le discours glacial prononcé à Munich en 2007, Vladimir Poutine a ponctué sa stratégie de rupture de diatribes spectaculaires, d’autant plus virulentes qu’elles renvoyaient à un univers progressivement détaché des réalités. Un nouveau palier a été franchi le 30 septembre, à Moscou, à l’occasion de la cérémonie consacrant l’annexion unilatérale de territoires ukrainiens conquis par la force. Sa rhétorique a en effet irrémédiablement rompu les amarres avec le langage des responsabilités.
Est-ce l’effet des revers militaires qui s’accumulent sur le terrain, ou celui de la piètre image d’une mobilisation partielle décrétée dans la difficulté, et que beaucoup de ses concitoyens s’efforcent de fuir ? Toujours est-il que le maître du Kremlin a donné l’image d’un homme macérant dans la vindicte et la haine, dans un enfermement qui aurait franchi le point de non-retour.
La Russie ne pouvant manifestement pas être mise en échec par une nation dont il nie l’existence, Vladimir Poutine a changé de récit. Il a été bien moins question de cette Ukraine qu’il fallait promptement « dénazifier », et qui est désormais sommée de se soumettre à une négociation où il n’y aurait rien à discuter, et surtout pas des conquêtes russes.
Le règne du mensonge et de la matraque
Devant la perspective d’une déroute qui n’est désormais plus à exclure catégoriquement, le dirigeant russe a en fait maquillé sa guerre de choix en guerre de civilisations, en lutte existentielle contre un Occident désigné comme « ennemi ». Il a travesti ce dernier en Moloch, lancé à l’en croire à l’assaut de la Russie sous la férule des « Anglo-Saxons », en monstre dont les actions seraient « contraires à la nature même de l’homme, à la vérité, à la liberté et à la justice ». Autant de valeurs dont on sait combien elles sont choyées par le poutinisme, comme en témoigne à l’intérieur de ses frontières le règne du mensonge, de la matraque, de l’embastillement et des disparitions brutales.
Le dirigeant russe s’est aventuré au-delà de sa dénonciation ancienne d’un Occident décadent qu’il faudrait purger en toute hâte de ses libertés. Assenant que « la dictature des élites occidentales est dirigée contre toutes les sociétés, y compris les peuples des pays occidentaux eux-mêmes », sans que l’on comprenne pourquoi tant d’hommes et de femmes ne songent qu’à rejoindre ce même Occident, il a en effet dénoncé une « répression de la liberté elle-même » qui « a pris les traits d’une religion : un satanisme pur et simple ».
Menace obsédante
Cette diabolisation permet toutes les outrances. Vladimir Poutine en avait donné un avant-goût le 21 septembre, en évoquant un usage de l’arme suprême par la Russie, une menace devenue obsédante dans ses interventions, qui ne serait qu’une riposte à une attaque nucléaire venue des Etats-Unis, totalement fantasmée.
Ce même biais lui permet d’escamoter sa responsabilité dans le déclenchement du conflit en cours, dont l’Occident serait le seul responsable, de faire endosser à ce dernier sans le moindre indice le sabotage de gazoducs en mer Baltique, ou encore de dénoncer une entreprise « néocoloniale » occidentale, consacrée au « pillage du monde entier », dans une formule qui s’applique assez précisément, aujourd’hui, à ce que fait la Russie en Afrique.
En quelques mois, Vladimir Poutine a fermé toutes les portes du dialogue et de la diplomatie et persisté dans la voie d’une guerre qui ne se fixe aucune règle, qui n’obéit à aucune valeur morale. Son destin, désormais, est indéfectiblement lié au sort des armes. Il ne s’agit pas de la Russie. S’il est une lutte existentielle, elle ne concerne que lui.
Le Monde

