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Qatar 2022, Berlin 1936, les mêmes compromissions, la même lâcheté

En 1936 comme aujourd’hui, même si les enjeux sont moins graves, l’humanité a préféré fermer les yeux devant des pratiques déshonorantes.

Ne jamais fermer les yeux quand il s'agit des droits de la personne. | Markus Spiske via Unsplash
Ne jamais fermer les yeux quand il s’agit des droits de la personne

Jusqu’au dernier moment, j’ai espéré qu’un joueur, un entraîneur, un gouvernement, un journaliste, une organisation étatique, se lève pour dire son refus. Pour affirmer qu’en conscience, il ne pouvait cautionner cette mascarade. Qu’il était de son devoir de se dissocier d’un événement qui par son extravagance financière, son je-m’en-foutisme écologique, son traitement de la personne humaine, sa pratique systématique de la corruption, son dévoiement même de la nature d’une Coupe du monde, heurtait son sens des responsabilités.

De toute évidence, je m’étais trompé: il ne s’est strictement rien passé. Les matchs se sont enchaînés, les retransmissions télévisées aussi, et les journaux, même les plus progressistes d’entre eux, ceux qui en temps ordinaire passent leur temps à donner leçons de morale sur leçons de morale, ont aligné les articles comme si de rien n’était. Comme si tout était normal. Et cette nonchalance, cette indifférence, ce renoncement aux valeurs démocratiques les plus élémentaires, cette monstrueuse absence de courage, ce délitement par le bas, signent leur défaite morale.

Comment ne pas penser, même si les enjeux ne sont pas de même nature, aux Jeux olympiques de Berlin en 1936? Comment ne pas voir dans l’attitude des acteurs traditionnels, des corps constitués, des délégations de sportifs, de tout ce qui fait une nation, la même veulerie, la même soumission, le même aveuglement, le même abaissement, les mêmes compromissions? Et au bout du compte, la même disgrâce. Quand face à l’ordre établi, devant la toute-puissance de l’argent ou de l’autorité, on se fait complice hier de l’innommable, aujourd’hui de l’abominable.

C’est cela qui s’est joué au Qatar. La grande trahison de l’humanité. C’était l’occasion rêvée de marquer le coup et ce sont les coups qui ont meurtri ce qui nous restait d’espérance. Des milliers de personnes sont mortes pour ériger des stades qui demain ressembleront à de grands géants décharnés, perdus dans l’immensité du désert. D’autres ont été traitées comme des esclaves, des ouvriers payés une misère, ayant à vivre dans des conditions dégradantes. Oui, par bien des aspects, même si comparaison n’est pas raison, ceux-là furent symboliquement «les juifs» des jeux de Berlin, des sous-hommes corvéables à merci.

Et le monde a encore fermé les yeux. Le monde s’est tu. Comme toujours. Comme hier. Comme demain. Il savait la corruption, l’inanité de l’entreprise, l’absurdité climatique, l’atteinte aux minorités sexuelles. Et il n’a strictement rien fait. Absolument rien. Il s’est plié aux diktats de la FIFA sans émettre la moindre réserve, dans cette complicité qui est celle des peuples et des États quand pour des raisons mercantiles ou des désirs d’ailleurs, ils en viennent à bafouer le socle de leurs valeurs communes. Sans morale, sans éthique, sans cette flamme en la croyance de concepts qui dépassent les particularismes nationaux et permettent l’émancipation de chacun, l’humanité n’est rien, juste une entité misérable prête à tous les renoncements pour satisfaire ses besoins immédiats.

Dimanche, notre président ira tout sourire encourager notre équipe nationale. Comme il y a quatre ans quand il paradait imbécilement aux côtés de Poutine et d’Infantino, c’est-à-dire, le pire du pire. De regrets, il n’en aura aucun et adressera de nouveau ses félicitations au Qatar pour l’excellence de son organisation. Lui qui se voulait tel Rimbaud, «absolument moderne», confond raison d’État avec exigence de la raison, laquelle ne peut s’acoquiner ni avec la corruption organisée, ni avec l’abaissement des droits de la personne. Arrive un moment dans la vie d’un individu, encore plus d’un chef d’État, où, pour ne pas perdre la face, il doit de toute sa force capable dénoncer les folies de son temps, l’abus d’autoritarisme comme l’embrigadement mafieux.

De son affection pour les chasseurs jusqu’à ses hésitations en matière d’écologie, sans oublier sa peur panique de voir ressusciter la horde sauvage des gilets jaunes, cette peur paralysante qui empêche toute audace, Emmanuel Macron s’illustre comme un homme d’un autre temps, d’une époque heureuse où la croissance économique était sans limite et les ressources infinies.

Ces temps, on le sait, ne reviendront pas.

Seule demeurera la lâcheté.

La sienne comme la nôtre.

Laurent Sagalovitsch 

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