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Ben Hodges : « Poutine envoie les Russes au hachoir à viande, en vain »

Pour l’ancien commandant de l’US Army en Europe, l’armée russe n’est pas en mesure de progresser en Ukraine. Selon lui, elle perdra la Crimée.

Ancien des guerres d’Irak et d’Afghanistan, le général Ben Hodges a commandé l’armée américaine en Europe de 2012 à 2017. A ce poste – l’un des plus prestigieux de l’US Army – il était aux premières loges pour suivre l’annexion de la Crimée par Moscou et la guerre dans l’est de l’Ukraine en 2014. Depuis l’Allemagne, où il réside et dont il parle la langue, il intervient régulièrement sur CNN ou Fox News pour parler de la guerre en Ukraine. Interrogé par L’Express à plusieurs reprises, il suit de près ce conflit qu’il analyse avec un regard de militaire. Depuis les premiers jours de l’invasion russe, il se dit invariablement convaincu que l’armée de Kiev finira par l’emporter. A condition, toutefois, que l’Occident continue de fournir l’armement nécessaire à la victoire et, même, accélère la cadence.

 Que vous inspire la nomination du chef d’état-major Valeri Guerasimov, le 11 janvier, à la tête des opérations militaires russes en Ukraine en remplacement du général Surovikine ?

Général Ben Hodges : Ce énième remaniement prouve encore une fois que « l’opération militaire spéciale » de Poutine est loin de répondre à ses attentes. Cela montre aussi que la structure du commandement russe est intrinsèquement incohérente. Leurs généraux sont incapables de mener des opérations à grande échelle en coordonnant les efforts de plusieurs armées. De plus, c’est la preuve qu’il existe une lutte d’influence très âpre entre les différentes factions qui se disputent le pouvoir. Enfin, notons au passage qu’aucun des dirigeants ou commandants militaires russes n’a l’air d’être en bonne santé. Le stress énorme de la guerre, ajouté à leur hygiène de vie probablement peu saine, se lit sur leurs visages.

Ce changement à la tête de l’armée arrive une dizaine de jours après le bombardement du Nouvel An à Makiivka – carnage qui a fait 400 morts côté russe selon les Ukrainiens. Votre commentaire ?

Le chiffre exact est peut-être plus faible que ce qu’ont annoncé les Ukrainiens, mais certainement plus élevé que ce que reconnaissent les Russes [NDLR : moins d’une centaine selon Moscou]. Cela me rappelle ce que nous, Américains – et vous, Français – avons vécu à Beyrouth (Liban) avec le double attentat d’octobre 1983 contre la Force multinationale de sécurité de Beyrouth : 241 soldats américains et 58 Français avaient perdu la vie. On sait depuis lors que placer trop de militaires dans un seul et même immeuble revient à les exposer à un grand danger. Après dix mois de guerre, le commandement russe ne prend même pas les mesures de base visant à protéger ses soldats. C’est pourtant le b.a.-ba des opérations militaire.

Leur hiérarchie rejette la faute sur les soldats, coupables, selon elle, d’avoir utilisé leurs téléphones portables, ce qui aurait facilité leur géolocalisation. C’est peut-être vrai. Mais rejeter la responsabilité sur les appelés en dit long. Le fautif se trouve d’abord dans la chaîne de commandement. C’est lui qui a regroupé des centaines de soldats au même endroit : dans un immeuble mitoyen d’un dépôt de munitions ! Tout cela trahit un manque de discipline dans la troupe. Cette mauvaise décision a peut-être été motivée par la volonté de surveiller des soldats récemment mobilisés qui auraient pu être tentés de déserter. Ou de voler du matériel. En tout cas, il y a un problème : l’armée russe est une institution qui n’apprend pas de ses erreurs, ne s’adapte pas aux situations évolutives, ne sait pas faire respecter la discipline ni régner la confiance.

Ces erreurs peuvent-elles discréditer les dirigeants aux yeux de la société russe ?

En France ou aux Etats-Unis, cela aurait provoqué un scandale médiatique, un débat au Parlement et un mécontentement populaire. Mais la Russie ne possède pas de média comme L’Express susceptible d’aller poser des questions gênantes à ses dirigeants et braquer le projecteur sur les dysfonctionnements de l’armée. C’est pourquoi une telle affaire ne risque pas d’ébranler le pouvoir russe. A long terme, peut-être…

Dans quel moment de la guerre nous trouvons-nous aujourd’hui ?

Le champ de bataille n’est pas aussi dynamique qu’il y a un mois même si, par endroits – à Soledar et Bakhmout notamment – les combats sont intenses. L’Ukraine se trouve dans une phase préparatoire. Elle vise ponctuellement des infrastructures logistiques, des réseaux de communications et de transports russes. Cela peut être le prélude à une offensive. Les Ukrainiens préparent le champ de bataille. La capacité des Ukrainiens à se montrer méthodiques, agiles et méticuleux est impressionnante. Ils affaiblissent la logistique d’en face tout en renforçant leur capacité offensive grâce aux livraisons d’armes annoncées par la France, l’Allemagne et les Etats-Unis : des tanks, des véhicules, des canons.

Grâce à ce matériel, ils espèrent perforer le front ennemi qui se compose d’une succession de tranchées russes occupées par des soldats mal préparés, mal équipés et mal commandés. De leur côté, les Russes se préparent aussi à leur manière. Ils font monter au front les nouvelles recrues, toujours aussi mal préparées, afin d’atteindre une masse critique de combattants.

Quand pourrait se produire la contre-offensive ukrainienne ?

Je ne sais pas : un mois, deux mois, davantage… Cela dépendra du climat, de l’état du sol et de l’évaluation faite par les Ukrainiens. La question qu’ils se poseront sera : avons-nous suffisamment dégradé la logistique et le commandement russes ? Nous allons assister prochainement à davantage de dégâts causés aux pistes d’atterrissage, aux ponts et aux voies de communication. Il n’existe que deux routes reliant la Crimée à la Russie : le pont de Kertch qui, j’en suis certain, sera à nouveau détruit bientôt, et ce que l’on appelle « le pont terrestre », qui connecte la péninsule à la Russie via Marioupol et Melitopol. Cette route est à portée de lance-roquettes Himars, ce qui signifie qu’elle fera l’objet d’une disruption continue. Détruire cette ligne de communication est un prérequis pour toute attaque ukrainienne réussie.

Une nouvelle mobilisation de masse, décidée par Vladimir Poutine, pourrait-elle contrarier les plans ukrainiens ?

Je ne crois pas. On a vu le résultat de la première mobilisation, en septembre. Des centaines de milliers de Russes ont quitté leur pays pour éviter d’être envoyés au front. Moscou peut sans doute mobiliser encore 100 000 ou 200 000 recrues. Mais après, quoi ? On retombe toujours sur les mêmes questions. Ces soldats seront-ils bien entraînés ? Armés ? Dotés d’uniformes, de bottes, de casques ? Poutine peut envoyer tous ces gens au hachoir à viande, cela ne changera pas fondamentalement la donne. D’ailleurs, les Russes semblent le savoir si l’on en croit leur humour désespéré. Une blague circule en ce moment en Russie. C’est l’histoire d’un soldat sur le front ukrainien qui parle à sa mère au téléphone : « Maman, c’est un hachoir à viande ici. » Et elle de répondre : « Mais j’en ai déjà un ; rapporte-moi plutôt un mixeur. »

Certains pensent que la mobilisation russe pourrait signifier le véritable début d’une guerre d’usure…

Je n’aurais jamais imaginé dire ceci avant la guerre mais le fait est que l’Ukraine n’a pas de problème d’effectifs. Ils ont plein d’hommes et de femmes prêts à défendre leur pays. Actuellement, 700 000 soldats sont mobilisés et ils possèdent encore en réserve d’un à deux millions de gens disposés à défendre leurs frontières. La Russie, à l’inverse, a un gros problème de ressources humaines, en grande partie parce que personne ne veut vraiment aller au front. L’occupation et la défense du Donbass et de la Crimée ne suscitent pas d’enthousiasme. Et, à cause de la corruption, le système de mobilisation est dysfonctionnel.

A votre avis, comment s’organise la dynamique entre le leader tchétchène Ramzan Kadyrov et le patron du groupe de mercenaires Wagner Evgueni Prigojine ?

Il semble qu’en dépit de ses fanfaronnades – l’autre jour, il faisait une série de pompes sur un plateau de télévision à Moscou –, Kadyrov se tient un peu en retrait. En tout cas, on n’entend pas parler de Tchétchènes tués au combat. Il préserve peut-être ses troupes à l’arrière du front afin de préserver ses propres intérêts. C’est tactique. Soit il veut être vu, à un moment donné, comme un sauveur ou un remplaçant ; soit il conserve ses effectifs en prévision d’une troisième guerre de Tchétchénie qui pourrait éclater après celle d’Ukraine. Cette fois, les Tchétchènes pourraient l’emporter parce que l’armée russe est diminuée.

Quant à Prigojine, qui parle de son armée privée comme de la meilleure de Russie, j’observe qu’il n’a toujours pas rencontré le succès à Bakhmout bien qu’il y ait concentré toutes ses forces depuis six mois. La communication ne semble pas optimale entre lui et le ministre de la Défense Sergueï Choïgou, et pas davantage avec le chef d’état-major Valéri Guerasimov [NDLR : désormais également commandant en chef de l’offensive en Ukraine]. Tous ces gens font des calculs personnels en se demandant à quel poste ils atterriront après la guerre – et dans quel état. En résumé, la dynamique entre ces différents centres de décision est incompréhensible.

Pensez-vous que les Russes puissent lancer une offensive depuis la Biélorussie, comme l’a évoqué le général Zaloujny, chef de l’armée ukrainienne ?

C’est possible. C’est aussi – ne l’oublions pas – ce que les Russes voudraient que nous pensions. Et cela, afin que l’Ukraine se détourne de son objectif principal : la libération de la Crimée. La question est aussi politique : jusqu’à quel point [le dictateur biélorusse] Loukachenko acceptera-t-il d’appuyer l’armée russe ? Je pense qu’il va continuer à faire l’équilibriste. Il donne au Kremlin juste assez pour contenter Moscou mais ne veut pas engager sa petite armée – environ de 10 000 hommes, une dizaine de bataillons. Celle-ci serait balayée en quelques jours.

Que se passe-t-il derrière les lignes russes, où les incendies inexpliqués (de dépôts de carburants, de supermarchés) se multiplient ?

J’observe que plusieurs fois par semaine, un mystérieux incident se déclenche. C’est sans doute le résultat d’actions menées par des agents infiltrés, des forces spéciales ukrainiennes, des saboteurs russes, des anarchistes, des criminels.

Quelle est l’importance de la livraison des véhicules blindés par la France, les Etats-Unis, l’Allemagne ?

C’est important. Les chars français AMX-10 RC, par exemple, sont extrêmement performants. Ils sont très mobiles, avec des gros canons. Les Ukrainiens tireront bénéfice de ces véhicules qui se déplacent rapidement. J’aurais personnellement adoré avoir des AMX-10 RC lorsque j’étais en service. Tout commandant militaire a besoin de mobilité et de puissance de feu pour détruire des bunkers et des véhicules ennemis. De leur côté, les Bradley américains (sur chenilles), qui peuvent embarquer jusqu’à sept combattants, sont les meilleurs véhicules d’infanterie au monde, bien protégés contre les éclats d’obus et qui sont dotés, outre leur canon, d’un lance-missile d’une portée de trois kilomètres. Le commandant du véhicule dispose, dans la tourelle, d’énormément d’informations sur la situation en cours grâce aux caméras thermiques, télémètres et autres instruments électroniques. Les Bradley sont très supérieurs aux BTR (blindés sur huit roues) et aux BPM (quatre roues) russes. Les Marder allemands [NDLR : similaires aux Bradley, mais plus petits] sont également excellents.

Tous ces blindés, qui combinent mobilité, rapidité, puissance de feu, protection, pourront constituer le fer de lance d’une offensive. L’idée n’est pas de saupoudrer ces équipements le long de la ligne de front. Ce serait du gâchis. Au contraire, il faut concentrer ces véhicules dans des opérations coup de poing pour briser la résistance de l’ennemi en un point donné.

Les Etats-Unis mais aussi l’Allemagne ont promis de fournir chacun une batterie de missiles Patriot pour la défense antiaérienne. Cela changera-t-il la donne ?

Il n’existe aucune arme qui, à elle seule, puisse changer le cours de la guerre. Cela étant dit, le Patriot est très efficace contre les bombardiers, les avions de chasse et les missiles ennemis. Cependant, il s’agit d’un système qui ne défend qu’un seul endroit à la fois : un pont, un aérodrome, une usine, etc. Doté de six ou sept lanceurs, le Patriot est capable de défendre une ville comme Kiev, ou Odessa, ou Kharkiv. L’état-major ukrainien devra donc décider quel endroit défendre en priorité. L’Ukraine aurait besoin de davantage de systèmes Patriot mais il y en a peu en stock. En Europe, les Etats-Unis ne disposent que de quatre exemplaires positionnés en Pologne, en Slovaquie, etc. Si l’Allemagne donne, comme Berlin l’a annoncé, un système Patriot supplémentaire, ce sera une avancée significative.

Qui remporte actuellement la bataille du ciel, dont on parle peu ?

Il est étonnant que la Russie n’ait pas été capable d’imposer sa supériorité aérienne malgré l’avantage de la proximité. Dominer l’espace aérien n’est pas seulement une question de nombre d’avions. C’est une affaire complexe qui requiert une planification rigoureuse, beaucoup de professionnalisme et des entraînements réguliers. C’est quelque chose auquel l’Otan consacre beaucoup d’efforts. Les Russes, beaucoup moins. Je lis quotidiennement des rapports sur la guerre du ciel et je suis stupéfait de constater que la Russie n’a pas la capacité de faire davantage de sorties aériennes que l’Ukraine.

Et cela, alors même que nous avons facilité la tâche des Russes en refusant de livrer à l’Ukraine des armes de portée supérieures à 90 kilomètres. En bridant les lanceurs de roquette multiples Himars à 90 kilomètres, nous avons créé de facto des « sanctuaires » pour l’aviation russe qui peut tranquillement poser ses avions à 90 kilomètres de l’Ukraine, après y avoir bombardé des civils. Si nous donnions aux Ukrainiens des lance-missiles ATACMS (d’une portée de 300 kilomètres), ou des drones Raeaper ou Grey Eagles, les choses seraient différentes. Les Ukrainiens pourraient éliminer, depuis Odessa, les terrains d’aviation situés en Crimée.

Certains affirment qu’en réalité la Russie a déjà gagné, parce que – qu’on le veuille ou non – elle a déjà conquis la Crimée et une partie du Donbass.

C’est absurde. La Russie n’a gagné sur aucun plan et en aucune manière. Après son avance initiale, elle a reculé et perdu beaucoup de territoire. Sa logistique est largement détruite. D’importantes unités militaires ont été éliminées. Son armée et dans un état lamentable. La « grande » flotte de la mer Noire se cache par peur d’être coulée par un pays qui n’a même pas de marine. Le ministère de la Défense est rongé par la corruption et l’inefficacité. Je ne vois pas comment l’on peut affirmer que la Russie ait atteint le moindre de ses objectifs. Ajoutons que les meilleures troupes russes (les VDV aéroportés) sont l’ombre de ce qu’elles étaient depuis les lourdes pertes subies au début du conflit. Dans ce contexte, je ne vois pas se dessiner une force russe cohérente qui pourrait mener une offensive victorieuse au printemps.

L’Ukraine récupérera-t-elle un jour la Crimée ?

Si l’on avait fourni des missiles ATACMS qui parcourent 300 kilomètres, la Crimée serait déjà intenable pour la Russie. Les terrains d’aviation auraient été détruits. Et la marine russe aussi. Je pense qu’on finira par leur livrer ces ATACMS mais nous sommes face à une administration américaine qui a des procédures exaspérantes : chaque mois, elle apporte un peu plus d’aide que le mois précédent, mais tout est lent et arrive au compte-gouttes.

Au début, Washington hésitait à livrer des missiles Stinger parce que certains craignaient que si les Ukrainiens abattaient un hélicoptère russe, une escalade militaire s’en suivrait… Maintenant nous en sommes à livrer des blindés Bradley et des batteries antiaériennes Patriot, c’est-à-dire ce que les Ukrainiens réclament depuis le début. Demain, nous livrerons sans doute des ATACMS et des chars Abrams. Que de temps perdu ! Depuis le début de la guerre, nous nous sommes autocensurés et avons surestimé le risque d’une escalade russe. Mais les choses changent peu à peu. Et le piège, en Crimée, va se refermer sur la Russie.Général Ben Hodges, ex-commandant de l' US Army en Europe sur la chaîne ARD en Allemagne, en octobre 1919 à Berlin.

Général Ben Hodges, ex-commandant de l’ US Army en Europe sur la chaîne ARD en Allemagne, en octobre 2019 à Berlin.

Axel Gyldén

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