Ce que 2023 réserve aux féminismes
Il est difficile d’imaginer une année plus importante pour les droits des femmes dans le monde que 2022. Du soulèvement porté par les femmes en Iran au recul des droits reproductifs aux Etats-Unis, des victoires immenses de la “vague verte” de militant·e·s pro-avortement en Amérique Latine aux impacts genrés de la guerre en Ukraine, 2022 a apporté son lot de bouleversements. A chaque nouvelle décision d’une cour suprême, chaque décret d’un gouvernement autoritaire, les vies de millions de femmes et de minorités de genre ont changé de trajectoire. Leur possibilité de choix étendues ou restreintes.
Si l’année qui vient de s’écouler nous a rappelé la violence de la lutte qui se joue entre les personnes qui veulent se débarrasser du patriarcat et celles qui veulent l’imposer avec une brutalité croissante, que nous réserve 2023 ?
Nos yeux resteront bien sûr rivés sur l’Iran, où les manifestations massives provoquées par la mort de Mahsa Amini, 22 ans, aux mains de la police des mœurs continuent. Cela alors même que les manifestant·e·s encourent le risque d’être condamné·e·s à mort. Les révoltes précédentes qu’a connu le pays ont fini par être écrasées par le régime. Mais le mouvement lancé l’année dernière autour du slogan Kurde “Femme, vie, liberté” a montré une tenacité sans précédent au cours des 43 ans de la République Islamique d’Iran. Il est aujourd’hui clair qu’une grande partie des résistant·e·s estiment ne plus avoir grand chose à perdre.
En Afghanistan, les femmes et les filles continuent d’être effacées de la vie publique. La dernière semaine de 2022, les Talibans ont interdit aux femmes de travailler pour des ONGs. Ce décret risque de rendre la distribution d’aide humanitaire impossible à une population qui en a cruellement besoin. La raison officielle donnée par les Talibans est bien connue de leurs camarades iraniennes: “des plaintes graves concernant le non-respect du port du hijab islamique ». Les femmes n’ont pas le droit de se déplacer sans un gardien (un homme), d’aller à l’université ou, pour les plus jeunes, au collège. Une poignée de courageuses continuent, comme elles peuvent, de manifester contre ces attaques obscènes contre leurs libertés. Elles auront besoin de notre soutien en 2023.
Le sort des droits reproductifs aux Etats-Unis après le retrait du jugement Roe v Wade de la Cour Suprême, qui assurait un droit fédéral à l’avortement, continue d’évoluer. Plusieurs des états qui ont essayé d’interdire l’avortement après cette décision ont été rappelés à l’ordre par les tribunaux, et plusieurs de ces bras de fer sont toujours en cours. D’autres ont réussi à restreindre l’accès à l’avortement de manière considérable. Comme prévu, dans beaucoup d’états qui ont restreint le droit à l’avortement, l’accès aux soins de santé reproductive et maternelle a énormément souffert. L’histoire de Kaitlyn Joshua, une femme noire que l’on a refusé de traiter pendant une fausse couche par peur d’enfreindre les lois anti-avortement de la Louisiane, est typique du recul des soins prodigués aux personnes enceintes après la criminalisation de l’IVG. Mais les collectifs de justice reproductive ont répondu aux restrictions en redoublant leurs efforts dans les états dans lesquels l’avortement est toujours disponible, et leur travail, ainsi qu’une décision récente d’autoriser la vente de la pilule abortive en pharmacie, permettront à de nombreuses personnes de recevoir les soins dont elles ont besoin.
Le nouveau président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, a pris ses fonctions le 1er janvier, amenant avec lui un vent d’espoir après quatre ans passés sous le joug de Jair Bolsonaro, un misogyne acharné. La journaliste Mariana Fagundes, qui a interviewé les candidat·e·s jeunes, queer et issu·e·s des classes populaires qui se sont présenté·e·s aux élections de l’année dernière pour la newsletter Impact, affirme que l’inauguration de Lula était “la représentation de la diversité qui prend le pouvoir” :
Le passage d’une période rétrograde, où les femmes n’avaient de voix qu’en tant qu’épouses, à un moment où nous avons retrouvé notre rôle au premier plan a été marqué par la remise de l’écharpe présidentielle au nouveau président par un groupe composé d’une femme noire, d’un leader autochtone, un ouvrier d’usine, une personne handicapée, un·e enseignant·e, une ouvrière et un enfant des favelas.
Dans le reste de l’Amérique Latine et des Antilles, beaucoup ont bon espoir que la “vague verte” continuera d’ouvrir le droit à l’avortement pour des millions de personnes. Ma collègue Agustina Ordoqui a suivi ces avancées de près. Voici son pronostic pour 2023:
La relance du processus constitutionnel au Chili et la possibilité d’inclure les droits sexuels et reproductifs dans la nouvelle constitution sera l’un des combats. Un autre sera de faire en sorte que de nouveaux états mexicains adoptent des lois pour s’aligner sur la décision de la Cour suprême, qui en septembre 2021 a déclaré que la criminalisation de l’avortement était inconstitutionnelle. Des états comme Puebla et Nayarit s’en rapprochent.
Voir des collègues vénézuélien·ne·s recueillir des signatures pour porter une proposition citoyenne à l’Assemblée nationale sur l’avortement est aussi encourageant. Le mouvement féministe latino-américain est puissant et organisé. Je suis convaincue qu’il y aura de bonnes nouvelles pour la région en 2023 grâce à bon nombre de ces efforts.
Au Sierra Leone, les féministes espèrent le passage d’une loi autorisant l’avortement cette année. Le président, Julius Maada Bio, avait fait parler de lui l’année dernière en annonçant son soutien à un projet de loi visant à dépénaliser l’avortement lors de la Conférence Africaine sur la Santé et les Droits Sexuels. La loi sur la santé maternelle et reproductive devait être soumise au parlement pour approbation à la fin de l’année dernière, mais n’a pas encore été adoptée.
Un autre pays poursuivra son combat pour la légalisation de l’avortement : le Maroc. En 2022, une vague de manifestations avait éclaté après la mort de ”Meriem”, une jeune fille de 14 ans, qui avait péri à la suite d’un avortement clandestin. L’avortement a longtemps été tabou au Maroc mais une nouvelle génération de jeunes féministes réclame maintenant un changement. Nous entendrons sûrement parler d’elles en 2023.
Les nigérian·e·s se rendront aux urnes en février pour des élections présidentielles et législatives, dans lesquelles les femmes ne représenteront que 10% des candidat·e·s, soit la moitié du chiffre de 2019. Le Nigeria, pourtant un des pays les plus peuplés d’Afrique, a l’un des taux de participation politique des femmes les plus bas au monde, et les militantes féministes réclament une plus grande parité au niveau local, régional et national.
Sur le continent européen, les parlementaires maltais devraient voter sur l’autorisation des médecins à fournir des soins médicaux d’urgence aux personnes enceintes, la première étape sur la voie de l’assouplissement d’une des lois d’interdiction de l’IVG les plus strictes au monde. Les militant·e·s espèrent que le processus amènera à un éventuel accès à l’avortement sur l’île. En février, le Sénat français examinera un projet de loi visant à inscrire l’avortement dans la constitution. Si la chambre haute, qui est dominée par des élu·e·s conservat·eur·rices, approuve le projet de loi, un référendum devra être organisé.
Le procès de la militante féministe polonaise Justyna Wydrzyńska pour avoir fourni des pilules abortives à une femme aura lieu cette semaine. D’après Justyna Wydrzyńska, elle a donné le médicament à cette femme parce qu’elle atteignait la fin de la limite de gestation pour leur utilisation et qu’elle subissait des violences conjugales. Son procès a été reporté à plusieurs reprises après l’absence de témoins au tribunal.
La Cour Suprême indienne pourrait rendre deux décisions majeures en 2023. En février, le tribunal entendra des plaidoyers autour de la criminalisation du viol conjugal. Le Code pénal indien stipule actuellement que les relations sexuelles au sein d’un mariage ne peuvent pas être considérées comme un viol. L’année dernière, le tribunal a statué que le viol conjugal était bien un viol dans une décision qui a aussi étendu le droit à l’avortement aux femmes mariées, mais n’est pas allé jusqu’à le criminaliser. La cour examinera également une affaire sur la légalisation du mariage gay lancée par quatre couples de même sexe. L’Inde a supprimé une loi coloniale qui pénalisait le sexe homosexuel en 2018, mais le pays ne reconnaît pas les mariages homosexuels ni les unions civiles, refusant aux couples queers le droit d’adopter des enfants ensemble, d’hériter des biens les un·e·s des autres ou de prendre des décisions médicales importantes.
Dans une bonne nouvelle pour les personnes trans, l’autodétermination de genre entrera en vigueur cette année en Ecosse et en Nouvelle-Zélande. Dans ces pays, les lois suppriment l’obligation de fournir une preuve de traitement médical pour pouvoir affirmer leur genre. En Écosse, les personnes trans pourront légalement changer leur genre auprès des administrations dès l’âge de 16 ans. La loi néo-zélandaise entrera automatiquement en vigueur en juin, tandis que le projet de loi écossais devra attendre de recevoir l’approbation de la couronne.
En tant que fan acharnée de football, je me lèverai en pleine nuit pour soutenir mes équipes préférées pendant la Coupe du Monde Féminine de Football, qui aura lieu en Australie et Nouvelle-Zélande en juillet et août (allez l’Angleterre, l’Australie et les Bleues!) Ce sera la première Coupe du Monde depuis que l’imbattable équipe féminine américaine a remporté une rémunération égale à celle de leurs homologues masculins (pas très performants).
Comme chaque année, 2023 sera remplie de victoires et de déceptions pour les droits et les libertés des femmes et des minorités de genre. Et si les défis sont immenses, l’histoire montre que notre capacité à les surmonter l’est aussi. La clé, comme toujours, est de bien regarder.
Je vous laisse avec les mots de ma collègue Mythili Sampathkumar, qui illustre chaque mois nos reportages :
En 2023, je trouve un certain confort prudent et optimiste en sentant qu’il y aura plus d’opportunités d’être intersectionnel·le·s, d’élever les voix non entendues et de trouver une forme de solidarité.
Megan Clement

