« L’Attachement social », de Serge Paugam : ce qui nous tient ensemble
Dans un essai important, le sociologue analyse avec une ampleur nouvelle les mécanismes du lien social et de la solidarité. Ultra-Droite et Ultra-Gauche s’essayent à détruire les liens sociaux, les solidarités et processus de coconstruction d’un nouveau monde. Tout est prétexte à fouler aux pieds fraternité et sororité, confiance et reconnaissance, jusqu’à la liberté et la démocratie. Le ressentiment devient loi…

« L’Attachement social. Formes et fondements de la solidarité humaine », de Serge Paugam, Seuil, « La couleur des idées », 640 p., 27 €, numérique 19 €.
La société existe-t-elle encore dans un monde où chacun peut se croire indépendant des autres ? Emile Durkheim (1858-1917), qui observait déjà les progrès de la division du travail et de l’individualisme, n’avait étrangement pas de doutes à ce sujet. La solidarité des individus lui apparaissait comme une évidence et le point de départ de toute sociologie. « Comment se fait-il, se demandait-il en étudiant les changements des formes de solidarité dans le temps, que, tout en devenant plus autonome, l’individu dépende plus étroitement de la société ? »
Serge Paugam, dont les travaux sur la « disqualification sociale » des plus pauvres font référence depuis une trentaine d’années, est un lecteur subtil de Durkheim. On ne s’étonnera donc pas de le voir poser de nouveau cette vieille question dans L’Attachement social, son nouveau livre, qui fera date par l’ampleur théorique et empirique de son propos. L’accroissement des inégalités, la remise en cause de la solidarité du système de protection sociale ou la tentation de l’entre-soi aux deux extrêmes de la société montrent, s’il en était besoin, que celle-ci n’a pas perdu sa pertinence aujourd’hui, bien au contraire.
Dans un registre métaphorique emprunté à l’art du tissage et à celui de la mosaïque, Serge Paugam analyse la façon qu’ont les individus de tenir les uns aux autres ou, pour le dire autrement, « les fondements anthropologiques de la solidarité humaine ». Il examine pour cela l’entrelacs de quatre motifs du lien social contemporain dans de nombreuses interactions sociales : le lien de filiation, le lien de citoyenneté, le lien de participation élective, et le lien de participation organique, qui dérive de l’activité professionnelle.
Fabrique ou destruction de l’estime de soi
Dans ces quatre domaines, le lien entre les individus peut revêtir de multiples formes que Paugam décrit à l’aide d’une multitude d’exemples tirés de recherches sociologiques récentes. Il peut plus ou moins protéger les individus, comme dans le cas du marché du travail, sur lequel un continuum de contrats différents sépare les plus stables des plus précaires. Il peut aussi leur conférer plus ou moins de reconnaissance en contribuant à la fabrique de l’estime de soi ou en la détruisant, comme dans les cas de « dégradation statutaire » consécutive à un licenciement brutal, un divorce douloureux ou une insulte raciste. Le croisement de ces deux dimensions du lien social, protection et reconnaissance, permet au sociologue de distinguer les « liens qui libèrent », porteurs de l’une et l’autre, de liens qui « fragilisent » ou « oppressent », lorsque l’une des deux est absente, ainsi que de la rupture des liens lorsque les deux font défaut.
La forme des liens sociaux est cependant largement régulée par la société, qui peut les rendre plus ou moins désirables et contraignants, comme le montre Paugam en restituant les résultats d’une enquête collective portant sur une trentaine de pays. Des différences importantes existent en effet entre les pays caractérisés par un « régime d’attachement familialiste », où les liens de filiation dominent, comme en Amérique du Sud ou en Europe de l’Est, les pays caractérisés par un « régime d’attachement organique », comme la France, où le travail est le plus protecteur, les pays marqués par « l’attachement volontariste », où prime le « civisme associatif », comme aux Etats-Unis, et les pays proches du « régime d’attachement universel », comme les pays nordiques, dans lesquels la citoyenneté est le lien le plus fort.
Mais les liens doivent aussi être conquis. Ils le sont par les plus pauvres lorsque ceux-ci luttent contre leur relégation en investissant des lieux ouverts comme les bibliothèques publiques, où ils peuvent trouver des ressources parmi leurs pairs et un peu d’estime de soi. Ils le sont aussi par les plus riches lorsqu’ils pratiquent la ségrégation résidentielle dans les « beaux quartiers ». Ils le sont enfin lors des mouvements sociaux, dans lesquels Paugam retrouve des formes de solidarité familiale permettant de libérer du temps pour manifester, ou discerne la revendication de nouveaux liens en matière professionnelle et civique. Dans le cas des « gilets jaunes », ces revendications émanaient qui plus est de personnes dont le seul point commun était de n’avoir réussi à tisser que des liens fragiles avec la société.
Verrons-nous apparaître dans les années à venir de nouvelles revendications d’attachement, moins dépendantes des cadres nationaux et faisant appel à de nouveaux types de liens ? Serge Paugam le suggère dans la conclusion de ce livre important en mettant en évidence l’émergence récente d’un « attachement à l’humanité », que de nouvelles institutions pourraient fortifier en matière économique ou écologique, par exemple. Les plus pessimistes peineront à voir se dessiner cette perspective aujourd’hui, mais nul ne pourra nier l’importance de la question pour l’avenir de notre société.
Extrait
« Il n’est pas facile de mesurer statistiquement l’attachement au quartier (…). Une solution a été de suggérer aux enquêtés d’imaginer la situation de devoir déménager et de leur demander si, à cette occasion, ils regretteraient leur quartier. Le contraste des réponses entre les quartiers riches et les quartiers pauvres ressort de façon frappante : 68 % des habitants des premiers répondent “oui, beaucoup” contre seulement 17 % des habitants des seconds, contre 38 % de l’ensemble des quartiers de la métropole parisienne. (…) Le degré de similitude sociale est un bon indicateur. (…) Dans ce cas, les individus sont peu différenciés les uns des autres, partagent les mêmes sentiments, obéissent aux mêmes croyances et adhèrent aux mêmes valeurs, ce qui ressortait précisément des anciennes enquêtes dans les quartiers ouvriers. Il est possible de mesurer la similitude sociale à partir d’une question subjective posée aux habitants : “Vous sentez-vous semblable, plutôt semblable, plutôt différent ou très différent des personnes qui habitent votre quartier ?” La proportion des personnes interrogées qui estiment être très ou plutôt semblables atteint près de 70 % dans les quartiers riches, alors qu’elle n’est que de 51 % dans les quartiers pauvres. »
L’Attachement social, pages 310-312