
Olga en France, Sasha en Ukraine : deux sœurs à l’épreuve de la guerre
Le 24 février 2022, la Russie envahissait l’Ukraine. Un cataclysme dans la vie des deux sœurs ukrainiennes. Depuis un an, nous avons publié chaque semaine leur journal, où chacune raconte la guerre, sa guerre. Elles y livrent sans détour leurs peurs, leurs espoirs… et une colère viscérale contre la Russie.
Vendredi 25 février 2022, Kyiv. Sasha avance dans un sous-sol éclairé par la lumière crue des néons. Elle tient son téléphone en hauteur pour montrer à sa sœur, Olga, le parking où elle s’est réfugiée avec son compagnon, Viktor, Yana, sa meilleure amie, et leur maman. Il y a aussi Rom’, son petit bouledogue français, qui est là, roulé en boule dans un siège de camping. Hier, des bombardements ont réveillé en sursaut tout le pays. La Russie a envahi l’Ukraine. A Paris, Olga est à la cave à vins où elle travaille. Des clients entrent, elle me donne précipitamment son téléphone pour aller les rejoindre.
Je reste plantée dans l’arrière-boutique, son portable entre les mains. Sur l’écran, le visage fin et doux de Sasha. Je savais qu’Olga avait une sœur cadette restée en Ukraine, mais je ne l’avais jamais vue. Sasha porte un épais sweat blanc à capuche et, par-dessus, une sorte de manteau en jean, ses longs cheveux blonds sont relevés. Elle me parle comme si elle continuait la conversation entamée avec sa sœur quelques minutes plus tôt. Elle est simplement passée de l’ukrainien au français. Elle n’a pas l’air paniquée, plutôt concentrée.
Sasha m’explique qu’ils ont quitté leur appartement ce matin et roulé comme des fous pour gagner le sous-sol de cette résidence où habite Yana (appelée Y. dans leur journal). Le parking, tout neuf, a deux niveaux et n’est ni en centre-ville ni hors de la ville : il leur est apparu comme l’abri le plus sûr. Une immense colonne de chars russes se trouve à quelques dizaines de kilomètres de la capitale. L’« invasion à grande échelle » – c’est ainsi qu’elle va être appelée pour la distinguer de la guerre dans le Donbass, en cours depuis 2014 – a commencé. De la France, sa sœur, Olga, a tout suivi, en apnée.
La France était son pays de cœur
J’ai rencontré Olga en avril 2014 à Kyiv (j’écris le nom de la capitale à l’ukrainienne, comme elles le font dans leur journal). A cette époque, l’immense place Maïdan est occupée depuis novembre 2013. Une révolution citoyenne y est née au nom de la liberté, des valeurs européennes, du rejet de la corruption et de l’omniprésence russe dans la vie économique et politique. Un écho à la « révolution orange », en 2004. Une convulsion de l’indépendance, en 1991, pour ce pays fondu dans l’URSS pendant près de soixante-dix ans. Olga a alors 26 ans, elle est professeure à l’Institut français. J’en ai trois de plus et je cherche une interprète pour interviewer des Ukrainiens qui étaient en première ligne lors des affrontements des 19 et 20 février 2014. Ces jours-là, sur Maïdan, une centaine de personnes, plus tard baptisée la « Centurie céleste », ont été tuées par la police prorusse.

Olga traduisait magnifiquement, pleurait souvent pendant les entretiens et, le soir, me racontait ce pays dont je connaissais peu de chose. Plus tard, elle est venue habiter en France. L’Hexagone était son pays de cœur et la révolution de 2014 l’avait sans doute aussi un peu déçue. Tant d’espoirs soulevés, peu de changements à son goût. En janvier 2018, je lui ai proposé de m’accompagner à nouveau en Ukraine. Cette fois pour rencontrer des combattants engagés dans le conflit du Donbass. Beaucoup d’Ukrainiens volontaires rejoignaient le front pour défendre ce territoire occupé par les Russes. Une guerre de tranchées, aux frontières de l’Europe, qui, entre 2014 et 2020, avait fait plus de 13 000 morts.
« Depuis mon parking, je voulais crier partout que la Russie envahissait notre pays, là, maintenant. Les gens devaient le savoir en lisant leur journal et en buvant leur café matinal. » Sasha
Alors, quand, ce matin de février 2022, le monde entier découvre que des chars russes sont aux portes de Kyiv, je pense tout de suite à Olga. Et c’est étrange, mais je pense aussi pêle-mêle au papier peint à fleurs de la cuisine de l’appartement de sa mère où l’on était passé se doucher, à sa grand-mère, à sa sœur, à sa vie. A leur vie qui soudain vole en éclats. Quand je la retrouve, le lendemain, à la cave à vins, je ne sais pas comment la rassurer. Elle souffre terriblement d’être loin des siens, de ne pas savoir minute par minute ce qu’ils font, ce qu’ils traversent. S’ils sont vivants.
Le soir, je propose à Olga et Sasha d’écrire un journal de guerre à deux voix. Pour se raconter leur quotidien l’une à l’autre. Pour nous raconter ce que l’on ne peut pas comprendre quand on ne le vit pas dans sa chair. « Je ne ressentais rien au moment où tu nous l’as proposé, je l’ai fait pour toi, c’était un automatisme, se souvient Olga. Comme une réaction de mon corps qui voulait être utile. » Sasha complète : « Je ne me suis pas projetée, mais je n’ai pas hésité une seconde. Depuis mon parking, je voulais crier partout que la Russie envahissait notre pays, là, maintenant. Les gens devaient le savoir en lisant leur journal et en buvant leur café matinal. » Au début, l’idée est de tenir ce journal quelques jours. Cela fait un an que le journal d’Olga et Sasha Kurovska (jusqu’à présent, par mesure de précaution, elles avaient refusé de donner leur nom de famille) est publié chaque semaine dans M.
Ni de l’héroïsme ni de l’idéalisme
« Jeudi 24 février. (…) Ce matin, sur l’écran de mon téléphone, j’ai vu les yeux terrifiés de ma petite sœur », écrit Olga dans les toutes premières lignes. Cette invasion tant redoutée dont elles parlaient encore ensemble à Noël sans vraiment y croire est arrivée. Les écouteurs vissés dans les oreilles, Olga scrute en continu les médias, les réseaux sociaux et appelle les siens en boucle : sa sœur, sa mère, sa grand-mère, son père… Elle voudrait être avec eux, le vivre avec eux. « Et Sasha qui ne répond pas depuis une heure et demie, ça m’énerve !!! » A Kyiv, sa mère a rejoint Sasha dans l’appartement où ils habitent avec Viktor. Ils entendent les missiles tomber au loin, doivent agir, et vite. « Toute la journée, on a fait des courses et nos bagages, note Sasha le 24 février. On imagine toutes les possibilités : rester ou partir, prendre des trucs ou les laisser, demeurer auprès des plus âgés ou se sauver nous-mêmes. »
En France, toutes les pensées d’Olga se dirigent vers un but : les faire venir. Mais, alors que, le 24 février, Sasha assurait : « On va quitter l’Ukraine, on n’a pas le choix. Olga nous attend en France », deux jours plus tard, elle se ravise. « On ne part plus. Il n’en est plus question. C’est bizarre mais je suis contente d’être à Kyiv, je me sens bien, c’est ma ville. Je me sentirais mal d’être ailleurs. » Ce n’est ni de l’héroïsme ni de l’idéalisme, c’est ce qu’elle ressent, ce qui lui paraît juste. Elle ne changera plus d’avis.
Olga a le cœur coupé en deux. « Samedi 5 mars. (…) Je ne sais pas comment continuer à vivre avec cette peur pour eux », confie-t-elle. Tandis que les Russes se rapprochent et occupent des villes de banlieue, elle va essayer chaque jour de convaincre les siens de partir, désespérément. Elle qui n’a jamais prié de sa vie prie tous les soirs désormais. Epaulée par des anxiolytiques et des verres de vin. Elle fait et refait des plans pour que sa sœur, sa mère et sa grand-mère embarquent dans les trains que tant de femmes et d’enfants prennent depuis la gare centrale de Kyiv. Yanis, son compagnon, se prépare même à aller les chercher en voiture à la frontière polonaise. Puis un jour, le 7 mars, elle écrit : « J’ai enregistré à ma mère un long vocal en lui disant : “Arrêtez, venez, mettez-vous en sécurité, c’est le plus important.” Et je l’ai effacé. Je n’ai pas le droit de faire ça, de dire ça. J’ai juste le droit de les soutenir. »
Recycler le pain en biscottes
A la résidence, la vie de Sasha, de sa mère, de Viktor et de Yana est rythmée par les allers-retours au parking et les promenades de Rom’ dans la cour de l’immeuble. Les sirènes des alarmes antiaériennes hachent leurs jours et leurs nuits. « Samedi 26 février. (…) Notre routine s’organise. Dormir, manger et prendre une douche. On commence à avoir notre emploi du temps de guerre. Le matin, on fait le tour de toute notre famille, nos proches, nos amis. On prépare à manger puis on organise tout pour la nuit que l’on passe au sous-sol au cas où les sirènes retentissent. »
Peu à peu, ils découvrent qu’ils ont des voisins. Il y a ceux qui font des rondes dans les étages, ceux qui mettent en place un centre de tri de colis d’aide humanitaire, d’autres encore qui cuisinent pour les combattants. « La nation devient une armée », s’émeut Sasha dans son journal du 2 mars. « Ce n’est pas de l’euphorie mais c’est… une croyance, une confiance totale. » Avec sa mère et Yana, elles préparent sans discontinuer des gâteaux aux pommes pour ne pas laisser pourrir les fruits fournis par un réseau de solidarité qui s’est très vite développé partout dans Kyiv et ailleurs ; elles apprennent à fabriquer du pain puis à le recycler en biscottes.
« Le premier mois, à la résidence, on essayait de répondre à nos besoins vitaux. Mais il n’y avait aucune émotion, aucun amour ou tendresse, ces sentiments étaient comme coupés. » Sasha
Des soirées s’improvisent parfois dans le parking. Ils boivent un verre, jouent au bridge, chantent ensemble The Cranberries ou regardent Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino, les fusils des volontaires posés contre les piliers. Bien sûr, la peur est tapie, tout le temps. Le 2 mars, tard dans la nuit, allongée à côté de sa mère, Sasha tape cette note sur son téléphone : « Après quelques heures dans le parking, on tombe de fatigue et on monte dans l’appartement. Dans le noir de notre chambre où on dort tous ensemble (Viktor est sur le plancher, Y. sur le lit pliant, maman et moi sur le lit normal), on vient d’apprendre que la station nucléaire de Zaporijia est en flammes. Est-ce qu’on se réveillera demain ? »
« Au début, il y avait tant d’événements à raconter dans le journal, se rappelle Sasha lorsqu’on en parle aujourd’hui. Je me souviens d’un désir fort de dire la vérité, d’apporter mon propre témoignage. » Alors elle raconte les avancées de l’armée russe autour de la capitale, leur vie à huis clos. « Le premier mois, à la résidence, poursuit-elle, on essayait de répondre à nos besoins vitaux. Mais il n’y avait aucune émotion, aucun amour ou tendresse, ces sentiments étaient comme coupés. La guerre romantique dans les films ou les romans, où on s’embrasse en regardant les bombes exploser, franchement, ça n’est pas du tout ça. On est focalisé sur notre survie. »
Deux réalités parallèles
Avec Sasha et Olga, nous échangeons tous les soirs. Des notes vocales et des messages par centaines. Je leur demande de préciser une idée, de m’expliquer, de trouver des mots pour décrire les petites choses du quotidien et les déflagrations intimes de cette guerre qui a déjà envahi leur esprit. Les deux sœurs vivant dans deux réalités parallèles, le journal devient pour elles une façon de se comprendre. Olga ne parvient pas à retenir ses larmes en repensant à ces premières semaines. Elle évoque un « galop de nouvelles terrifiantes ». Ni jour ni nuit, un continuum de panique. « Depuis le début de la guerre, les semaines se répètent inlassablement, écrira-t-elle le 30 mars. Le lundi, je ne vais vraiment pas bien, je veux à tout prix faire venir les miens ; le mardi, je pète un câble, le matin surtout. Les mercredi, jeudi, vendredi, samedi, je remonte la pente, ça va à peu près. Et le dimanche, je commence à replonger. »
La guerre va creuser dans leur personnalité. Olga est plus angoissée et impulsive. Sasha plus mesurée, méthodique. Olga a 34 ans, elle est passionnée d’œnologie et de chant lyrique. Elle vit à Paris depuis sept ans, elle est en couple avec Yanis. Sasha a 32 ans, elle travaille dans la communication et le marketing en tant qu’indépendante. Son amoureux, Viktor, est architecte. Elle ne le dirait peut-être pas comme ça, mais elle fait partie de la génération hipster de Kyiv. Ultra-connectée, cultivée, informée. Leur famille est très urbaine, habitante de la capitale depuis plusieurs générations. Elle n’est ni riche ni pauvre, plutôt classe moyenne. Ils ne sont pas propriétaires, n’ont pas de résidence secondaire.
Les filles ont fait les mêmes études que leurs parents – une fac de français – et que leur grand-mère maternelle, Valentine, professeure et grande voyageuse, morte en 2020. « La première “Française” de la famille », écrira le 18 juin avec fierté Olga dans son journal. Leurs parents sont séparés depuis des années. Elles parlent parfaitement ukrainien, mais leur langue maternelle, et celle de leurs échanges, est le russe. Depuis le début de la guerre, c’est terminé. « Maintenant, avec ma mère et ma sœur, on parle tout le temps en ukrainien, remarque Olga le 7 avril. On s’était toujours parlé en russe. C’est fou comme sensation, c’est magnifique. »
Ensemble, on ne communique qu’en français. Elles s’expriment très bien dans notre langue, connaissent notre culture et ont conscience de ce que nous savons de l’Ukraine : en général, pas grand-chose. En linguistes de formation, l’une comme l’autre font très attention aux mots qu’elles emploient. Dans leur journal, elles vont très vite décider d’écrire la version ukrainienne des noms propres et de ne plus mettre de majuscules à Russie, Poutine ou Moscou. Elles adoptent aussi les mots que la guerre a inventés et popularisés : « rachiste » (pour Russes + fascistes), « poutler » (pour Poutine + Hitler), « terreurussie »… La rédaction de M accepte qu’elles ne suivent pas la charte orthographique du Monde.
Le conflit s’installe
« Dimanche 3 avril. Olga : “Aujourd’hui, les photos du nord de Kyiv libérée apparaissent partout sur les réseaux… c’est une horreur. Les morts, les morts, les morts. Partout sur les routes. Torturés. Je pleure chaque âme de mes chers compatriotes. Ce sont des monstres inhumains qui torturent, pillent, tirent dans la nuque des civils et les enterrent par centaines dans des fosses. La réalité est horrifiante.” » Le même jour, Sasha écrit : « Ce qu’on découvre à Boutcha et dans la région est affreux. Aujourd’hui, c’est le jour le plus noir de toute la guerre”. » Les exactions et les crimes de guerre commis dans cette petite ville de la banlieue de Kyiv marquent un tournant. Militaire et psychologique. Les Russes s’éloignent et paraissent renoncer à prendre la capitale. Ils vont se concentrer dans l’Est et dans le Sud.
« Quand on a appris pour Boutcha, se souvient Sasha, on est resté muets toute une journée avec Maman, Viktor et Yana. On découvrait ce qui s’était passé juste à côté, ce qu’était l’occupation rachiste, ce qui aurait pu nous arriver à nous aussi. Ça a été un moment très dur. » Epuisée, Sasha se dispute avec sa mère, puis avec Viktor. Ils décident de retourner chacun chez eux. Elle emménage seule, avec son petit chien, dans un appartement loué dans la résidence de Yana. Elle n’est pas encore séparée de Viktor, mais leur couple se délite. Ils se quitteront en juillet. Avec sa mère, elles ne se reparleront qu’à Pâques.

« Mercredi 6 avril. Je me demande pourquoi on est tellement agressifs envers ses proches tandis qu’au même moment, tout près, des gens se séparent pour toujours, écrit Sasha, un soir. C’est hallucinant. » Le 8 avril, elle poursuit sa réflexion : « L’intelligence émotionnelle ne marche plus. Alors on se sépare, même si pendant une guerre, se séparer de ses proches peut sembler absurde et fou. » Tous commencent aussi à comprendre que le conflit s’installe. Et qu’il va falloir vivre avec. S’adapter. Chercher un travail, gagner de l’argent, penser à soi. Sasha tangue au milieu de tout ça. « Je ne suis que le vide total », note-t-elle encore le 8 avril. Trois jours plus tard, avant de passer sa première nuit seule dans son studio vide, elle met du ruban adhésif sur les fenêtres, au cas où elles exploseraient, puis s’effondre en larmes au moment de changer de vêtements, ces vêtements qu’elle a portés tout le premier mois de guerre, comme un « uniforme ». Elle prend des calmants et se couche.
Notre routine d’écriture va se structurer
A Paris, Olga respire un grand coup : sa famille n’est plus en danger de mort permanent. Les Russes s’éloignent. Très vite, elle se demande s’il est légitime de continuer à écrire ce carnet de bord. Des gens en Ukraine vivent bien plus qu’elle l’horreur de la guerre. On en discute beaucoup. « La réponse était finalement simple, explique-t-elle aujourd’hui. On allait continuer à raconter l’Ukraine et la réalité de la guerre avec notre subjectivité. La propagande russe concerne autant le présent que la relecture du passé et toute notre culture. On veut faire savoir qui est notre pays. Très peu de gens nous connaissent. »
Les deux sœurs sont conscientes que cette guerre est aussi celle de l’information. Alors ce journal va être leur effort de guerre, leur contribution. Tandis que dans les premières semaines de l’invasion, il était constitué d’un mélange de nos échanges, de transcription de leurs notes vocales et de petits textes qu’elles m’envoyaient au jour le jour, notre routine d’écriture va peu à peu se structurer. Toute la semaine, nous allons échanger sur l’actualité de la guerre, sur ce qu’elles font, sur comment elles se sentent. De leur côté, elles prennent des notes sur leur téléphone dès qu’une idée leur vient ou qu’une émotion les envahit, elles les développeront le week-end et l’on retravaillera ensemble le texte, avant de l’envoyer chaque lundi soir à la rédaction en chef de M.
« En nous russifiant, ils ont voulu effacer le patrimoine ukrainien et toutes les raisons d’être fiers de ce que l’on est, tout ce qui fait un peuple. On les réapprend, mais le prix à payer est beaucoup trop cher. » Olga
Olga plonge dans ses souvenirs d’enfance et d’adolescence pour raconter l’odeur des forêts de pins de ses vacances d’été et le goût de la pastèque. Elle se remémore aussi les phrases humiliantes entendues toute sa vie. Le père de famille français qui lui demande : « L’Ukraine, c’est une région de Russie ? » Ou le rire de ce Moscovite qui la reprend sur son drôle d’accent de khokhol – un surnom péjoratif que les Russes donnent aux Ukrainiens qui peut se traduire par « simplet », « benêt ». Et ces blagues qui reviennent sans cesse sur les Ukrainiens buveurs de vodka.
Elle consigne ses longues conversations avec sa grand-mère Raïssa, les histoires de famille. La faim qui tiraillait les enfants aux ventres gonflés pendant l’Holodomor, cette famine organisée par Staline en 1932 et en 1933 et qui a fait plus de 3 millions de morts en Ukraine. L’occupation allemande. Son arrière-grand-père, soldat dans l’Armée rouge, mort pendant la guerre en 1941. Les persécutions de l’élite culturelle ukrainienne pendant tout le XIXe et le XXe siècle. L’art de la broderie ou de la peinture sur œuf. Les recettes de cuisine. Les confitures de baies de sorbier.

« L’Ukraine est un pays jeune, c’est vrai, me dit Olga, mais les traditions sur son territoire sont anciennes. En nous russifiant, ils ont voulu effacer le patrimoine ukrainien et toutes les raisons d’être fiers de ce que l’on est, tout ce qui fait un peuple. On les réapprend, mais le prix à payer est beaucoup trop cher. » Olga confie à plusieurs reprises sa culpabilité de ne pas avoir été plus fière de la culture de son pays avant la guerre. « Jeudi 7 avril. (…) Quand j’étais petite à l’école, lorsque quelqu’un me parlait en ukrainien, je ressentais une honte. Aussi, quand ma grand-mère parlait ukrainien, j’avais honte, je me disais que c’était une langue de la campagne. C’est dire à quel point moi aussi j’ai été victime de la propagande russe. Je ne m’en rends compte maintenant. »
La russophobie les envahit
Sasha a vécu cette prise de conscience il y a quelques années, pendant la révolution de 2013-2014 : un jour, sur la place Maïdan, elle réalise qu’elle connaît très mal les paroles des chansons traditionnelles que la foule entonne. Un choc et une révélation. Depuis, elle se jette à corps perdu dans la culture de son pays. Dans son journal, le 22 mai, elle se réjouit d’aller revoir Les Chevaux de feu, un film d’avant-garde réalisé en 1964 par Sergueï Paradjanov, un des fondateurs du cinéma poétique ukrainien, elle nous incite à découvrir Le Serment de Pamfir, premier long-métrage du réalisateur ukrainien Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, présenté au Festival de Cannes en 2022. Elle évoque souvent les « étoiles » de la littérature nationale que sont Ivan Franko, Taras Chevtchenko, Lessia Oukraïnka, mais aussi des auteurs contemporains, notamment Serhiy Jadan, son « poète adoré ». Elle se rend à des festivals, à des lectures, au théâtre, elle découvre à la lueur des bougies pendant un black-out la danse traditionnelle de son pays avec le ballet Virsky. Ce soir-là, le 23 novembre, grisée, elle écrit : « Mon cœur est désormais rempli de cet amour pour tout ce qui reflète notre identité nationale. »
Au beau milieu du drame de la guerre, du siège de Marioupol, de l’occupation de Kherson, elles expriment aussi la russophobie qui les envahit, sans qu’elles parviennent à l’endiguer. « Dans ma tête, constate Olga, il n’y a que du noir et du blanc, comme s’il n’y avait plus de place pour les nuances, pour les gris. » Les viols, les tortures, les exactions commises par les soldats russes, les enfants tués, les personnes déportées, les familles séparées, les corps ensanglantés, désarticulés, amputés… elles sont submergées par ces images et ces témoignages qui se déversent sur les réseaux sociaux.
« Je les hais. J’ai envie de les tuer. (…) Mais qu’arrive-t-il à ce peuple ? Leur code génétique a-t-il été modifié ? », enrage Olga. Dès le 22 mars, Sasha demande : « Comment va-t-on se libérer de toute cette haine ? Est-ce qu’après la guerre on va tous devoir aller chez le psy pendant des années ? Il faudra travailler longtemps sur nos consciences. » Puis, plus tard, le 1er décembre, elle écrit aussi : « Parfois, la cruauté de notre russophobie me rend malade, mais, en même temps, je ressens une certaine satisfaction. C’est malsain. » Leur génération et la suivante n’arriveront pas à se débarrasser de ce sentiment, elles le savent. Olga et Sasha n’étaient pas des pasionarias de la guerre ou de la violence, ni même de la patrie. Pourtant, comme des millions d’Ukrainiens, elles vont développer une admiration inconditionnelle pour leur armée et pour leur président transformé en chef de guerre. Chaque apparition, chaque parole de Volodymyr Zelensky va venir les réconforter et leur donner de l’espoir.
Les commerces rouvrent
Le 6 avril, Sasha écrit, dans une juxtaposition d’enfer et d’ordinaire dont elle va devenir coutumière : « Mon esprit commence à comprendre qu’il va y avoir des dizaines de milliers de morts ukrainiens dans cette guerre. En parallèle, je cherche du travail. J’ai envoyé sept CV. » Elle a besoin d’argent et de normalité. Elle passe des entretiens dans son domaine d’expertise : le marketing et la communication. Autour d’elle, Kyiv se réveille, les gens qui avaient fui les premiers jours de l’invasion reviennent, il y a des embouteillages, les commerces rouvrent. « Lundi 9 mai. (…) L’atmosphère est si étrange. Tu ne sais jamais si tu dois planifier quelque chose ou si tu dois attendre. Et attendre combien de temps ? Des jours ? Des mois ? Alors tu avances même si c’est le bordel dans ta tête. »
Elle s’accroche à une routine : promener Rom’, faire du yoga, prendre des nouvelles de ses proches, voir ses amis. Au son des sirènes, les gens vivent, les boulangers pétrissent leur pâte, les dentistes anesthésient, les cinémas projettent les dernières nouveautés internationales. Sasha boit des cafés dans son bar favori. Il fait beau, elle essaye d’apprécier tous les petits bonheurs qui lui sont proposés : une omelette aux girolles, une promenade sur les rives du Dniepr. Carpe diem. Sur son avant-bras est tatoué en français « La vie est belle », elle veut s’y tenir. Ses amis à l’étranger lui racontent qu’il y a des pénuries d’huile et de moutarde, elle trouve de tout en grande quantité dans les supermarchés de Kyiv. Les prix n’ont pas encore augmenté de façon inquiétante. « Sashounya a eu une réponse positive de la boîte française de marketing ! nous apprend Olga le 12 mai. Je suis tellement heureuse et fière ! Ça me paraît complètement absurde de travailler, d’aller au café, d’avoir un quotidien un peu normal. Je trouve que ma famille est vraiment très courageuse. »

Sasha accepte ce job à distance avec la France. Les premières semaines, elle y met toutes ses forces, ignorant les sirènes et les alertes. Visioconférences, projets, réunions d’équipe. Début juin, elle emménage dans un appartement du centre-ville. Mais peu à peu elle commence à souffrir d’un intense mal de dos dont elle ne trouve pas la raison. Son moral s’abîme. « Il me semble que je vis d’une sirène à l’autre. » Après des mois de certitude, elle commence à douter. « Mardi 28 juin. Je ne sais plus si la victoire est vraiment possible, je n’arrive plus à puiser en moi l’énergie suffisante pour me rassurer et ne pas avoir peur de tout. »
Avec Yana, elles s’accordent quelques escapades en dehors de Kyiv, en dehors du temps. Elles prennent la voiture et dorment dans des résidences hôtelières quasi vides ou des petits chalets. Elles font du feu, écoutent de la musique, se raccrochent à la nature et aux choses simples. Et doivent faire attention aux mines. « Mercredi 3 août. (…) Le temps s’arrête, ici. La promenade, le petit déjeuner, le travail, le dîner, le sommeil. En pleine forêt, je sens vraiment que je me régénère. » Sasha va commencer une psychothérapie. A la fin de l’été, elle décide de démissionner.
« 1er septembre. (…) Ce sont mes derniers jours au travail, c’est triste et décevant pour mon équipe, pour moi aussi. Même si je sais que la seule chose dont j’ai besoin, c’est de partir avec maman dans les Carpates et de me retrouver. » Elle sera restée en poste trois mois. Trop dur de se consacrer à une réalité si différente. Avec sa mère, elles s’accordent des vacances dans une petite station thermale à 500 kilomètres de Kyiv. Sommeil, air pur, forêt, eau soufrée. Là-bas, Sasha prend une décision : revenir à sa vocation originelle, professeure de français. A son retour des Carpates, elle commence à dispenser des cours en visio à des Ukrainiens en Ukraine ou à l’étranger.

Peu après, à Paris, Olga demande à passer à mi-temps dans sa cave à vins. Et se remet, elle aussi, à donner des cours de français, à des réfugiés ukrainiens notamment. Il semble que la guerre, dans un même mouvement, les pousse à examiner leurs priorités, à aller à l’essentiel. Comme si elles étaient à la fois perdues et décidées. Pendant ce temps, l’armée ukrainienne gagne du terrain, des milliers de kilomètres carrés sont repris, des villes près de Kharkiv sont libérées.
Dans le sillage de l’armée russe, l’Ukraine découvre des crimes de guerre. Mi-septembre, les images des 400 tombes au milieu d’une forêt près de la petite ville d’Izioum font le tour du monde. Vladimir Poutine décrète la mobilisation en Russie : on parle de 300 000 hommes appelés. « Vendredi 23 septembre. (…) Les photos des aéroports, des gares, des routes russes défilent partout. Tous ces endroits sont blindés d’hommes qui fuient la mobilisation dans leur pays. Mais ne serait-il pas plus efficace de se révolter ? De faire un coup d’Etat ? », s’agace Olga qui, décidément, ne comprend pas que les Russes ne se soulèvent pas contre pareil despote.
Le spectre de la catastrophe de Tchernobyl
Partout en Ukraine, les discussions sur le risque de guerre nucléaire sont de plus en plus présentes. Des missiles touchent à plusieurs reprises la centrale nucléaire de Zaporijia, le monde entier découvre qu’elle est la plus grande de toute l’Europe. Elle a été prise d’assaut et occupée par quelque 500 Russes dès mars. Le spectre de la catastrophe de Tchernobyl, voire pire, est là. « Vendredi 30 septembre. (…) Je vais préparer ma “valise nucléaire”, annonce Sasha. Je la poserai à côté de mon sac d’évacuation, qui est prêt depuis des mois. J’y mettrai des imperméables, du ruban adhésif solide, des masques FFP3, des gants de caoutchouc – avec tout ça, on peut se fabriquer un costume censé nous protéger des radiations – et des bouteilles d’eau. Il ne faut surtout pas de métal. »
Et sa vie continue, avec deux sacs près de la porte. Après s’être inscrite sur l’application Tinder sans trop de conviction, elle tombe amoureuse de Dmytro, qui lui apprend à jouer aux échecs. Elle semble plus gaie et légère. L’amour est finalement un bon remède à la noirceur de la guerre. Elle a compris que, quand elle se projetait, elle allait mieux. Reprendre un peu le pouvoir sur les choses : elle s’y attelle avec application. Sasha prépare un voyage en France pour l’anniversaire d’Olga, comme chaque année. C’est une tradition. Elle ne veut pas manquer les 35 ans de sa grande sœur.
« Ça me fait penser aux lettres de poilus pendant la première guerre mondiale, on est au cœur de la guerre, dans son ventre, ça n’est pas abstrait. » Paula, une lectrice du journal d’Olga et Sasha
Certains jours, on se donne moins de nouvelles avec les filles. Parce qu’elles sont submergées d’émotions, malades ou tout simplement très occupées. Je regarde alors sur Internet où sont les villes et les villages qu’elles ont cités dans leur journal. J’écoute une musique qu’elles aiment. Je lis des choses qui nous rapprochent. Cette aventure épistolaire me lie à elles, à l’Ukraine. Mais pas seulement moi, les lecteurs de M aussi.
Au creux de l’été, le 16 juillet, quand Olga se demande si quelqu’un les lit encore, beaucoup répondront. Par lettres, par mails, que je leur transmets. Il y a Stéphanie et Alexandre, qui lisent le journal en famille au petit déjeuner. Il y a Christiane, qui a appris les chants traditionnels dont les filles ont parlé, et Clara, qui adore les clips de la rappeuse ukrainienne Alyona Alyona. Il y a ces dames d’un cours de bridge qui ont déclamé le journal à plusieurs. Anne, qui fait des kilomètres dans la campagne cévenole le samedi pour aller chercher le magazine. Marion, qui demande de leurs nouvelles sans pouvoir attendre la semaine suivante et termine son message par : « Je vous sens près de moi et pense à vous chaque jour. » Pierre, de son côté, cherche par tous les moyens à envoyer un groupe électrogène à Sasha.

Etienne Pinte, ancien député-maire de Versailles, leur partage ses souvenirs d’enfant de résistants que le journal a fait remonter. Il est touché par leurs écrits, car, « avec Olga et Sasha, j’ai accès à un état d’esprit, un état d’âme même, et cela complète tout ce que je lis par ailleurs ». Il leur fera parvenir un recueil du poète Taras Chevtchenko dans une traduction française. Un étrange dialogue s’instaure entre elles et les lecteurs. « Moi, ça me fait penser aux lettres de poilus pendant la première guerre mondiale, on est au cœur de la guerre, dans son ventre, ça n’est pas abstrait », explique Paule, qui découpe chaque semaine le carnet de bord d’Olga et Sasha. Elle range dans un classeur ces « mini-Mondes » et a prévu de les donner plus tard à son petit-fils. « Il n’a que 2 ans, mais il faudra un jour lui expliquer cette guerre au cœur de l’Europe. Grâce aux filles, j’ai un point d’attache, quelque chose qui me relit à cet événement. »
Cela touche profondément Olga et Sasha, qui s’inquiètent de l’oubli. « Les gens nous lisent, c’est précieux. Le journal est devenu dans ma vie la chose la plus importante, m’explique Sasha. Ça ne me prend pas tout mon temps dans la semaine mais beaucoup de place dans mon esprit. Quand j’écris, c’est très clair, je m’adresse à toi, Élisa, je communique avec toi tout le temps, mais j’essaye aussi de voir derrière, ces gens qui ne connaissent ni moi ni mon pays. Je veux qu’ils me comprennent. »
Solitude douloureuse
« Lundi 17 octobre – Sasha : Ce matin, attaque de drones kamikazes sur Kyiv. J’entends leur vrombissement et les rafales des fusils automatiques. Des explosions, aussi. C’est de la science-fiction. Je suis avec mon chien et Dmytro dans mon dressing. Ils ciblent les centrales électriques et d’autres points stratégiques. Mais ça peut tomber n’importe où. Dans les rues, nos soldats tirent sur les drones. On voit des vidéos où ils sont abattus par notre défense. C’est Star Wars. Si ce n’était si effrayant ce serait presque beau. » Chaque semaine, des pluies de missiles russes s’abattent sur Kyiv et d’autres villes d’Ukraine. Les sirènes se déclenchent en permanence. La défense antiaérienne ukrainienne en intercepte énormément, mais pas tous.
Le 18 octobre, Vika, une connaissance de Sasha, est tuée. Elle était sommelière. Elle était enceinte. Elle a été retrouvée dans les bras de son compagnon, mort lui aussi. Quelques jours après, Sasha monte dans un wagon bleu et jaune de la compagnie ferroviaire ukrainienne pour venir voir Olga en France. En train jusqu’à Varsovie, puis en avion jusqu’à Paris. Un périple de plus de vingt-quatre heures qu’Olga a effectué également à deux reprises. Ces voyages sont l’occasion pour elles de se projeter dans leurs réalités mutuelles. Quand elle était venue voir sa sœur à Kyiv quelques semaines auparavant, Olga avait vécu l’angoisse des alarmes antiaériennes, les longues heures réfugiée dans le dressing avec Rom’et la conscience aiguë du temps présent.

Cette fois, c’est Sasha qui va comprendre la vie schizophrénique de sa sœur à Paris, la solitude douloureuse dans laquelle elle vit loin des siens. « Jeudi 3 novembre. (…) A Kyiv, tu partages cette expérience de la guerre avec tout le monde, car on vit tous la même réalité, on n’a pas le choix. Mais Olga a si peu de gens avec qui partager ses peurs et ses colères. (…) Depuis des mois, Olga vit deux réalités et je comprends que parfois elle se sente tellement perdue ». Lors de la venue de Sasha à Paris, le magazine les invite à venir visiter la rédaction et à rencontrer les journalistes. Nous sommes le 2 novembre. Cette « pause de guerre », comme l’appelle Sasha, prend fin quand elle retourne à Kyiv.
L’hiver se durcit
Olga repart avec elle pour quelques jours. Dans ses bagages, elle n’a qu’un pantalon et un pull afin d’emporter le maximum de piles et de lampes pour sa famille. Les attaques des Russes sur les installations électriques et hydroélectriques s’intensifient dans tout le pays. Les coupures d’électricité, de chauffage, d’eau sont de plus en plus nombreuses à mesure que l’hiver se durcit. A son retour, Sasha quitte Dmytro. Elle est triste mais surtout désabusée. « Samedi 26 novembre. (…) J’imagine qu’il faut prendre du temps pour se ressourcer avant d’entamer une autre relation. Je ne l’ai pas fait, apparemment. »
Sur le front, les combats sont très violents. Bakhmout, Soledar, Kreminna. Les comptes Facebook et Instagram d’Olga et Sasha sont remplis d’annonces de soldats décédés. Les meilleurs, l’élite de la culture, du business, sont partis se battre, Sasha en est persuadée. En janvier 2023, des estimations de l’armée norvégienne évoquaient la mort de 100 000 soldats ukrainiens et de 30 000 civils. Côté russe, 180 000 soldats seraient morts ou blessés.
La vie quotidienne s’organise, malgré tout, entre les attaques de missiles et les black-out. « Mercredi 23 novembre. (…) En une heure, toute l’Ukraine est plongée dans le noir. Je n’ai plus de lumière, ni d’eau ni de chauffage (…) Je réussis à remplir ma baignoire avec de l’eau et j’allume des lampes à piles et des bougies. (…) Je perds toute connexion avec le monde. Il ne me reste qu’à m’habiller chaudement, à enfiler trois paires de chaussettes, allumer la gazinière pour avoir un peu de chaleur et à mettre mon portable en mode économie d’énergie. »
Sasha doit sans cesse décaler ses cours, charger ses batteries externes, débrancher ses appareils électriques en prévision des coupures. Parfois, elle part en quête d’électricité dans les cafés de son quartier. A la nuit tombée, les rues sont plongées dans le noir total. Sasha apprécie la poésie surréaliste de ces visions nocturnes. Les bandes réfléchissantes collées sur les vêtements, les gens qui déambulent comme des lucioles avec leur lampe frontale, le son assourdissant des générateurs qui font vivre la capitale. « Je me sens comme dans un conte magique. » Elle évoque souvent cette impression de « déréalisation » qui la saisit. Parfois, c’est onirique, parfois, elle a l’impression de tomber dans un trou sans fond. « Jeudi 13 octobre. (…) On continue à essayer de vivre, mais notre sentiment de frustration est immense. Comment le décrire ? C’est une sensation profonde d’insécurité et d’impuissance à la fois, on ne peut ni être protégés, ni arrêter cette guerre. » Elle essaie de faire bonne figure, mais il lui est de plus en plus difficile de refaire surface.
En France, Olga partage sa difficulté à écrire. « Mardi 6 décembre. (…) Je ne sais plus quoi écrire. Je me sens vide. Trop loin de l’Ukraine, de ma famille. Je suis seule. Je sais que Yanis est là pour moi, mais on reste toujours en tête à tête avec ces malheurs. Toute la journée, je range et nettoie l’appartement : j’en ai besoin pour faire le tri dans mes pensées. » Certains jours, elle n’a plus la force de regarder les flots de nouvelles, d’images de victimes, d’enterrements. Pour la première fois, le 21 janvier, elle se demande si elle doit essayer de se préserver.
« J’ai l’impression d’avoir tellement vieilli cette année. Je ne réalise pas l’impact psychologique sur moi, ma sœur, ma famille, sur tous les Ukrainiens. » Olga
A plusieurs moments de l’année, avec la rédaction de M, on a pensé arrêter le journal d’Olga et Sasha. En avril, après que les Russes ont quitté les abords de Kyiv, avant l’été, à l’automne aussi. Le rythme de travail, la fatigue, la peur de lasser étaient dans nos discussions. Suivre pendant autant de temps la vie de deux sœurs n’est pas vraiment dans les mœurs des médias. Il y a quelques mois, nous nous sommes fixé ensemble une date : les 1 an de l’invasion. On a évoqué un numéro du magazine avec Olga et Sasha en couverture. Elles, qui, au début de la guerre, avaient exigé la plus grande discrétion, ont accepté d’être photographiées. On aurait tant aimé que leur journal cesse avec la fin de la guerre. Leurs derniers écrits sont empreints d’une tristesse et d’une mélancolie profondes.
« J’ai l’impression d’avoir tellement vieilli cette année, confie, dans un souffle, Olga dans un café parisien. Je ne réalise pas l’impact psychologique sur moi, ma sœur, ma famille, sur tous les Ukrainiens. Et la guerre n’est pas finie, nous n’avons pas découvert tous les morts, toutes les destructions… » Elle marque une pause et ajoute dans un sourire fragile : « J’espère qu’un jour on sera des petites vieilles dans un chalet des Carpates et que devant un feu, en mangeant un bortsch, les joues rougies, on relira le journal et que ce sera le passé. »
Sasha n’arrive pas à imaginer que la guerre s’achève, elle ne sait plus quoi espérer, elle se sent si habituée. Coincée dans le présent. Elle se dit que, au printemps, il y aura une nouvelle rotation des soldats après le dur hiver, que ses copains seront tous appelés… Elle essaye de s’y préparer. Peut-être même que, à un moment, elle aussi sera mobilisée ? Alors que le journal se termine dans les pages du magazine, elle a proposé à Olga un autre rituel : un rendez-vous chaque dimanche, un café ensemble, sur leurs écrans parallèles, toujours à la même heure. Pour se raconter leur semaine. Garder cette habitude entre elles, continuer à mettre des mots et se libérer, un peu, de toute cette souffrance.