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« Les nouveaux spirituels rejettent toute institution qui nous imposerait ce que l’on devrait croire »

Les « nouvelles spiritualités » poussent comme des champignons, constate Marc Bonomelli. Pendant deux ans, le journaliste s’est immergé dans une nébuleuse hétérogène, allant du néochamanisme au développement personnel, en passant par l’écospiritualité.

Dans son livre Les Nouvelles Routes du soi (Arkhê, 320 pages, 19,90 euros), le journaliste Marc Bonomelli s’intéresse aux différentes formes de spiritualité ayant émergé ces dernières années, surfant sur la sécularisation et l’individualisme de nos sociétés contemporaines. Il montre ainsi que la plupart de ces « créatifs spirituels », n’hésitant pas à mêler de pratiques très diverses, inscrivent leur quête de sens dans un projet éthique, social et politique.

Les « nouveaux spirituels » auxquels vous vous intéressez mettent un point d’honneur à se différencier des religions traditionnelles. Pourquoi ?

A travers le refus des dogmes, ces nouveaux spirituels rejettent toute institution qui nous imposerait ce que l’on devrait croire plutôt que de faire notre propre exploration et vivre notre propre expérience. Selon eux, la spiritualité serait quelque chose de pur, dans l’ouverture, la connexion à soi et à l’univers, alors que la religion représenterait la rigidité, la fermeture et la violence.

C’est une idée très partagée, véhiculée notamment sur les réseaux sociaux au sein de cette mouvance. On peut ainsi retrouver, sur les comptes Instagram « Conscious Soul » ou « Astral Dimension », particulièrement suivis, l’image d’un poisson dans un bocal au milieu de l’océan pour illustrer la religion, et celle d’un poisson au milieu l’océan pour illustrer la spiritualité.

Peut-on mesurer le nombre d’adeptes de ces nouvelles spiritualités ?

Le phénomène est très difficile à quantifier car n’importe qui peut être plus ou moins concerné par au moins une pratique « spirituelle ». Comme il n’y a pas d’institution, il est difficile d’avoir un recensement précis… Mais la tendance semble fortement à la hausse.

Selon des travaux menés voilà déjà plus d’une décennie par le sociologue Jean-Pierre Worms (Les Créatifs Culturels en France, éditions Yves Michel, 2007), 17 % des Français feraient partie de la famille qu’il appelle les « créatifs culturels ». On peut également citer un sondage IFOP paru en 2020, selon lequel 40 % des moins de 35 ans croient en la sorcellerie, contre 25 % pour les plus de 35 ans.

Vous constatez que le cheminement de certains chercheurs spirituels commence après une expérience mystique sous l’effet de psychotropes… Peut-on vraiment mettre ces expériences sur le même plan que celles vécues par les mystiques des religions traditionnelles ?

Les deux types d’expériences ne sont peut-être pas si antinomiques qu’on ne le pense. L’essayiste américain Timothy Leary (1920-1996) considérait que les psychotropes étaient des raccourcis vers une expérience spirituelle similaire à celles des mystiques historiques. Ces deux formes d’expérience auraient ensuite été enfermées dans différents contextes culturels. Pour beaucoup de personnes, l’expérimentation de ces drogues n’est qu’une étape leur ayant ouvert un monde

Reste que beaucoup n’ancrent jamais cette expérience dans leur quotidien. Or, la spiritualité, ce n’est pas seulement vivre une expérience où l’on ne fait « qu’un avec le cosmos » le temps que durent les effets des psychotropes. Il s’agit, à partir de cette expérience d’unité, de tisser de meilleures relations avec les autres, la nature et soi-même. Certaines personnes interrogées sont également conscientes que ces drogues, dangereuses pour notre santé, peuvent nous griller psychologiquement.

Mais cela n’empêche pas d’autres de développer une éthique à partir de leur expérience des psychotropes. Dans mon livre, une jeune femme, Nastia, explique par exemple que les drogues psychédéliques lui ont fait comprendre que gagner de l’argent n’était peut-être pas le seul but de la vie. Et cette fenêtre l’a ensuite amenée à s’intéresser au chamanisme, au bouddhisme, puis à l’hindouisme.

Vous racontez aussi l’histoire d’Alex, un jeune homme qui s’est lancé subitement dans une voie spirituelle entre bouddhisme et chamanisme, mais dont le zèle a fini par lui coûter la vie…

Dans sa jeunesse, Alex avait beaucoup fait la fête et consommé des substances, qui ont sans doute contribué à le fragiliser psychologiquement. Puis, un jour, il a vécu une expérience sous l’influence d’ayahuasca (une décoction de plusieurs plantes d’Amazonie), où il aurait eu un contact avec la mort. Cette épreuve a provoqué chez lui une sorte de déclic. Considérant que les excès auxquels il s’adonnait jusque-là avaient été toxiques, il voulait engager une forme de purification.

« Une telle quête peut s’avérer dangereuse sans accompagnateur ni communauté »

Sa mère le mettait en garde contre ce changement brutal, qu’elle comparait au chemin des religieux les plus fanatiques. Il a pratiqué une session vipassana, l’une des techniques de méditation les plus anciennes de l’Inde. Il est resté immobile pendant une dizaine de jours, avec des repas très légers, dans un silence absolu. Puis il y a associé des pratiques issues du chamanisme, notamment en utilisant du kambo – du venin de grenouille d’Amazonie qui entraînerait une purge – afin de stimuler sa vitalité. Plus il méditait, plus il affirmait ressentir la souffrance des gens.

L’hybridation opérée dans le cadre de ces pratiques est parfois qualifiée de « bricolage spirituel » par leurs détracteurs. A raison, selon vous ?

L’institution qui met le plus en garde aujourd’hui contre le « bricolage spirituel », c’est l’Eglise catholique, qui dénonce un syncrétisme conduisant au relativisme. Mais c’est oublier que l’histoire du christianisme est une suite ininterrompue de métissages, aussi bien au niveau des pratiques (calendrier, fêtes religieuses) que des dogmes. En effet, si l’Evangile n’avait pas été annoncé à des personnes influencées par la philosophie grecque, le dogme de la Trinité tel qu’il est énoncé par la théologie n’aurait pas existé.

En dehors de la réflexion catholique, on peut effectivement interroger les mélanges opérés dans le cadre de ces nouvelles spiritualités. Si quelqu’un mêle des pratiques de yoga avec du tambour chamanique, est-ce vraiment harmonieux ? Dans quelle mesure va-t-on respecter les cultures auxquelles on emprunte ? L’anthropologue Nicolas Boissière, qui a beaucoup travaillé sur la « créativité rituelle », montre que l’hybridation de pratiques spirituelles ne peut s’inscrire que dans un cheminement de longue haleine.

Dans le livre, je parle de Myriam Beaugendre, une psychothérapeute qui, après un problème au cœur, s’est initiée aux pratiques chamaniques au Pérou. Elle a voulu importer cette manière de guérir basée sur l’intelligence du vivant. Dans son centre, dans le Finistère, elle dirige désormais des rituels de guérison où elle chante en espagnol, tout en essayant de se reconnecter à la sagesse des druides en utilisant des plantes de Bretagne et en vénérant le chêne comme arbre sacré.

Si cette pratique peut paraître « bricolée », beaucoup de gens ont besoin de passer par l’altérité, telles que l’Amazonie ou la Sibérie, pour retrouver une certaine forme de sagesse que l’Occident ne leur procure plus. Le néodruidisme, en Occident, est une tradition réinventée. Si une tradition païenne avait perduré chez nous sans interruption, ces personnes n’auraient peut-être pas eu besoin d’aller la chercher ailleurs.

Ce retour au chamanisme correspond-il à un besoin, inassouvi depuis l’enfance, de réenchanter le monde ?

Quand on est enfant, on est une sorte de chaman qui peut discuter avec les fées ou les animaux. Cela fait écho à ce que l’anthropologue Philippe Descola appelle « l’ontologie animiste » : une manière de penser qui considère que les êtres non humains ont une intentionnalité, une âme semblable à la nôtre. On pourrait donc considérer ces pratiques comme une sorte de régression vers l’enfance.

Mais pour les gens qui veulent réveiller ce chaman intérieur, la véritable mutilation est faite par notre société qui nous oblige, en grandissant, à enfouir ce rapport au monde et à ne faire de celui-ci qu’un ensemble de ressources à exploiter. Pour ces personnes, redécouvrir la vision du monde enchantée de notre enfance est une manière d’être soi. Ce besoin de reconnexion à l’enfant intérieur peut se comprendre, tant l’accent a été mis sur l’intellectualisme au détriment de l’intuitif, sans cesse refoulé.

Cette conception du monde peut toutefois poser problème. Tuer la raison sur l’autel de l’enfant intérieur risque de faire de nous un enfant-roi tyrannique ! Cela peut entraîner des comportements totalement irrationnels voire dangereux, notamment lorsque cela se couple avec des théories conspirationnistes, pouvant inclure un dogmatisme antimédical ou d’autres dérives sectaires.

Assiste-t-on à une nouvelle « déification de la nature », qui serait candidement perçue comme merveilleuse ?

Je me demande, en effet, si on ne voit pas émerger une néo-idolâtrie de la nature, avec la conception d’une Gaïa veillant à l’équilibre de l’ensemble et considérant l’humain comme une anomalie. Il faut noter que beaucoup de gens, dans ces nouvelles spiritualités, ont toujours vécu dans un mode de vie urbain ou ultra-connecté. Une retraite en montagne ou en forêt leur procure un tel bien-être qu’ils voient la nature comme providentielle. Il ne faut pourtant pas oublier que la plupart de notre alimentation, même bio, est issue d’un long travail de sélection de l’homme.

« Les discours scientifiques créent un vide exploité par des discours injectant de la spiritualité »

Les tomates sauvages sont toxiques, par exemple. Beaucoup de gens se mettent aussi en dévotion de la « Pachamama », la « Terre mère » dans la cosmogonie sud-américaine. Mais le contexte traditionnel de la Cordillère des Andes reconnaît que la terre se met parfois en colère et demande des sacrifices sanglants.

Lorsque les gens impliqués dans l’écospiritualié invitent à ne pas faire d’enfants, serait-ce une vision moderne du sacrifice humain ? Les discours scientifiques sur le changement climatique, souvent assez froids, créent un vide qui peut être exploité par des discours injectant de la spiritualité dans l’écologie.

Le développement personnel incorpore lui aussi, de plus en plus, une dimension de transcendance. De quelle manière ?

Dans une définition traditionnelle de la spiritualité telle qu’on la trouve dans les religions, la transcendance est indissociable de la question du salut ou, du moins, la réflexion va plus loin que notre simple existence terrestre. En revanche, quand la spiritualité et le développement personnel s’unissent dans notre modernité, la question eschatologique demeure très discrète. Il s’agit avant tout d’une spiritualité de l’instant présent, avec l’idée de ressources dans lesquelles puiser pour déployer la divinité qui est en nous.

Ce type de développement personnel génère parfois de nouvelles formes de dépendance, puisque des néogourous peuvent se présenter comme nos guides pour nous « aider » à exploiter ce potentiel. Le type d’emprise que l’on retrouve aujourd’hui dans le développement personnel diffère toutefois de celles que l’on retrouve dans le schéma classique des sectes de ces dernières décennies : plus nombreuses et plus diffuses, elles se sont, en quelque sorte, « ubérisées ».

Dans votre conclusion, vous effectuez un parallèle entre le processus contemporain de déconstruction spirituelle et la quête d’Abraham dans une société idolâtre. La figure du patriarche biblique pourrait-elle réconcilier les grandes religions et les nouvelles spiritualités ?

Abraham vivait dans une société avec une multitude d’idoles correspondant à des idéologies ou religions de son temps. Sa recherche de l’authentique (du grec authentikos, « ce qui se détermine par lui-même ») l’a amené à briser les idoles. La tradition juive raconte aussi qu’Abraham avait expérimenté les sciences occultes ou l’astrologie. Toujours dans cette tradition, mais aussi dans le Coran, on retrouve un passage où, dans sa jeunesse, il vénère les astres.

Les nouveaux spirituels se tournent, eux aussi, vers la contemplation du cosmos, une réalité immuable et non polluée par nos idéologies. Notons également que la première chose que Dieu dit à Abraham, c’est : « Lekh Lekha » ( « va vers toi »). Considérant cela, est-ce que les nouveaux spirituels ne seraient pas plus proches d’Abraham que les religions qui s’en réclament en s’enfermant dans des idées ? La figure biblique pourrait être mobilisée pour réunir les religieux traditionnels et les nouveaux spirituels.

Les Nouvelles Routes du soi, Marc Bonomelli, Arkhê éditions, 320 pages, 19,90 euros

 

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