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Militant tué par la police à Atlanta : “Les États-Unis sont en train de devenir dangereux pour les écologistes


Manuel Esteban Paez Terán, 26 ans, a été tué par les forces de l’ordre lors de l’évacuation d’une ZAD de Georgie le 18 janvier. Sa mort s’inscrit dans un contexte de criminalisation du mouvement climat, alerte l’avocat Steven Donziger, figure de la lutte contre l’industrie fossile.

C’est une première aux États-Unis. Mercredi 18 janvier, Manuel Esteban Paez Terán,
militant écologiste, a été tué par les forces de police d’Atlanta, capitale de l’État de
Georgie, dans le sud-est du pays. Surnommé Tortuguita (« petite tortue ») ou Tort, ce
jeune homme de 26 ans militait sur l’une des ZAD les plus emblématiques du pays : la
forêt de Weelaunee, dans le sud de la ville, menacée par un projet de construction de
« Cop City » (« la Ville des flics »), une ville factice conçue pour l’entraînement policier
et financée en partie par des fonds privés.
L’avocat Steven Donziger a été l’un des premiers à alerter sur les réseaux sociaux sur la
mort de Manuel Terán. Icône américaine de la lutte contre l’industrie fossile, cet homme
de 61 ans est mondialement connu pour avoir fait condamner le géant pétrolier états-
unien Chevron pour la pollution et l’empoisonnement d’une vaste région de l’Amazonie
équatorienne pendant trente ans, et avoir obtenu le versement des dommages et intérêts
les plus lourds de l’histoire du droit de l’environnement — 8,5 milliards de dollars. Mais
depuis, victime d’une offensive judiciaire kafkaïenne de la part de Chevron, Steven
Donziger est aussi devenu le symbole du harcèlement judiciaire et de la criminalisation
des écologistes aux États-Unis. Nous l’avons interviewé au téléphone à Manhattan, où il
vit.
Manuel Terán est-il le premier militant du climat à être tué par la police aux
États-Unis ?

Effectivement, cette mort est sans précédent. Jamais je n’aurais imaginé que cela puisse
se produire un jour aux États-Unis. Bien sûr, un grand nombre de protestataires ont été
tués dans notre pays au fil du temps. L’histoire américaine est émaillée de massacres de
millions de personnes indigènes, dont on pourrait dire qu’ils ont été nos premiers
« écoactivistes », parce qu’ils protégeaient la Terre. Et aujourd’hui, Tort est le premier
militant du climat à mourir sous les balles de la police américaine. Chaque année, des
écologistes sont assassinés dans des dizaines de pays à travers le monde. L’ONG Global
Witness a recensé 1 733 victimes lors de la dernière décennie (2012-2021). C’est
quasiment une personne tuée tous les deux jours. Global Witness précise d’ailleurs que
ce chiffre est sous-estimé, et que les écologistes font face à « un plus large éventail de
menaces », qu’ils sont désormais visés par des gouvernements, des entreprises, d’autres
acteurs non étatiques.

Que sait-on, aujourd’hui, de la mort de Manuel Terán ?

Nous ne disposons pas de tous les faits mais son décès est très suspect. Premièrement, il
n’y a aucun enregistrement vidéo alors que ces officiers sont équipés de caméras. Une
photo, prise par un photographe de l’agence AP, montre clairement que les forces de
police portaient des caméras mobiles lors de leur intervention dans la forêt. Où se trouve
la vidéo ? Ont-ils débranché leur équipement ?

Deuxièmement, selon le Guardian, une demi-douzaine de militants se trouvaient dans la
forêt quand Manuel est mort. Ils ont entendu une seule série de tirs très rapides, et non
un échange de coups de feu. Enfin, une autopsie du corps, conduite de façon
indépendante, est indispensable. Combien de tirs a-t-il reçus ? À quelle distance ? Était-il
allongé sur le sol et en incapacité de se défendre ?
Un policier a aussi été légèrement blessé lors de l’opération…
Voilà pourquoi nous avons besoin d’une enquête indépendante. S’il est vrai, comme les
forces de police l’affirment, qu’elles ont tiré en situation de légitime défense, alors elles
devraient être heureuses de le prouver avec leurs images. Pourquoi ne le font-elles pas ?
Il y a trop de questions, et pas assez de réponses. Ce qui est sûr, c’est que cette mort
aurait pu et aurait dû être évitée.


“La criminalisation du mouvement climat s’observe partout dans le monde, l’arsenal juridique répressif menace de
plus en plus les activistes. »

Un jeune homme a été tué lors d’un raid massif, une opération totalement démesurée
conduite par cinq agences de police lourdement équipées, dont le FBI, pour déloger une
poignée de militants pacifiques qui dormaient dans des tentes et des hamacs dans la
forêt. Ceux-ci tentent de préserver l’un des derniers espaces verts d’Atlanta, terre
historique des natifs amérindiens, que les autorités veulent raser pour y construire un
centre d’entraînement pour policiers en forme de ville et financé, notamment, par des
fonds privés — Coca-Cola, Home Depot, Delta Airlines… Ce combat vise aussi le pouvoir
policier états-unien, toujours plus armé et violent.

Une douzaine de défenseurs de la forêt ont par ailleurs été arrêtés pour
actes de “terrorisme intérieur” (“domestic terrorism”) depuis le mois de
décembre…
Ces arrestations sont aussi sans précédent dans l’histoire américaine des combats
environnementaux. L’accusation de terrorisme ne tient pas une seconde face à des
manifestants ayant choisi la désobéissance civile. Ces jeunes gens sont des héros qui
tentent pacifiquement de sauver notre monde.
Ces accusations de « terrorisme » s’inscrivent dans une criminalisation du mouvement
climat que l’on observe partout dans le monde, aux États-Unis, en Australie, en France
ou au Royaume-Uni où l’arsenal juridique répressif menace de plus en plus les activistes.
Je le sais d’autant mieux que j’ai moi-même été — et continue à être — la cible de
l’industrie fossile. Et pourtant, je suis avocat…


Quel rapport voyez-vous entre le harcèlement judiciaire que vous subissez
de la part de la compagnie pétrolière Chevron et ce qui se produit
aujourd’hui à Atlanta ou Standing Rock.

Tout cela fait partie d’un même mouvement d’escalade répressive, qui utilise toute une
palette de moyens, policiers, judiciaires, etc. En 2011, avec deux autres avocats, j’ai
contribué à faire condamner Chevron en Équateur. Depuis, cette compagnie s’est lancée
dans une offensive judiciaire contre moi, au cours de laquelle la justice américaine a,
pour la première fois dans l’histoire, eu recours à un « procureur privé ». [Le juge
américain Lewis Kaplan a condamné Steven Donziger à passer plus de deux ans en
détention, peine considérée comme la plus longue jamais prononcée « pour une
accusation de délit mineur » et basée sur la déposition d’un témoin ayant menti.
En 2019, à la stupéfaction du monde judiciaire, le juge Kaplan a désigné Rita Glavin,
membre d’un cabinet d’avocats privé, lié à Chevron, pour engager les poursuites, avant
de choisir le juge de district américain Loretta Preska – ex-membre de la Federalist
Society… financée par Chevron – pour présider l’affaire, ndlr.]

Aujourd’hui, la répression des militants climatiques, accusés de terrorisme, monte d’un
cran. Un jeune écologiste est tué par la police. Dans le même temps, des entreprises
privées financent directement les forces de police à travers notre pays. Et tout cela s’est
produit au cours des quatre dernières années. Les États-Unis sont en train de devenir un
territoire dangereux pour les écologistes.
“On en est là : l’industrie fossile achète
le soutien de la police.”
Quelle est la responsabilité de l’industrie fossile ?
Les défenseurs de la planète sont aujourd’hui les cibles de l’industrie fossile. Parce que
celle-ci veut continuer à faire des profits, à tout prix. Ses représentants n’ont rien à faire
de l’état de la planète, et des ravages que produit la poursuite de l’extraction des énergies
fossiles — qui n’a jamais été aussi importante dans l’histoire de l’humanité ! Ils savent ce
qu’ils font depuis les années 1970 [selon une étude publiée le 13 janvier dans la revue
Science, le géant pétrolier ExxonMobil a évalué précisément l’impact de son activité sur
le bouleversement climatique dès la fin des années 1970, ndlr].

Aujourd’hui, ils sont entrés en guerre contre les citoyens, contre tous ceux qui
manifestent pacifiquement et réclament une action politique pour freiner le
bouleversement climatique et la destruction du vivant en cours. Aux États-Unis, l’une de
leurs stratégies consiste à investir une partie de leurs gigantesques profits dans le
financement direct des forces de police. C’est par exemple le cas dans l’État du
Minnesota, où la société Enbridge, une entreprise canadienne en charge du projet de
pipeline de sables bitumineux Line 3, a accordé plus de 8 millions de dollars à la police
locale pour arrêter et surveiller neuf cents manifestants opposés au pipeline. On en est
là : l’industrie fossile achète le soutien de la police.

Que pensez-vous du terme d’“écoterrorisme”, de plus en plus employé à
l’encontre des militants écologistes ?
C’est l’œuvre des milieux conservateurs, de l’industrie fossile, de la police. Ils ont forgé ce
terme, comme celui de « black blocks verts », pour fragiliser le mouvement climat qui
s’oppose à leurs intérêts. Il n’a aucune définition judiciaire. L’industrie fossile, qui a
conscience de la menace, amplifie ses actions de lobbying auprès de nos gouvernants
pour s’assurer que rien ne va mettre en danger ses profits. Et tous les moyens sont bons :
l’escalade répressive, et verbale…
Nos démocraties ont-elles peur du mouvement climat ?
Il y a en tout cas un lien direct entre d’une part l’incapacité de nos gouvernants élus à
travers le monde, aux États-Unis, en France ou au Royaume-Uni, à s’attaquer au
changement climatique et d’autre part la toute-puissance de l’industrie fossile. Si nos
démocraties sont aujourd’hui aussi affaiblies, aussi fragilisées, c’est en partie parce que
ces giga-entreprises mettent tout en œuvre pour que la volonté des peuples, qui
demandent une action climatique forte, ne soit pas respectée et qu’elles puissent
continuer à piller les ressources de notre planète.

Weronika Zarachowicz à suivre dans Télérama

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