Oleksandra Matviitchouk, Nobel de la paix : « Avec Poutine, un criminel de guerre est au Kremlin »
Tortures, viols, atrocités en tous genres… Pour l’avocate des droits de l’homme, les crimes de guerre sont encouragés par Poutine. « A ce titre, il doit être jugé », dit-elle.

Oleksandra Matviitchouk, directrice du Centre pour les libertés civiles, à Kiev, le 8 octobre, après l’annonce du prix Nobel de la Paix 2022 décerné à son ONG ainsi qu’à l’avocate biélorusse Ales Bialiatski et l’ONG russe Memorial.
Pendant des années, Oleksandra Matviitchouk a prêché dans le désert. Avocate des droits de l’homme, elle et ses collaborateurs du Centre pour les libertés civiles (CLC) ont recensé depuis 2014 tous les crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine depuis l’occupation de la Crimée et la guerre dans le Donbass. Un incroyable travail de fourmi… auquel personne n’a prêté attention. Du moins jusqu’à ce que son ONG basée à Kiev reçoive le Prix Nobel de la paix 2022, conjointement avec le militant des droits de l’homme biélorusse Ales Bialiatski (qui dirige l’ONG Viasna) et l’organisation russe Memorial, qui préserve la mémoire des victimes du pouvoir soviétique.
L’interview qu’elle a accordée à L’Express, lors d’un passage à Paris fin octobre, mériterait d’être accompagnée d’une signalétique « déconseillée aux publics sensibles » tant sa narration est émaillée de récits de tortures perpétrées par l’occupant russe : une monstrueuse litanie d’actes de barbarie. « Toutes les victimes – et il y en a des dizaines de milliers – ont le droit à la justice », dit cette élégante avocate de 39 ans qui sera à l’honneur lors de la cérémonie officielle du comité Nobel pour la paix à Oslo (Norvège), le 10 décembre. La lauréate entend maintenant employer sa notoriété à promouvoir la mise en place d' »un tribunal pour Poutine », ainsi que se nomme l’initiative lancée en février par son ONG.
Recevoir le prix Nobel de la Paix, ça change quoi ?
Oleksandra Matviitchouk : C’est une immense responsabilité car le CLC a reçu cette distinction en temps de guerre, laquelle, rappelons-le, n’a pas démarré en février 2022 mais en février 2014, voilà huit ans. Durant toutes ces années, la voix de ceux qui travaillent pour les droits de l’homme en Ukraine et dénoncent les crimes de guerre et demandent justice n’a pas été entendue. Or la Russie a commencé ses atrocités dans les territoires occupés, de Crimée et du Donbass, dès 2014. Et c’est seulement maintenant, presque une décennie plus tard, que le monde ouvre les yeux sur la vraie nature du régime russe. Recevoir le prix Nobel de la paix nous apporte la possibilité d’être mieux entendus.
De quelles atrocités parlez-vous ?
De celles qui ont commencé voilà huit ans. Dès le début de cette guerre, le CLC a réorienté son travail afin de documenter les enlèvements, les tortures, les violences sexuelles, les assassinats de civils ainsi que toutes sortes de violences et persécutions politiques perpétrées par l’occupant russe [NDLR : créée en 2007, le CLC avait initialement pour mission de pousser la jeune démocratie ukrainienne à se réformer]. Personnellement, j’ai interviewé des centaines de personnes, survivantes de la captivité.
Toutes m’ont raconté des histoires effroyables : comment ils ou elles ont été frappés, violés ; comment leurs doigts ont été coupés, leurs ongles arrachés, comment ils ont été torturés à l’électricité ; comment certains ont été obligés d’écrire sur les murs avec leur propre sang, et j’en passe. Je pense à cette jeune fille torturée, contrainte de tracer les mots « J’aime le Donbass » avec ses doigts brisés et ensanglantés.
Quel récit vous a le plus bouleversé ?
Il y en a tellement… Les histoires de ce genre se comptent par milliers. Un détenu placé à l’isolement m’a raconté que les gardiens débarquaient à n’importe quel moment pour battre des prisonniers et les humilier, par exemple en les forçant à se mettre à quatre pattes et aboyer comme des chiens. Juste pour s’amuser. J’ai aussi parlé à un homme que les Russes ont trouvé utile de faire souffrir en arrêtant sa compagne et en l’enfermant dans la cellule voisine de la sienne afin qu’il entende les hurlements de son amoureuse lorsqu’elle était frappée et violée.
J’ai des exemples à la pelle. Un vétérinaire de Louhansk emprisonné pendant des mois essayait, en tant que médecin, de soulager les détenus en soignant leurs blessures dues aux maltraitances. Un jour, alors qu’un homme âgé avait été sévèrement torturé et renvoyé dans la cellule qu’il partageait avec lui, le vétérinaire a appelé le gardien pour lui signaler que le vieil homme, dans un état critique, agonisait et qu’il fallait intervenir d’urgence faute de quoi ses heures étaient comptées. Alors, le maton est entré dans la cellule… et il a sauté à pieds joints sur la poitrine du moribond qui est mort sur le coup. Le vieil homme a été achevé comme ça…
Le prêtre orthodoxe Andriy Golovin récite une prière sur les tombes de civils non identifiés, à Boutcha, près de Kyiv, le 11 août 2022
Je peux évoquer également cette adolescente de 14 ans à propos de laquelle le chef d’un centre de détention a annoncé aux autres détenus qu’il allait la transférer à des combattants en guise de cadeau sexuel. Il y a aussi l’histoire de cette femme qui était systématiquement emmenée à l’interrogatoire pendant la nuit (il faut savoir que les hommes et les femmes sont parfois emprisonnés dans la même cellule sans intimité, pas même pour les toilettes qui se résument à un trou). Lorsqu’elle revenait dans la cellule commune, il était clair pour tous ses codétenus qu’elle n’avait pas subi pas un interrogatoire mais un viol.
En fait, le simple fait d’être le prisonnier des Russes équivaut à une torture car ils traitent les détenus de façon inhumaine. L’écrivain, théologien et scientifique Ihor Kozlovski, aujourd’hui âgé de 67 ans, m’a raconté comment il avait été placé à l’isolement dans un cachot, sans air ni lumières, pendant presque deux ans, de janvier 2016 à décembre 2017, à Donetsk. Pour faire ses besoins, il disposait d’un simple trou. Afin de ne pas sombrer dans la folie, ce professeur m’a raconté comment il en est arrivé à donner des cours magistraux aux rats qui sortaient des canalisations. Le motif de sa détention ? Il exprimait des opinions pro-ukrainiennnes dans Donetsk occupée. Un autre prisonnier m’a raconté que le bruit du ruban adhésif le traumatisait jusqu’à ce jour parce qu’avant de violenter les détenus, les geôliers de sa prison les attachaient avec du scotch. Aujourd’hui, ce bruit de scotch remplit sa tête. Il l’entend partout, tout le temps.
La torture russe est-elle une pratique institutionnalisée ?
Hélas, oui. La terreur est le moyen qu’utilise la Russie pour sa domination dès qu’elle occupe un territoire. Ses soldats et policiers torturent à l’électricité ; ils perforent les genoux avec des perceuses électriques, violent femmes et enfants. Depuis l’invasion de grande envergure du 24 février, la Russie ne cherche même plus à dissimuler ses actes, tous contraires à la convention de Genève sur les prisonniers. Au contraire, elle cherche à les faire connaître. Lorsque les troupes russes se sont retirées de la région de Kiev et que nous sommes arrivés à Boutcha, les corps de civils étaient éparpillés dans les rues et les jardins. Plein de journalistes et de survivants étaient présents. Tout le monde a pu voir les photos et vidéos de salles de torture, d’exécutions, de fosses communes, etc. Le monde civilisé était en état de choc. Et qu’a fait Poutine ? Il a distribué des médailles aux membres de l’unité stationnée à Boutcha. C’était un signal. Il a dit à ses soldats : violez, torturez, tuez, faites-vous plaisir et vous serez décorés !
Un homme m’a raconté que le pire pour lui était de devoir assister aux séances de tortures d’autres détenus qui poussaient des cris déchirants, de jour comme de nuit. Sa cellule était proche de l’endroit où se pratiquait la torture. Cela l’a rendu fou. Un jour, sa porte était entrebâillée et il a vu un homme avec un seau retourné sur la tête, sur lequel les Russes tapaient avec un bâton, ce qui amplifiait le bruit et la peur de façon infernale. La victime criait et suppliait pour qu’on abrège ses souffrances en le tuant sur-le-champ mais les coups pleuvaient sans arrêt.
Des habitants de Kherson, sud de l’Ukraine, fêtent leur libération de l’occupation russe, le 14 novembre 2022
Une jeune femme de Donetsk m’a raconté, quant à elle, qu’au début de l’occupation du Donbass, en 2014, elle avait été arrêtée en raison de sa participation à une manifestation pacifique. Or elle était enceinte. Cela n’a pas empêché le FSB [NDLR : service de renseignement russe chargé de la sécurité] de la tabasser. « Tu es une sympathisante pro-Ukrainienne, donc ton enfant ne doit pas voir le jour », lui répétaient ses ravisseurs qui l’avaient enfermée dans des conditions inhumaines, en sous-sol, dans une pièce aux dimensions d’une douche, presque sans eau et avec une infecte pitance.
Un jour, un geôlier lui annonce sa libération prochaine. Mais à une condition : elle doit d’abord donner une interview à des journalistes russes venus de Moscou en leur expliquant qu’elle est une « sniper ». Devant les reporters, elle récite cette fable. Mais, constatant qu’elle est enceinte, ceux-ci lui demandent de s’asseoir à une table de manière à cacher son ventre sans quoi le bobard serait éventé. Cet épisode glaçant révèle le calme avec lequel les Russes, à différents niveaux de la machine poutinienne, mentent et accomplissent tranquillement leur travail de torture et de mort. Sans état d’âme.
Quelle ressemblance, selon vous, entre le système poutinien et le régime allemand pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Poutine et les siens n’ont aucune considération pour la dignité humaine. Il ne reste plus rien d’humain chez eux. Mais même en temps de guerre, certaines règles doivent être respectées. On ne peut pas violer des femmes enceintes, sauter à pieds joints sur des vieillards, arracher les ongles des détenus, violer des gamines… Nous avons tout documenté. Aujourd’hui, la Russie ne peut nier tout cela même si la communauté internationale a ignoré les informations sous ses yeux pendant des années.
En larmes, Nadia Kovalenko (à droite) tient une photo de sa fille Inna, qui a été tuée le mois dernier à Boutcha (Ukraine), le 22 avril 2022 à Boutcha
Quel est aujourd’hui votre principal message au monde ?
Que la guerre en Ukraine n’est pas une guerre entre deux Etats mais entre deux systèmes : l’autoritarisme (ou la dictature) et la démocratie. Et que si l’on n’arrête pas Poutine en Ukraine maintenant, il ira plus loin. Cela ne fait aucun doute. Dans notre monde interconnecté, seule l’idée de liberté peut rendre notre monde plus sûr. Il faut donc en faire la promotion. En France comme ailleurs, tous les gens devraient prendre position. Il ne peut y avoir de neutralité face à la souffrance humaine, à la douleur, aux violations des droits de l’homme, aux crimes de guerre et à la destruction totale du système international de paix et de sécurité que Poutine veut faire voler en éclats.
Les gens qui se disent neutres ne sont pas neutres : ils sont indifférents. Or l’Histoire nous a appris que tôt ou tard, lorsque la bataille pour la liberté n’est pas menée, alors la guerre vient frapper à la porte des gens qui se bercent d’illusions. Je pense évidemment à la Seconde Guerre mondiale et à Hitler que l’Europe occidentale espérait stopper par un compromis. Cela n’a pas marché. Pourquoi ? Parce que la logique du leader autoritaire qui entend instaurer ou restaurer un empire est différente de celle des démocrates.
Selon vous, Vladimir Poutine « fait du monde un endroit plus dangereux ». Qu’entendez-vous par là ?
Je veux dire que les démocraties, la France par exemple, sont déjà en guerre. Tous les gens n’en sont peut-être pas conscients mais elle est là, chez vous ! La guerre ne se résume pas à sa dimension militaire. Elle est aussi économique, énergétique, informationnelle. Vladimir Poutine utilise le gaz, le pétrole et les céréales comme des armes de guerre. Et la propagande est partout. Il faut que les gens choisissent leur camp, se lèvent, fassent entendre leur voix et disent si oui ou non ils sont du côté des démocraties.
Comment évaluez-vous l’efficacité de la propagande russe dans le monde ?
Je dispose de peu d’informations de première main car je suis une avocate des droits de l’homme basée à Kiev. Mon domaine de compétences, ce sont les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les crimes de génocide. Mais à Paris hier soir [28 octobre 2022, NDLR], je suis rentrée à mon hôtel en taxi. J’ai parlé avec le chauffeur qui m’a dit que l’Ukraine devait arrêter de se battre, sinon la Russie utiliserait l’arme nucléaire et, a-t-il ajouté, « cela serait dangereux pour tout le monde ».
J’ai expliqué : nous n’avons pas d’autre choix que de nous battre et nous défendre parce que les Russes nous tuent, nous assassinent, nous massacrent. Mais le chauffeur a insisté en mettant l’accent sur la menace nucléaire. J’ai à nouveau expliqué qu’une population bombardée, torturée, violée, assassinée par un ennemi tel que celui-là n’a pas d’autre choix que de résister.
La question est : qui a inoculé ce narratif dans l’esprit de ce chauffeur de taxi ? Car sa vision des choses correspond très exactement au narratif véhiculé par la Moscou, qui essaye de faire chanter les démocraties par la menace nucléaire. Or la vérité est que face à une dictature, il ne faut pas déposer les armes. Face à un régime comme celui de Poutine, résister est la seule option raisonnable. Car la logique des leaders autoritaires est différente de celles du monde civilisé. Les dictateurs considèrent tout dialogue équitable comme un signe de faiblesse. Et Poutine n’utilisera jamais l’arme nucléaire si on lui oppose la fermeté.
Comment le travail du Centre pour les libertés civiles a-t-il évolué au fil des années ?
Depuis le début, nous nous adaptons aux circonstances, changeantes et incertaines, de notre pays. En 2007, nous nous battions pour corriger les injustices en Ukraine, en mettant la pression sur les gouvernements successifs afin d’accélérer la démocratisation. Pendant la révolution de la dignité, sur la place Maïdan, à Kiev, à l’hiver 2013-2014, nous avons créé l’initiative Euromaïdan SOS en mobilisant un vaste réseau de professionnels qui fournissait de l’aide juridictionnelle aux manifestants persécutés par le régime [prorusse] de Victor Ianoukovitch (2010-2014).
A l’époque, des centaines de personnes étaient arrêtées, kidnappées, frappées, torturées, puis inculpées pour des motifs fallacieux. Après la fuite de Ianoukovitch à Rostov-sur-Don (Russie) le 22 février 2014 et après l’annexion la Crimée en février-mars 2014, nous avons été la première organisation des droits de l’homme à envoyer des groupes d’enquêteurs sur le terrain. Dans la péninsule de Crimée et dans le Donbass, nous avons immédiatement commencé à recueillir des témoignages et à documenter les crimes de guerre.
C’est là que notre travail a changé de nature. Au lieu de dénoncer les abus de pouvoir et violations de droits de l’homme commis par l’Etat ukrainien, nous avons recensé les crimes de guerre perpétrés par la Russie. La chose étrange est qu’à l’époque, nous n’avons pas immédiatement compris qu’il s’agissait d’une guerre. Rétrospectivement, les choses semblent évidentes. Mais au début, nous ne savions pas à quoi ressemblait une guerre. Notre génération n’en avait jamais connu. Nous ne savions donc pas la nommer.
Replaçons-nous dans le contexte de l’époque. L’effondrement du régime de Ianoukovitch avait soulevé un grand espoir démocratique : l’Ukraine allait enfin pouvoir franchir une étape supplémentaire, accomplir de nouvelles réformes et se diriger vers la démocratie réelle. Un rapport européen a démontré que l’Ukraine avait fait davantage de progrès démocratiques dans les cinq années consécutives à la révolution Euromaïdan, c’est-à-dire de 2014 à 2019, qu’au cours de toutes les années précédentes depuis l’indépendance, c’est-à-dire de 1991 à 2014. Mais la Russie voulait casser cette trajectoire vertueuse. Voilà la raison précise pour laquelle Poutine a lancé cette agression contre nous : pour empêcher l’Ukraine de s’améliorer en tant qu’Etat. Mais cela ne marche pas : même attaquée, l’Ukraine progresse vers la démocratie et les libertés réelles.
Revenons au Nobel de la Paix qui associe trois lauréats de l’ancien espace soviétique, ce qui a contrarié certains Ukrainiens au point qu’une controverse est née au moment de l’annonce du triple prix.
Cette réaction épidermique peut se comprendre. Englober ces trois pays pour qu’ils partagent une même récompense fait écho au vieux narratif soviétique selon lequel il aurait existé une sororité au sein de l’URSS. Rien n’est plus faux. Il n’y a jamais eu d’égalité entre les républiques soviétiques. En réalité, une seule nation, une seule langue, une seule culture, un seul peuple dominait les quatorze autres. La Russie était hégémonique… et les autres républiques essayaient de se battre pour se libérer de cette dépendance. Voilà pourquoi certains, en Ukraine, ont été blessés lors de l’annonce officielle du prix Nobel de la Paix. Le communiqué officiel comportait une phrase maladroite selon laquelle « les lauréats de cette année ont revitalisé la vision d’Alfred Nobel sur la paix et la fraternité entre les nations ».
Cela a heurté des gens car aucune « fraternité entre les nations » n’est actuellement « revitalisée ». Au contraire, la Russie et la Biélorussie ont déclaré la guerre à l’Ukraine. Cela étant dit, nous partageons entièrement les valeurs de nos amis et collègues de Memorial et de Viasna qui, comme nous, se battent depuis plusieurs décennies pour les droits humains. L’ONG russe Mémorial [interdite depuis décembre 2021] oeuvre depuis 1987 pour la préservation de la mémoire des victimes du régime communiste. Et l’avocat biélorusse Ales Bialiatski qui a fondé de l’ONG Viasna (Printemps) en 1996 se bat depuis lors pour la démocratie dans un pays qui vit sous le joug de Loukachenko depuis 1994. Le prestigieux prix Nobel de la Paix raconte donc l’histoire de gens ordinaires qui tentent de s’opposer à un même fléau dans trois pays. Ce fléau, c’est l’impérialisme russe.
Comment jugez-vous la solidarité de la classe politique européenne avec l’Ukraine ?
Depuis 2014, nous avons travaillé dans l’ombre en effectuant un travail de fourmi : nous recensons les crimes de guerre en recueillant des preuves sur le terrain concernant les arrestations (ou kidnapping) et détentions illégales, les cas de tortures, de violences sexuelles et les assassinats de civils. Nous avons envoyé de nombreux rapports à l’Union européenne, au Conseil de l’Europe, aux Nations unies, à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe… et rien n’a changé.
Pourtant, à un moment, il est devenu évident que les atrocités perpétrées par les Russes continuaient de plus belle, par exemple dans la prison secrète d’Izoliatsia à Donetsk, le « Dachau du Donbass », mais aussi ailleurs, dans les territoires occupés. Les Russes commettent quotidiennement des actes atroces. Il y a même des livres sur le sujet, comme le témoignage extraordinaire de Stanislas Asseyev, Donbass, un journaliste en camp (Atlande, 2021, récit traduit en français et primé). Ce journaliste et blogueur ukrainien était resté dans la région occupée de Donetsk et travaillait sous pseudonyme jusqu’au jour il a été enlevé, le 11 mai 2017, puis enfermé pendant vingt-huit mois à Izoliatsia dans des conditions indescriptibles.
Tout cela est connu depuis longtemps. Mais l’indifférence de la communauté internationale vis-à-vis des atrocités russes a généré chez nous un niveau de frustration qui nous a conduits à changer de tactique. Pour gagner en efficacité, nous avons, un jour, changé notre fusil d’épaule et fait du battage en faveur d’Oleh Sentsov, le réalisateur, producteur et scénariste arrêté le 11 mai 2014 par le FSB en Crimée, puis torturé et transféré à Moscou à partir d’accusations fabriquées. Lorsqu’il a entrepris une grève de la faim pour réclamer la libération de tous les prisonniers politiques ukrainiens, nous avons démarré, en 2018, la campagne « Save Oleh Sentsov » en exigeant la liberté tous les prisonniers politiques ukrainiens.
Nous avons organisé une manifestation simultanée dans 35 pays, dont la France – à Paris et dans d’autres villes – et, enfin, nous avons été entendus. Pourquoi ? Parce que notre demande s’adressait non pas à un « Vladimir Poutine abstrait » mais directement aux gouvernements des pays où se déroulait la mobilisation. Nous avons fait pression sur eux sur afin qu’ils agissent en faveur des droits de l’homme… parce que les droits de l’homme n’ont pas de frontières ! Notre action a été couronnée de succès. Sentsov a été libéré en 2019 après cinq ans de détention, en compagnie de 34 autres prisonniers politiques. La mobilisation internationale, ça marche.
Combien de faits criminels commis par les Russes avez-vous recensés jusqu’à présent ?
Dans le cadre de notre initiative « Un tribunal pour Poutine », nous avons établi une liste de 21 000 épisodes de crimes de guerre. Et cela, grâce à notre réseau d’enquêteurs locaux présents avec leurs équipes dans chaque oblast (région) ukrainien. Nous ne nous contentons des informations en « open source », disponibles sur Internet. Nous recueillons des informations de première main sur le terrain, avec des témoignages de victimes, des récits de témoins de scène, des images. Nous produisons nos propres photos, vidéos, rapports écrits, puis nous les téléchargeons dans une base de données.
Et après ?
C’est exactement la question que je me pose : et après ? Que faire de toute cette matière première ? En tant qu’avocate des droits de l’homme, je constate qu’il existe un fossé entre notre documentation et l’inculpation des responsables. Le système judiciaire ukrainien est saturé en raison du nombre de crimes extrêmement élevé. Les cours criminelles internationales, elles, limitent leurs enquêtes au petit nombre de cas qu’elles ont sélectionné, par exemple les crimes de guerre découverts à Boutcha après le retrait de l’occupant russe fin mars.
Alors, une question demeure : qui rendra justice aux centaines de milliers de victimes restantes, détruites physiquement et psychologiquement par les troupes russes ? Il faut répondre à leur demande. Car chaque vie compte. Et il est important de rendre justice à tout le monde, pas seulement à ceux qui ont été sélectionnés par une cour internationale ou ceux dont les cas sont jugés prioritaires pour le procureur général ukrainien, mais à toutes les victimes, indépendamment de leur position sociale ou de l’intérêt des médias pour elles. Chaque vie est un univers entier. Chaque vie est universelle. Nous vivons au XXIe siècle et nous devons faire évoluer la justice pour les crimes de guerre.
En quoi consiste votre initiative « Un tribunal pour Vladimir Poutine » ?
Lancée en février, elle s’appuie sur une trentaine d’organisations régionales dont les enquêteurs de terrain emploient la même méthodologie pour alimenter une base de données unique qui peut servir pour juger le dirigeant russe. Inconnus du grand public, nos enquêteurs accomplissent un travail essentiel grâce à leur connaissance de l’environnement local, et des Ukrainiens qui y habitent. Un exemple : voilà quelques mois, la ville de Vinnytsia a été bombardée par un missile russe. Nos enquêteurs se sont rendus sur place immédiatement. Ils ont constaté plusieurs morts y compris une enfant de 4 ans nommée Lisa dont la mère a été grièvement blessée.
Lorsque j’ai travaillé sur ce cas, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une famille de Kiev qui, après l’invasion, avait pris la décision de déménager à Vinnytsia afin de mettre ses enfants à l’abri. Ils ont échoué : aujourd’hui, aucune région d’Ukraine n’est sûre. Toutes sont visées par des missiles russes. A partir de là, il faut inventer de nouvelles réponses juridiques pour répondre à la situation actuelle. Nous y travaillons étroitement avec le procureur général et les autres procureurs ukrainiens – et cela, en concertation avec plusieurs ministères et entités gouvernementales. Nous devons transcender le potentiel de la justice internationale afin d’instruire dès enquête sur les crimes de guerre.
Le président russe Vladimir Poutine sur un écran géant lorsqu’il s’est adressé à Moscou, le 30 septembre 2022, à ses citoyens après l’annexion de quatre régions ukrainiennes.
Ainsi, nous réfléchissons à la façon de généraliser la justice universelle [NDLR : qui permet aux Etats de poursuivre des auteurs de crimes graves quels que soient le lieu du crime et la nationalité de l’auteur]. La France a par exemple ouvert des instructions concernant des victimes franco-ukrainiennes mais il faut trouver la solution pour que la France – ou d’autres pays – puisse instruire des dossiers indépendamment de la nationalité des victimes, à partir de l’idée que la justice universelle n’a pas de nationalité. Cela suppose d’inventer de nouveaux mécanismes internationaux pour sortir du vide juridique qui permet à la Russie de perpétrer impunément des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des génocides.
L’inaction internationale conduit Poutine à penser qu’il peut faire ce qu’il veut. Il a érigé la guerre en système et se conduit en criminel pour se renforcer sur la scène internationale. La Russie a commis des atrocités en Tchétchénie, en Moldavie, en Géorgie, au Mali, en Syrie, en Libye, en République centrafricaine et ailleurs. Jamais elle n’a été sanctionnée.
Pensez-vous que Poutine sera jugé un jour ?
Nous devons évoluer afin de ne pas nous trouver à la merci de régimes autoritaires. Nous devons créer de nouveaux tribunaux internationaux, maintenant ! On ne peut plus attendre. Il existe le modèle de Nuremberg, qu’il faut faire évoluer. Mais la première étape, c’est de faire admettre au monde politique l’idée qu’il faut juger Poutine sans attendre, maintenant ! Et cela, en respectant quelques principes de base dont celui-ci : ces cours de justice doivent être mises en place par les Etats, avec l’aval d’organisations internationales, par exemple les Nations unies.
La Russie pourrait-elle bloquer de telles initiatives grâce à son droit de véto au conseil de sécurité des Nations Unies ?
Non. Il suffirait d’un vote à l’assemblée générale des Nations unies pour mettre sur pied une justice internationale. Il suffirait que la communauté internationale prenne ses responsabilités pour stopper les atrocités russes.
Que pensez-vous de l’attitude des Russes en général, vis-à-vis de cette guerre ?
La majorité d’entre eux soutient Poutine. Nos chers collègues de l’ONG Mémorial, colauréats du prix Nobel de la Paix 2022, et les militants des droits de l’homme russes sont des exceptions sans influence sur l’opinion publique. Il faut avoir la lucidité et l’honnêteté de dire que Vladimir Poutine ne gouverne pas seulement grâce à la censure et la répression. Il existe aussi un contrat social entre l’élite russe et le peuple. Celui-ci se fonde sur l’idée de la gloire. Les Russes considèrent comme glorieux de s’emparer de plus en plus de territoires pour étendre leur espace vital, dans l’espoir de restaurer l’empire soviétique.
Il faut donc souligner que la guerre d’Ukraine n’est pas seulement celle de Poutine ; elle est celle de toute la nation russe. Lorsque Poutine s’est emparé de la Crimée, lorsque ses troupes soi-disant « séparatistes » ont occupé Louhansk et Donetsk, lorsque son armée a commis des crimes de guerre en Syrie, les Russes se sont réjouis. Pire : ils en ont réclamé davantage ! En fait, Poutine comble les attentes de son peuple. C’est pourquoi il n’a jamais songé à arrêter sa marche funeste. Un sociologue russe a qualifié Poutine de « Grande oreille du peuple russe ». Il veut dire par-là que le succès du maître du Kremlin tient à ce qu’il écoute la population et exauce ses souhaits.
Une foule brandissant des drapeaux russes assiste à un concert marquant l’annexion de quatre régions ukrainiennes par la Russie, sur la Place Rouge à Moscou, le 30 septembre 2022
Depuis 2014, les choses sont claires. Moscou s’est emparé illégalement de la Crimée en violant toutes les règles de l’ordre international. Résultat ? La popularité de Poutine a grimpé en flèche pour dépasser 90 %. Selon le Centre Levada [NDLR : ONG de sondage et de sociologie russe aujourd’hui interdite], 94 % de la population a approuvé l’occupation illégale. C’est ce qu’un sociologue appelle « le consensus de Crimée ». Les Russes tolèrent d’avoir un criminel de guerre à la tête de leur pays, en revanche, ils ne toléreront jamais d’avoir un « loser », un perdant : s’il perd la Crimée, il sera lui-même fini (il sera peut-être fini avant). C’est pourquoi le succès de l’Ukraine dans cette guerre est vital pour l’avenir démocratique de la Russie elle-même.
Il faut que les Russes échouent et perdent afin qu’ils aient la possibilité d’accéder, un jour, à un avenir démocratique. Car après la chute de l’Union soviétique, la Russie n’a pas tiré les leçons de l’Histoire. Le grand échec est de n’avoir jamais travaillé sur la mémoire. Un peuple qui ignore son passé est condamné à reproduire ses erreurs. C’est visible aussi au sein de la diaspora. Alors que de grandes manifestations sont organisées par les Iraniens dans le monde entier pour dénoncer le régime de Téhéran, rien de comparable – ou si peu – n’existe parmi la diaspora russe. C’est une preuve supplémentaire que la majorité des Russes, y compris ceux qui vivent à l’étranger, soutient ou approuve le régime de Poutine. Les Russes dans leur ensemble portent une responsabilité historique dans les crimes perpétrés au cours de cette guerre.
Quel est votre état d’esprit actuel ?
C’est une question difficile parce que, après tout, nous sommes tous des êtres humains. Lorsque la Russie a enclenché l’invasion de l’Ukraine en février, j’ai été submergé par deux sentiments successifs. Le premier était la colère parce que le Kremlin prétendait décider pour les Ukrainiens s’ils avaient le droit, ou non, d’exister en tant que peuple, en tant que culture et en tant que nation. L’objectif génocidaire du Kremlin ne fait aucun doute.
Des habitants trouvent refuge dans le métro de Kiev, le 24 février 2022 en Ukraine
Mais un deuxième sentiment a immédiatement suivi le premier. Lorsque les grandes organisations internationales et ambassades internationales ont évacué Kiev pour se replier dans des oblasts plus sûrs, vers l’ouest, j’ai vu mes compatriotes accomplir des choses incroyables : ils étaient prêts à donner leur vie les uns pour les autres, pour des gens qu’ils n’avaient jamais rencontrés. Cette générosité, cette solidarité, ce courage, ces actes de dévouement sincères m’ont inspiré un puissant sentiment d’amour. Ce sentiment m’accompagne depuis lors.
Aujourd’hui, je ne ressens pas de colère mais un besoin intense de justice. Je dis bien « justice », et non pas « vengeance ». Et je travaille pour cela du matin au soir avec l’impression d’être celle qui doit arrêter des départs de feu partout en même temps. Pour être efficace je dois rester très concentrée. Je vis avec la sensation de courir un marathon, mais à la vitesse d’un sprint.
Regardez-vous les propagandistes de la télévision russe ?
Je m’y astreins. Car le CLC ne collecte pas seulement des preuves de crimes de guerre ou de génocide. Nous documentons aussi le crime, plus spécifique, « d’incitation au génocide » qui, en droit, appartient à une sous-catégorie, distincte du génocide lui-même. Ce crime est lui aussi puni pénalement. En la matière, les preuves abondent. Quantité de politiciens, militaires, journalistes (ou prétendus tels) et célébrités médiatiques russes incitent au génocide. Donc nous regardons ces émissions de télé, où les propos tenus sont odieux, afin de les recenser.
Une réconciliation entre les Russes et les Ukrainiens est-elle possible ?
Après la guerre, il faudra que les Russes réfléchissent à leur culture impérialiste et qu’ils redéfinissent leurs rapports avec le monde. C’est le préalable à toute réconciliation. Il faudra aussi sauver la connexion existante entre les Russes qui ont une conscience humaniste et comprennent la notion de droits de l’homme – nos collègues de Mémorial, par exemple.
Vous avez rencontré Emmanuel Macron à Paris : votre impression ?
C’est quelqu’un de très ouvert. Il m’a parlé avec empathie. Je lui ai parlé du chef d’orchestre Iouri Kerpatenko, exécuté à Kherson par les soldats russes, pour la simple raison qu’il avait refusé de diriger un concert organisé par l’occupant. Il avait ouvertement fait état de ses positions et refusé de quitter Kherson occupée. C’était un artiste talentueux. J’ai mentionné son cas pour expliquer au président français pourquoi nous n’arrêterons jamais de nous battre pour nos territoires occupés. Nous nous battons pour l’amour des nôtres. Nous n’abandonnerons jamais face à la torture et à la mort semées par Vladimir Poutine et la Russie.
Axel Gyldén à suivre dans l’Express