On a beaucoup entendu parler d’amour ces dernières années. Des podcasts et des livres ont cherché à comprendre son importance dans nos vies, à le déconstruire, à le réagencer… Mais comme sur beaucoup d’enjeux féministes, on a surtout entendu les femmes blanches, valides, hétérosexuelles (et je fais partie des trois catégories citées). Alors la journaliste Christelle Murhula a décidé de s’emparer de la question dans son essai Amours silenciées, Repenser la révolution romantique depuis les marges (paru aux éditions Daronnes). Il serait faux de dire que Christelle offre un « complément » aux précédentes productions sur le sujet. Elle fait bien plus que ça : elle élargit considérablement nos horizons avec ses pensées stimulantes et sans concessions. Elle y cite beaucoup de théories, raconte des éléments (toujours pertinents) de sa vie et de son expérience de femme noire en France et fait des hypothèses passionnantes sur nos relations contemporaines. On a voulu l’inviter par ici à parler plus amplement de ce travail, d’invisibilisation, d’amour, de désirabilité et du féminisme en France.
Le livre part du constat que beaucoup d’écrits féministes, notamment sur l’amour, sont écrits par des femmes blanches et que leur point de vue est surreprésenté. C’est un constat que tu fais dans le féminisme français en général ?
Oui, c’est un constat que je fais et qui concerne absolument tous les sujets qui sont abordés d’un point de vue féministe. On parle de beaucoup de sujets par un prisme très blanc : de la santé, de la sexualité, du corps… Même le rapport aux discriminations et aux inégalités de genre entre les hommes et les femmes dans son ensemble reste très blanc. Et l’amour, forcément, n’y coupe pas. Tout cela est simplement dû au fait que ce sont toujours les mêmes personnes qui ont accès à certains canaux pour vulgariser tous ces sujets. Ce n’est pas accessible à tout le monde d’écrire un livre, d’être publiée dans une grande maison d’édition, de voir son podcast produit par un gros studio. Cela concentre un certain type de profils qui ont le temps et les moyens de pouvoir s’y consacrer.
Quand tu as suivi toutes ces sorties (podcasts, livres) sur la révolution romantique, quels sont les angles morts que tu as tout de suite remarqués ?
Ce qui m’a vraiment frappée, c’est que la plupart de ces productions évoquaient le couple ou l’accès à l’amour comme quelque chose d’accessible pour tout le monde, comme si toutes les femmes avaient déjà eu des expériences amoureuses, que toutes les femmes avaient déjà été en couple. Alors que je le martèle dans le livre : ce n’est absolument pas le cas. Moi je me suis tout de suite dit à l’époque que je n’avais jamais été en couple et que c’était aussi le cas de beaucoup de mes amies racisées.
Je ne vois pas comment je pourrais me reconnaître dans ce discours alors que nos expériences amoureuses, que ce soit à l’adolescence ou même maintenant, impliquent de se poser la question de sa position sociale, de sa race, etc. Est-ce que je vais lui plaire parce que je suis noire / alors que je suis noire ? Est-ce que je vais lui plaire alors que je vis dans tel quartier ? On nous a souvent présenté la déconstruction des normes amoureuses en disant : « OK les filles, avant on était insouciantes et on souffrait, maintenant il faut qu’on arrête d’être insouciantes ». Sauf que nous, nous n’avons jamais été insouciantes ! Nos problèmes sont très différents.
Amours silenciées, Repenser la révolution romantique depuis les marges (éditions Daronnes)
Dans ton livre tu cites des autrices noires comme Audre Lorde ou bell hooks, qui ont été aussi invisibilisées dans beaucoup d’écrits français sur l’amour…
Je voulais absolument citer amplement bell hooks et Audre Lorde. Quand toutes les productions sur l’amour sont sorties, on disait toujours que Monique Wittig ou Adrienne Rich avaient déjà tout dit dans les années 70. On reprenait souvent les mêmes noms de féministes blanches, et je voulais vraiment parler des féministes noires qui ont aussi eu des idées très importantes et ont théorisé ces questions. Les femmes noires ont toujours été présentes et actrices de nombreux changements, mais il faut faire des pieds et des mains en France pour le rappeler. bell hooks, par exemple, n’a été traduite qu’extrêmement tard. Il y a un regain d’intérêt pour son œuvre depuis que les éditions Divergences ont commencé à traduire ses textes. Quand elle est morte (en 2021, ndlr), beaucoup de féministes noires ont rappelé qu’elle avait beaucoup écrit sur l’amour et qu’elle avait inspiré de nombreuses autrices sur ce sujet. Mais il a fallu attendre qu’elle ne soit plus.
Tu racontes notamment ce que ça fait d’être une femme noire et de vivre dans le regard des hommes, noirs comme blancs, et comment tu existes sur le marché de l’amour. Tu parles de l’hypersexualisation mais aussi du rejet… Pourquoi avoir voulu parler de ton expérience personnelle ?
Je parle un peu de moi mais j’ai quand même fait en sorte de limiter ces passages parce que j’étais assez gênée. Toutes ces choses que je raconte, j’en ai déjà parlé avec des amies, mais elles n’ont pas forcément été écrites dans un livre français. J’ai dû chercher un équilibre. Par exemple, je ne voulais pas accabler les hommes noirs mais je ne voulais pas non plus taire une certaine vérité. Ces passages étaient complexes à écrire.
Quand tu parles de ton expérience, tu expliques notamment que les femmes noires sont en général peu représentées dans les couples que l’on voit au cinéma, à la télévision… Cela a-t-il participé à te donner l’impression que tu étais un peu exclue du marché de l’amour ?
Très clairement. Dans les productions françaises, elles étaient absentes. Et dans les fictions américaines, si la femme était noire, alors elle était claire de peau. En grandissant, cela m’a confortée dans l’idée qu’on me rappellerait, dans tous les domaines, partout et tout le temps, que les femmes noires ne sont pas forcément désirées et désirables et qu’il est difficile d’être considérées comme des êtres romantiques.
“On nous a souvent présenté la déconstruction des normes amoureuses en disant : « OK les filles, avant on était insouciantes et on souffrait, maintenant il faut qu’on arrête d’être insouciantes ». Sauf que nous, nous n’avons jamais été insouciantes ! Nos problèmes sont très différents.”
— Christelle Murhula
Dans ton livre, tu parles aussi du lesbianisme politique, qui ne peut pas forcément être présenté comme une « solution miracle » pour les femmes noires. Ces passages ont été compliqués à écrire aussi ?
Oui, très compliqués. Cette réflexion sur le lesbianisme, je l’ai eue dès le départ. Quand une femme se plaint de son mec, on entend parfois d’autres femmes lui dire « deviens lesbienne », comme si c’était une solution miracle à tous les problèmes. Or cela ne va pas résoudre tous les problèmes des femmes minorisées. OK, la lutte contre le patriarcat est importante. Mais le racisme ? Et la transphobie ? L’islamophobie ? Plein de paramètres rentrent en compte. J’ai l’impression que pour beaucoup de féministes, la seule lutte qui compte est la lutte contre le patriarcat, alors qu’il en existe beaucoup d’autres. Les femmes peuvent être racistes et ce n’est pas forcément en embrassant une relation lesbienne que nous allons nous affranchir des violences au sein de notre couple. C’était difficile de l’écrire d’une manière entendable, aussi parce que je suis hétéro moi-même.
Tu écris que « le séparatisme sans hommes n’a de sens comme outil politique que si l’on établit une hiérarchie entre le sexisme et le racisme ». Est-ce qu’il est possible de penser une théorie du lesbianisme politique pour les femmes noires ?
Cette théorie était visible dans les écrits d’Audre Lorde. Pourtant, elle n’est pas citée comme référence sur le sujet du lesbianisme politique, ce qui veut dire beaucoup. On nous cite beaucoup Wittig et La pensée straight mais c’est assez horrible de lire ce livre en tant que femme racisée ! Elle fait des analogies entre le racisme et l’esclavage, utilise le n word partout.
Tu parles aussi d’une autre tendance, celle des guides pour survivre au couple hétérosexuel, qui expliquent comment réconcilier son féminisme en aidant son partenaire à se déconstruire. C’est une nouvelle charge pour les femmes ?
Déjà, c’est encore un outil pensé pour les femmes blanches. En tant que femmes noires, on est déjà assignées au care, on attend de nous que l’on s’occupe des gens. Donc ce n’est vraiment pas quelque chose dans lequel on veut retomber. Et en effet, c’est une charge mentale énorme. Maintenant tu dois t’excuser que ton mec soit un petit con qui ne fait pas la vaisselle parce que tu l’as mal « dressé ». Il y a une nouvelle concurrence qui se forme. C’est à qui pourra dire : « Mon mec est mieux que le tien parce qu’il a lu Virginie Despentes » (rires). Cela devient une course au meilleur mec et au meilleur couple. On ne s’est vraiment pas affranchies de tout cela, et je ne suis pas sûre qu’on y arrive un jour.
Amours silenciées, Repenser la révolution romantique depuis les marges (éditions Daronnes)
Tu évoques un risque que les conversations autour de la révolution amoureuse finissent par s’approcher plus du développement personnel que de la lutte politique. Comment s’en prémunir ?
J’espère que c’est possible de s’en prémunir ! Ma solution serait que toutes les femmes puissent parler, que toutes les femmes aient la parole et le canal de diffusion nécessaire pour être écoutées. Cela multiplierait les récits. Mais je suis sceptique parce que sur le sujet du féminisme, qui est devenu mainstream en France il y a sept ou huit ans, on voit toujours les mêmes têtes. Malgré ce qui a pu tomber, malgré les casseroles… Cela ne se renouvelle pas vraiment.
Tu parles à la fin d’amitié, de sororité. Est-ce que c’est un sujet à investir politiquement ?
Je pense que la concurrence entre femmes, même entre amies, est toujours très présente quand il s’agit de couple et d’amour. On a beaucoup à gagner à être très honnêtes entre nous, même si ça peut faire mal. Il faut être honnête, se parler, ne pas baser nos amitiés sur les discussions sur l’amour. Et voir, du moins pour les femmes hétéros, qu’il est possible d’arrêter de mettre les hommes au centre de nos vies.