« Revenir. L’épreuve du retour », de Céline Flécheux : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

RETOUR SUR LES RETOURS, D’ULYSSE À NIETZSCHE
Revenir. L’épreuve du retour, de Céline Flécheux, Le Pommier, 324 p., 24 €, numérique 15 €.
Les départs retiennent l’attention. Mille fois furent décrits les moments de rupture où l’on quitte un monde familier. Sous la contrainte, par temps d’exode, de guerre, d’exil, de divorce. Ou bien dans la joie et l’excitation, pour entamer voyage, exploration, aventure à la rencontre des autres et des ailleurs. Les retours, en revanche, font figure de parents pauvres. Peu de récits leur sont consacrés. Les retrouvailles avec l’habituel, le routinier, l’ordinaire n’attirent pas. A part Jankélévitch, lucide et singulier comme toujours, qui en parle dans L’Irréversible et la Nostalgie (Flammarion, 1974), on dirait qu’elles n’intéressent personne.
Mais pourquoi ? C’est la question posée par Céline Flécheux, professeure à l’université Paris-VIII, au fil d’un essai original, Revenir, où elle cherche à cerner en quoi consiste l’« épreuve » du retour. Car c’est un moment faussement simple : un monde « anormal » nous a changés – enrichis ou abîmés, c’est selon, en tout cas transformés – et il faut se réajuster, peu à peu, pas à pas, au paysage ancien qui fut nôtre et ne l’est plus tout à fait. Notre regard s’est accoutumé à d’autres lumières, notre corps à d’autres climats ou d’autres gestes. Nous ne retrouvons pas nos marques sans tâtonner. Pas plus, d’ailleurs, que celles et ceux qui n’ont pas bougé, qui nous reconnaissent peu ou prou mais constatent que nous sépare l’épaisseur d’une expérience différente.
Un décalage massif ou subtil
Ces retours, très divers, peuvent sembler incomparables. Quoi de commun entre grands navigateurs, soldats, émigrés, déportés, vacanciers retrouvant leur patrie et leur maison ? Une boucle dans le temps, explique Céline Flécheux, un décalage, massif ou subtil, entre autrefois et à présent, qui ne coïncident plus. On croit être là, de nouveau. Mais on est encore ailleurs, où pourtant l’on n’est pas – entre deux, en transit dans le temps et la pensée, en un lieu difficile à cerner. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il n’existe pas de substantif pour désigner ceux qui reviennent, qui ne sont pas des « revenants ». Quoique…
La caverne de Platon est sans doute la première illustration de ces malaises : le prisonnier délivré, qui a vu au-dehors le « vrai monde » et son éclat, semble devenu inadapté quand il redescend dans la pénombre. L’enquête scrute également les singularités du retour et ses épreuves dans le récit matriciel de l’Odyssée, les journaux de bord de Colomb et de Magellan, Les Voyages de Gulliver, de Swift, ou la parabole du Fils prodigue. Il apparaît, au fil des pages, que les paradoxes spatio-temporels du retour mettent en jeu, ultimement, les relations entre vie et mort, entre-temps et hors-temps. Ainsi la résurrection du Christ n’est-elle pas un simple retour à la vie d’avant, pas plus que l’éternel retour de Nietzsche ne signifie, banalement, la réitération cyclique des mêmes événements. Qu’il soit détour, point d’arrivée, répétition, le retour questionne l’éternité, les articulations de la limite et de l’illimité – comme le fait aussi « l’horizon », auquel Céline Flécheux a consacré un bel essai (Klincksieck, 2014).
En fin de compte, il s’agit du mouvement même de la pensée. Qu’elle fasse « retour aux choses mêmes » ou aux Grecs, aux origines ou encore à telle question ou tel penseur, la réflexion ne cesse jamais de « revenir » – sur soi-même, sur les questions laissées pour compte, sur les points de départ. Il se pourrait donc que les retours soient à la fois nos illusions, nos paradis inaccessibles et nos forces motrices.
Roger-Pol Droit