« Si la Russie l’avait emporté… » : le scénario catastrophe que nous avons évité, par Anne Applebaum ( photo)
La spécialiste américaine de l’Europe de l’Est imagine à quoi ressembleraient l’Ukraine et le monde si Poutine avait réussi son invasion il y a un an. Un cauchemar…

Le 24 février 2023, cela fera douze mois, cinquante-deux semaines et trois cent soixante-cinq jours que l’armée ukrainienne se bat. Dans ce laps de temps, les soldats et les volontaires nationaux ont sauvé leur capitale, protégé la plus grande part de leur territoire et repoussé les Russes en dehors de la zone qu’ils occupaient lors des premiers jours du conflit. Au cours de cette période, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, est devenu une célébrité internationale, l’armée ukrainienne a été reconnue comme une force majeure, et la nation ukrainienne comme un pays brave et résilient.
Après un an du pire conflit en Europe depuis 1945, il est important de se rappeler que rien de cela n’était inévitable. La survie de Zelensky n’était pas inévitable, la survie de Kiev n’était pas inévitable, la poursuite de l’existence de l’Ukraine comme un pays souverain ne l’était pas non plus. De fait, en février 2022, beaucoup considéraient ces faits comme improbables.
A la veille de l’invasion, certains experts américains déconseillaient d’apporter à l’Ukraine une aide militaire, arguant que la guerre allait se terminer prématurément. La Russie l’emporterait tellement rapidement, affirmaient-ils, que les Ukrainiens n’auraient même pas le temps d’utiliser les armes. D’autres, en Europe et aux Etats-Unis, répétaient la propagande russe, se demandant si l’Ukraine méritait d’exister ou d’être défendue. Certains politiques occidentaux ont repris ces idées, et continuent à le faire. Que se serait-il passé si leurs positions avaient prévalu ? Si un autre président, qui ne se souciait pas de la sécurité européenne, avait été en place à la Maison-Blanche ? Si un autre président, qui ne plaidait pas la cause de son pays de façon aussi convaincante, ou qui ne voulait pas du tout se battre, avait été élu en Ukraine ? Imaginons juste un instant un monde dépourvu du courage ukrainien, ou des armes américaines et européennes, ou encore de l’unité et du soutien apporté par les démocraties à travers le monde.
Sans résistance, l’Ukraine serait aujourd’hui parsemée de camps de concentration
Si la Russie avait exécuté son projet, Kiev aurait été conquise en quelques jours seulement. Zelensky, sa femme et ses enfants auraient été assassinés par un des commandos de tueurs qui parcouraient la capitale. Les collaborateurs, qui avaient déjà choisi leurs appartements dans Kiev, se seraient emparés de l’Etat ukrainien. Puis, ville par ville, région par région, l’armée russe aurait combattu ce qui restait de l’armée ukrainienne jusqu’à conquérir l’intégralité du pays, au point d’atteindre la frontière polonaise. Au départ, l’état-major russe imaginait que la victoire prendrait six semaines.
Si tout cela s’était passé comme prévu, l’Ukraine serait aujourd’hui parsemée de camps de concentration, de chambres de torture et de prisons de fortune, comme on en a découvert à Boutcha, Izioum, Kherson et dans tous les autres territoires temporairement occupés par la Russie et libérés depuis par l’armée ukrainienne. Une génération d’écrivains, d’artistes, de politiciens, de journalistes et de dirigeants civiques ukrainiens – les Russes avaient préparé des listes avec leurs noms – serait déjà enterrée dans des fosses communes. Les livres ukrainiens auraient été retirés de toutes les écoles et bibliothèques. La langue ukrainienne aurait été supprimée dans tous les espaces publics. Des centaines de milliers d’autres enfants ukrainiens auraient été enlevés et transportés en Russie ou victimes de trafics dans le monde entier.
Les soldats russes, forts de leur éclatante victoire, seraient déjà aux frontières de la Pologne, installant de nouveaux postes de commandement, creusant de nouvelles tranchées. L’Otan serait plongée dans le chaos ; l’alliance entière serait obligée de dépenser des milliards pour se préparer à l’inévitable invasion de Varsovie, Vilnius ou Berlin. A l’intérieur de l’Ukraine occupée, les jeunes hommes seraient forcés de s’engager dans l’armée russe pour mener à bien ces conquêtes. Des millions de réfugiés ukrainiens vivraient dans des camps dans toute l’Europe, sans perspective de retour chez eux ; la vague de sympathie qui les a accueillis à l’origine serait retombée depuis longtemps ; l’argent serait épuisé, le retour de bâton en marche. L’économie moldave se serait entièrement effondrée ; un gouvernement pro-russe en Moldavie serait peut-être déjà en train de planifier l’incorporation de ce pays dans une nouvelle fédération russo-biélorusse-ukrainienne, qu’un propagandiste russe a salué, trop tôt, le 26 février 2022.
Ce désastre ne se serait pas limité à l’Europe. A l’autre bout du monde, les plans chinois d’invasion de Taïwan seraient en bonne voie, car Pékin supposerait qu’une Amérique peu disposée à défendre un allié européen, et désormais totalement enlisée dans une bataille à long terme contre une Russie enhardie, ne ferait jamais d’efforts pour voler au secours d’une île du Pacifique. Les mollahs iraniens, tout aussi réjouis par le succès de la Russie et la défaite de l’Ukraine, auraient annoncé avec audace s’être enfin dotés des armes nucléaires. Du Venezuela au Zimbabwe en passant par le Myanmar, les dictatures du monde entier auraient durci leur régime et intensifié la persécution de leurs opposants, désormais certains de la caducité des anciennes règles – conventions sur les droits de l’homme et le génocide, droit de la guerre, interdiction, tabou, de modifier des frontières par la force. De Washington à Londres, de Tokyo à Canberra, le monde démocratique aurait fait face à son obsolescence.
Kiev est toujours debout
Mais rien de tout cela ne s’est produit. Parce que Zelensky est resté à Kiev, déclarant qu’il avait besoin de « munitions, pas d’un taxi » ; parce que les soldats ukrainiens ont repoussé la première attaque russe sur leur capitale ; parce que la société ukrainienne s’est unie pour soutenir son armée ; parce que les Ukrainiens à tous les niveaux ont fait preuve de créativité dans l’utilisation de ressources limitées ; parce que les civils ukrainiens étaient, et sont, prêts à endurer de terribles difficultés ; grâce à tout cela, nous ne vivons pas dans cette horrible réalité alternative.
Inspirés par ces premières semaines où l’Ukraine a montré son courage, le président Joe Biden et le Congrès des Etats-Unis ont résisté à la tentation de l’isolationnisme – « America First » – et rejeté le culte de l’autocratie qui envoûte une partie de la droite américaine. Les dirigeants européens – à l’exception du premier ministre hongrois, Viktor Orban, un des idéologues en chef de ce même culte – ont aussi résisté à la désinformation et aux campagnes de dénigrement soigneusement orientées par les Russes, et accepté de soutenir l’Ukraine sur le plan militaire et humanitaire. Les peuples du monde entier ont vu les Ukrainiens résister à une dictature brutale, et leur ont accordé temps et argent pour les aider.
Grâce à ce que nous avons fait tous ensemble, Kiev est toujours debout. Les Ukrainiens contrôlent toujours la majorité de leur territoire. Les massacres, les exécutions, les violences de masse prévues par les Russes n’ont pas eu lieu dans la majeure partie de l’Ukraine. La légende des prouesses militaires russes a volé en éclats. La Chine et l’Iran sont en proie au mécontentement et à l’agitation. Le monde démocratique ne s’est pas effondré mais s’est au contraire renforcé. En visite à Washington en décembre, le président ukrainien a déclaré que nous avions « réussi à unir la communauté mondiale pour protéger la liberté et le droit international ». Zelensky a remercié les Américains et les Européens au nom des Ukrainiens, comme il l’a fait à de multiples reprises. Mais en vérité, c’est nous qui devrions les remercier.
*Journaliste à The Atlantic et historienne, Anne Applebaum est lauréate du prix Pulitzer. Spécialiste de l’Europe centrale et orientale, elle est notamment l’auteure de Famine rouge : la guerre de Staline en Ukraine, Goulag : une histoire et Démocraties en déclin, tous publiés en français aux éditions Grasset.