Roland Castro, architecte et figure de Mai 68, est mort
Cet ancien maoïste avait notamment réalisé la Bourse du travail à Saint-Denis ou la cité internationale de la bande dessinée à Angoulême. Il est décédé jeudi 9 mars, à 82 ans.

L’architecte Roland Castro, dans son bureau parisien, le 31 janvier 2014.
Roland Castro, architecte et ancien militant politique, est mort, le 9 mars à Paris. Il était âgé de 82 ans. Né en 1940 à Limoges, son itinéraire a épousé les tourments de la fin du XXe siècle. Figure de Mai 68 et du maoïsme français, il se recentrera peu à peu, gardant toujours le cœur à gauche, même dans son soutien à Emmanuel Macron. Son travail d’architecte urbaniste est connu pour des réalisations comme la Bourse du travail à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) en 1983, l’Université de technologie de Belfort-Montbelliard, la cité internationale de la bande dessinée à Angoulême (1990), le complexe de la rue de Bagnolet à Paris, qui comprend du logement, une médiathèque, l’hôtel et le restaurant Mama Shelter, toujours à Paris (2009), ou encore ses remodelages de tours comme à Vigneux (Essonne), qui devait être livrée en 2022, ou la restructuration du quai de Rohan à Lorient (1996).
Les parents de Roland Castro – un juif de Théssalonique et une juive espagnole – fuient Paris pendant l’exode. Castro père, représentant de commerce, se fait embaucher dans une entreprise de porcelaine à côté de Limoges, en tant qu’ouvrier. Roland Castro naît là-bas, peu de temps après, en octobre 1940. « Les juifs espagnols n’étaient pas déportés jusqu’en 1943 en raison d’un accord entre Franco et Hitler. [Les Judéos-Espagnols étaient souvent considérés par les Allemands comme ressortissants de pays neutres ou alliés]. Mais en 1943, cela change. Les rafles concernent tout le monde. Et tout le village où on était, Saint-Léonard-de-Noblat [Haute-Vienne], nous protège, racontait Roland Castro en 2020. J’ai une dette envers mon pays, une dette envers le maquis communiste du Limousin. Ils ont été magnifiques avec ma famille, avec ma sœur et avec moi. On s’est cachés là-bas. Et ces Français ont été à la hauteur de la France. La directrice de l’école où j’allais a son nom gravé sur le Mur d’honneur dans le Jardin des Justes, en Israël. »
Après la guerre, les Castro retournent à Paris. A l’adolescence, le jeune Roland affine sa conscience politique. « En 1954, c’est le début des manifestations contre la guerre d’Algérie. J’y participe tout de suite. Mais je me fais arrêter. » Problème : cela tombe en plein dans la période probatoire de la demande de naturalisation de ses parents. « Ils avaient peur de ne pas être naturalisés à cause de cette arrestation. » Ils deviendront finalement français. Une histoire classique d’immigrés et de preuve d’amour de la France pour Roland Castro. « Je suis très influencé par le roman national, même si mes ancêtres ne sont pas du tout gaulois. L’esprit gaulois, tout le monde l’a quand il entre en France : on devient râleur et chiant ! »
Cet « esprit gaulois », donc, Roland Castro l’a mis en avant un peu plus tard, alors qu’il était militant étudiant. Après un rapide passage au Parti socialiste unifié, il adhère en 1962 à l’Union des étudiants communistes (UEC) alors qu’il est aux Beaux-arts.
Activiste et agitateur
A l’époque, l’UEC est un creuset qui rassemble toute la gauche révolutionnaire. Le jeune Castro est dans la tendance « italienne » qui se réclame du parti frère italien, plus ouvert (notamment sur la culture) et moins dogmatique que le très stalinien PCF. Là, se nouent des amitiés solides dont certaines demeureront jusqu’à sa mort, par exemple avec Jean-Pierre Le Dantec, architecte également, ou l’ancien ministre Bernard Kouchner. Roland Castro fréquente alors Alain Krivine, Henri Weber, Pierre Goldman, Robert Linhart ou Tiennot Grumbach et s’oppose à la reprise en main de l’UEC par le Parti communiste.
Après cette crise qui rebattra les cartes du petit milieu de l’extrême gauche étudiante, Roland Castro se laisse séduire par les thèses « prochinoises » de ses camarades de l’Ecole normale supérieure et de son ami Le Dantec, centralien. La « Grande révolution culturelle prolétarienne » est une déflagration dans ce milieu et est analysée, à l’époque, comme un mouvement anti autoritaire contre l’ossification du Parti communiste chinois. Il adhère donc à l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCML). Un petit parti, une phalange, des cerveaux bien faits (pour beaucoup issus des grandes écoles), des dogmatiques, qui prônent « l’établissement » dans la classe ouvrière. Comprendre : les brillants sujets doivent tout abandonner pour se faire embaucher à l’usine.
Cependant Roland Castro restera toujours un peu à part à l’UJCML, moins fermé et idéologue que les autres. Activiste et agitateur, il lance pour le 1er mai 1968 un tout nouveau journal, qui connaîtra la postérité quelques mois plus tard, La Cause du peuple. Et quand Robert Linhart, le grand chef du groupuscule, interdit à ses troupes de participer aux premières manifestations de Mai-1968, Castro brave l’interdit et y va quand même « pour voir ». Une fois que les ouvriers entrent dans la danse, à partir du 13 mai, les « maos » rattrapent leur retard et lancent toutes leurs forces dans la bataille. Avec les rivaux trotskistes de la Jeunesse communiste révolutionnaire d’Alain Krivine et Henri Weber, ce sont eux les moteurs de la mobilisation. Et ils ne veulent pas abandonner. En juin, ils sont aux avant-postes dans la « bataille de Flins », aux abords de l’usine Renault. Les combats sont durs, violents. Un militant de l’UJCML, Gilles Tautin, se noie dans la Seine en voulant échapper à une charge des forces de l’ordre.
Les « maos-spontex »
Cette mort, et de profondes dissensions stratégiques, sonne le glas du groupuscule qui explose. Le gauchisme se recompose. Les plus durs, vont fonder la Gauche prolétarienne. Un autre groupe, autour de Roland Castro et de Tiennot Grumbach, donne naissance à Vive le communisme qui devient vite Vive la Révolution (VLR). Toujours maoïstes, ils sont aussi libertaires. Ce sont eux les « maos-spontex » qui misent sur la spontanéité révolutionnaire des masses pour faire la révolution. Castro et ses camarades ne dédaignent pas les références poétiques. Ainsi, le numéro 6 du journal de VLR a comme titre : « Ce que veulent les gauchistes… Changer la vie ! »
Très vite, VLR abandonne les oripeaux maoïstes pour s’intéresser aux révolutions du quotidien, à la libération sexuelle, intellectuelle et politique. Son journal devient Tout !. Son sous-titre : « Ce que nous voulons ? Tout ! » Aplat de couleurs, maquette audacieuse, le journal de Roland Castro tient plus de la presse underground sous LSD que du marxisme-léninisme. Le petit mouvement a une librairie qui diffuse son « canard » et la littérature d’extrême gauche. VLR ne verse pas dans la lutte armée même si ses militants occupent brièvement en 1970 le siège du CNPF (ancêtre du Medef) ce qui vaudra un procès à Castro – où Jean Genet témoigne – et une condamnation à un mois de prison avec sursis.
Même si VLR n’incarne aucune menace terroriste, ils sont surveillés. Un jour, un taxi sympathisant propose ses services à Roland Castro qui accepte. Le jeune mao a un chauffeur qui l’amène à ses rendez-vous « chez Duras ou Sartre », se rappelait en février Roland Castro. Qui continue son récit, rigolard : « Un jour, il me dit “il fait beau”. Bizarre cette remarque. Ce qui brillait, pour nous, c’est le soleil rouge de la révolution et du président Mao ! Je le fais suivre et je vois qu’il va directement chez les flics après m’avoir déposé. Quand il est revenu, je lui ai dit qu’il était découvert et il est parti. »
La volonté de changer la banlieue
VLR est alors un creuset de la contre-culture, jouant un rôle essentiel dans la structuration du mouvement féministe. C’est là, également, que le combat pour le droit des homosexuels apparaît : on peut lire dans Tout les écrits de Guy Hocquenghem, fondateur du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). C’est le FHAR qui coordonne le numéro 12 de Tout ! , en avril 1971. « A la une, des corps (masculins) nus, des petites culottes. Il est interdit à la vente en raison de son “caractère pornographique” . Le directeur de la publication, Jean-Paul Sartre, est poursuivi pour “outrage aux bonnes mœurs” », racontent ainsi Hervé Hamon et Patrick Rotman dans Génération, les années de poudre. Si Tout ! continue de paraître encore pour quelques numéros, VLR s’autodissout juste après cet épisode. Les troupes sont épuisées, trop d’excès de toutes sortes, trop de militantisme. Roland Castro entrera quelques semaines plus tard en analyse avec Jacques Lacan. Elle durera sept ans. C’est aussi le moment où Castro se recentre sur sa carrière d’architecte urbaniste.
Mais la politique n’est jamais loin. Au début des années 1981, il fonde avec l’architecte Michel Cantal-Dupart l’association Banlieue 1989 pour révolutionner la banlieue. Là encore, il s’agit de « changer la vie » des banlieusards. Castro en est persuadé : les pauvres ont droit au beau. C’est une manière de les respecter. Et l’ancien « spontex » sait toujours faire des coups et convaincre. En 1983, il emmène François Mitterrand survoler en hélicoptère certains quartiers de banlieue. Le socialiste crée une mission interministérielle pilotée par les deux architectes. Les résultats arrivés au début des années 1990 suscitent malgré tout quelques déceptions, certains estimant que ce n’était pas à la hauteur des attentes.
La rénovation des banlieues restera son cheval de bataille jusqu’à la fin. Pour Roland Castro, l’essentiel est d’atteindre son but, quitte à se faire critiquer pour certains choix. Ainsi, au milieu des années 1990, Charles Pasqua, alors président du Conseil général des Hauts-de-Seine, lui confie son plan de lutte contre la ségrégation urbaine. On lui reproche alors de « pactiser avec le diable ». Il se justifie dans Libération, avec son sens de la formule : « Quand M. Bernard Debré soigne la prostate de Mitterrand, il ne lui demande pas sa carte du RPR, non ? »
De même, un peu plus de dix ans plus tard quand le président Nicolas Sarkozy le sélectionne avec dix grands noms de l’architecture mondiale – parmi lesquels Jean Nouvel ou le Britannique Richard Rogers – pour leur confier une mission : faire rêver les Français sur le Grand Paris. Finalement, son projet ne sera pas retenu. Il faudra attendre la première élection d’Emmanuel Macron pour que l’ancien soixante-huitard se voit mandater pour écrire un rapport sur le Grand Paris. On y trouvait certaines de ses obsessions de toujours, comme l’installation de ministères en banlieue, la transformation de l’autoroute A86, rocade de la petite couronne, en nouveau centre de la métropole, sous forme d’avenues accueillant piétons et cyclistes, avec « des voies rapides, des contre-allées dans les arbres, des jardins devant les bâtiments ». Ou la mutation des zones industrielles – le port de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), le marché de Rungis (Val-de-Marne) – et commerciales en quartiers mixtes, incluant des logements.
Soutien d’Emmanuel Macron
Politiquement, Castro navigue à cette époque entre le PS et le PCF. C’est un déçu du socialisme qui veut toujours être un acteur politique. Il considère ainsi sa mission d’architecte urbaniste. Il était particulièrement fier des rénovations de logements sociaux qu’il effectuait. Encore récemment, il donnait volontiers des photos, format carte postale, siglées du nom de son agence, qu’il dirige avec Sophie Denissof. « Tu vois, c’est des “avant-après”. » Comprendre : des bâtiments avant la réhabilitation par ses soins.
Même s’il s’était éloigné de la politique active, Roland Castro s’est offert un dernier tour de piste. En réaction au 21 avril 2002 et à la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, il crée, en 2003, le Mouvement de l’utopie concrète (MUC), avec des personnalités comme le juge Eric Halphen, l’entrepreneur Cyril Aouizerate, des activistes comme Ahmed Meguini, des étudiants, des jeunes intellectuels. Un manifeste sera publié, et une candidature à la présidentielle de 2007 sera aussi envisagée. Mais Castro devra renoncer, faute de parrainages.
Après cette déception, il ne jouera plus les premiers rôles politiques. Il soutiendra en revanche Emmanuel Macron lors des deux élections présidentielles de 2017 et 2022. Il continuera également à mener les combats qui lui tenaient à cœur, comme la défense de la laïcité. Il se résumait ainsi : « Je suis un laïcard acharné, je bouffe du curé, de l’imam et du rabbin. »
16 octobre 1940 Naissance à Limoges
1954 Arrestation lors d’une manifestation contre la guerre d’Algérie
1968 Création de Vive le communisme qui deviendra Vive la Révolution
1970 Lancement du journal Tout !
1981 Création de l’association Banlieue 89
2018 Rapport sur le Grand Paris
9 mars 2023 Mort à Paris
Abel Mestre et MCD